La Commune de Paris, toujours actuelle

Le 28 mars 1871, dix jours après une insurrection contre le gouvernement installé à Versailles, en réaction à la tentative de désarmer les Parisiens qui refusaient la défaite dans la guerre franco-allemande, et deux jours après des élections pour le renouvellement du conseil municipal, la Commune de Paris était officiellement installée à l’Hôtel de Ville. La Commune de Paris n’a duré que 72 jours (du 18 mars au 28 mai 1871), et 150 ans plus tard, l’événement continue d’être un point de clivage politique entre la gauche et la droite.

La séance du 8 février 2021 au Conseil de Paris a été très animée lorsqu’on a abordé le sujet de l’attribution des subventions aux associations commémorant la Commune. C’est la subvention à l’association Les Amies et Amis de la Commune de Paris (fondée en 1882 par d’anciens communards) qui a engendré le plus de polémiques. L’élu LR du 18e Rudolph Granier (conseiller d’arrondissement dans le 20e de 2014 à 2020) a accusé l’association de glorifier les actes les plus violents de la Commune. Un mois plus tard, il a renouvelé ses accusations dans le Journal du Dimanche. Il a ajouté, à propos de la Commune de Paris, que l’événement a détruit la capitale, et que « Les ferments d’un populisme dévastateur [remontent] à 1871« . Le tout en accusant les partisans de la commémoration de révisionnisme, et Anne Hidalgo d’utiliser la commémoration pour ressouder sa majorité municipale, voire renforcer la légitimité à gauche d’une éventuelle candidature à l’élection présidentielle de 2022. En parallèle de la commémoration de la Commune, le débat sur l’inscription du Sacré-Cœur de Montmartre aux monuments historiques était relancé…

Il est fascinant de constater que si la Commune de Paris est un évènement plutôt unificateur entre les gauches (même si les courants les plus centristes n’échappent pas aux accusations de trahison), ce n’est pas le cas pour les droites. À côté des analyses très critiques voire hostiles (dont le peu subtil Rudolph Granier est la caricature), il y a depuis longtemps à l’extrême droite des volontés de récupération de la révolution parisienne dans un sens nationaliste. Le passage de certains anciens communards dans le boulangisme et/ou ľantidreyfusisme (dont Henri Rochefort est un bon exemple) pouvait faciliter ces tentatives de récupération. Les lepénistes et les macronistes essaient de rester à distance des polémiques mémorielles autour de la Commune de Paris, en cohérence avec leur refus du clivage droite-gauche (qui ne trompe que ceux qui veulent être trompés).

Une barricade sur le boulevard de Belleville

Comme le savent les gens bien informés, les derniers combats de la Commune ont eu lieu dans le 20e arrondissement et à Belleville. C’est ce qui explique la rédaction d’un article pour Banane Amandiers Ménilmontant, un journal qui vise à mettre en valeur les choses positives et les acteurs du quartier des Amandiers.

Une interview que j’ai réalisée pour le n°4 de BAM à l’occasion du 150e anniversaire de la Commune

L’association Faisons Vivre La Commune, interviewée pour Banane Amandiers Ménilmontant, a co-organisé au Pavillon Carré de Baudoin (121, rue de Ménilmontant) dans le 20e, une conférence sur les origines de la Commune, à voir en complément de l’interview dans BAM, et du numéro spécial du mensuel L’Ami du 20e, rédigé en coopération avec l’Association d’Histoire et d’Archéologie du 20e (AHAV).

Les Ateliers d’artistes de Ménilmontant organisent beaucoup d’événements autour de la Commune.

Le programme des Ateliers d’artistes de Ménilmontant pour la célébration des 150 ans de la Commune dans BAM

Je profite de l’occasion pour recommander le documentaire d’ARTE sur la révolution de la Commune de Paris. Au Pavillon Carré de Baudoin , il y a une exposition conçue en collaboration avec le réalisateur du documentaire sur les murs du bâtiment.

Pour finir, l’historienne Ludivine Bantigny a publié La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps, un livre à la forme assez originale. En effet, il se présente sous la forme d’un recueil de lettres adressées à des acteurs et actrices plus ou moins célèbres de la Commune, en faisant le lien avec les mouvements sociaux actuels. Sur la web TV Le Média, elle discute longuement de sa démarche avec Julien Théry.

Laïcité et séparatisme : juste une mise au point

Beaucoup de gens, dans les médias, les partis politiques ou ailleurs, définissent la laïcité comme le confinement de la religion à la sphère privée, et donc son absence de la sphère publique. C’est une erreur d’analyse qui reflète une mauvaise compréhension de la loi qui en France sert de base juridique au principe de la laïcité : la loi du 9 décembre 1905

Une loi dont beaucoup de gens parlent sans vraiment la connaître…

Pourquoi la loi de 1905 ?

La loi de séparation de 1905 est l’aboutissement en France d’un long processus de laïcisation de l’Etat qui a commencé avec la Révolution. Avant 1789, l’Eglise catholique était étroitement liée au pouvoir royal, et les personnes appartenant aux religions minoritaires étaient discriminées dans l’accès à la fonction publique et dans diverses activités économiques, voire persécutées. Les protestants et les juifs ont connu des périodes de tolérance et des périodes de persécutions par les autorités jusqu’à l’édit de tolérance de 1787, qui accordait un état-civil aux non catholiques. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 garantit la liberté de culte et de conscience dans son article 10.

Très tôt, les révolutionnaires ont voulu réorganiser l’Eglise catholique, dont les biens avaient été nationalisés en novembre 1789 pour être revendus afin de rembourser la dette publique. Cette volonté de réforme aboutit à la Constitution civile du clergé en août 1790. Le clergé était salarié par l’Etat, les monastères supprimés. Il n’y avait qu’un évêque, élu par les prêtres, pour chacun des 83 départements, et le nombre d’archevêques était limité à 10. Le texte est condamné en mars 1791 par le pape Pie VI, qui n’a pas été consulté, et le clergé catholique français est divisé entre prêtres « assermentés » (soutenant la Constitution civile) et prêtres « réfractaires » (opposés au texte, mais aussi à la Révolution) pour une décennie. Quelques années plus tard, certains révolutionnaires, les Enragés, lancent une campagne de déchristianisation en 1793-1794. Dans certaines villes et régions, les gens proches de leurs idées réussissent à interdire le port des habits ecclésiastiques et les processions sur la place publique, font changer les noms de lieux commençant par « Saint(e) », voire ferment, pillent ou détruisent des églises. À Paris, la cathédrale Notre-Dame est reconvertie en Temple de la Raison. Parallèlement à ce mouvement, d’autres révolutionnaires, proches de Robespierre, manifestent leur refus de tout athéisme, et considèrent (non sans raison) que le mouvement de déchristianisation fabrique des ennemis de la Révolution. Ils essaient de créer une religion civile qui reconnaît l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme avec le culte de l’Être suprême en 1794. Plus tard, d’autres révolutionnaires, ayant participé à l’élimination des Enragés puis de Robespierre et de ses amis, décident la séparation de l’Etat de l’Eglise et la suppression du budget des cultes en 1795. Ensuite, Napoléon Bonaparte devait revenir au contrôle des religions avec le Concordat de 1801. L’Eglise catholique française était réunifiée, son clergé nommé par le Pape avec l’avis favorable du gouvernement. Le clergé catholique, tout comme les cultes protestant et juif, était salarié par l’Etat. 

En Europe, tout au long du XIXe siècle, l’Eglise catholique s’est mise du côté des pouvoirs et des courants politiques les plus hostiles aux idées de la Révolution et de la philosophie des Lumières. En décembre 1864, le pape Pie IX condamnait dans l’encyclique Quanta cura et le Syllabus Errorum le rationalisme, le socialisme, le communisme, le libéralisme et l’idée de progrès, considérés comme  « les principales erreurs de notre temps ». En France, l’Eglise catholique a soutenu les partisans de la monarchie, ce que les républicains, qui réussissent à installer durablement la République dans les années 1870, n’oublieront pas. Les républicains relancent le mouvement de laïcisation de l’Etat, d’abord dans l’école publique. On peut citer la loi du 9 août 1879 sur la formation des instituteurs des écoles publiques, les lois du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire gratuit et l’instruction obligatoire votées à l’initiative de Jules Ferry, qui remplacent l’instruction morale et religieuse par l’instruction civique dans les écoles publiques, et la loi Goblet du 30 octobre 1886, qui confie l’enseignement primaire et secondaire des établissements publics à un personnel exclusivement laïque. En 1884, le divorce, qui était permis entre 1791 et 1815, redevient légal, et les prières publiques au Parlement sont supprimées. Si le pape Léon XIII a des positions plus souples que son prédécesseur Pie IX, en s’intéressant à la question sociale (comme le montre l’encyclique Rerum Novarum de 1891) et en encourageant les catholiques français à accepter la République dans les années 1890, cela n’arrête pas les partisans d’une séparation de l’Etat et des religions. Le soutien de certains catholiques au camp anti-dreyfusard (comme le quotidien La Croix, qui se proclamait à la fin du XIXe siècle  « le journal le plus anti-juif  »…) et l’élection en 1903 du très conservateur pape Pie X, vont renforcer leur détermination. En mai 1904, les relations diplomatiques entre le Vatican et la France sont rompues, et la loi du 7 juillet 1904 interdit aux congrégations religieuses, majoritairement catholiques, d’enseigner. Dans le même temps, les débats parlementaires sur la future loi du 9 décembre 1905 commençaient.

Que dit la loi ?

Comme je l’ai dit plus haut, la loi de 1905 ne confine pas la religion à la sphère privée. Elle encadre son expression dans la sphère publique. Il suffit pour s’en rendre compte de lire quelques uns des 44 articles.

Titre I : Principes

Article 1 La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2 La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes.

Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.

Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.

Titre II : Attribution des biens, pensions

Article 3 Les établissements dont la suppression est ordonnée par l’article 2 continueront provisoirement de fonctionner, conformément aux dispositions qui les régissent actuellement, jusqu’à l’attribution de leurs biens aux associations prévues par le titre IV et au plus tard jusqu’à l’expiration du délai ci-après.

Dès la promulgation de la présente loi, il sera procédé par les agents de l’administration des domaines à l’inventaire descriptif et estimatif :

1° Des biens mobiliers et immobiliers desdits établissements ;

2° Des biens de l’Etat, des départements et des communes dont les mêmes établissements ont la jouissance.

Ce double inventaire sera dressé contradictoirement avec les représentants légaux des établissements ecclésiastiques ou eux dûment appelés par une notification faite en la forme administrative.

Les agents chargés de l’inventaire auront le droit de se faire communiquer tous titres et documents utiles à leurs opérations.

Article 4 Dans le délai d’un an à partir de la promulgation de la présente loi, les biens mobiliers et immobiliers des menses, fabriques, conseils presbytéraux, consistoires et autres établissements publics du culte seront, avec toutes les charges et obligations qui les grèvent et avec leur affectation spéciale, transférés par les représentants légaux de ces établissements aux associations qui, en se conformant aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice, se seront légalement formées, suivant les prescriptions de l’article 19, pour l’exercice de ce culte dans les anciennes circonscriptions des dits établissements.

[…]

Titre V : Police des cultes

Article 25 Les réunions pour la célébration d’un culte tenues dans les locaux appartenant à une association cultuelle ou mis à sa disposition sont publiques. Elles sont dispensées des formalités de l’article 8 de la loi du 30 juin 1881, mais restent placées sous la surveillance des autorités dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 26 Il est interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l’exercice d’un culte.

Article 27 Les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d’un culte, sont réglées en conformité de l’article L2212-2 du code général des collectivités territoriales.

Les sonneries des cloches seront réglées par arrêté municipal, et, en cas de désaccord entre le maire et le président ou directeur de l’association cultuelle, par arrêté préfectoral.

Le décret en Conseil d’Etat prévu par l’article 43 de la présente loi déterminera les conditions et les cas dans lesquels les sonneries civiles pourront avoir lieu.

Article 28 Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

Article 29 Les contraventions aux articles précédents sont punies des peines de police.

Sont passibles de ces peines, dans le cas des articles 25, 26 et 27, ceux qui ont organisé la réunion ou manifestation, ceux qui y ont participé en qualité de ministres du culte et, dans le cas des articles 25 et 26, ceux qui ont fourni le local.

[…]

Article 31 Sont punis de la peine d’amende prévue pour les contraventions de la 5ème classe et d’un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l’une de ces deux peines seulement ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l’auront déterminé à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d’une association cultuelle, à contribuer ou à s’abstenir de contribuer aux frais d’un culte.

Article 32 Seront punis des mêmes peines ceux qui auront empêché, retardé ou interrompu les exercices d’un culte par des troubles ou désordres causés dans le local servant à ces exercices.

[…]

Article 34 Tout ministre d’un culte qui, dans les lieux où s’exerce ce culte, aura publiquement par des discours prononcés, des lectures faites, des écrits distribués ou des affiches apposées, outragé ou diffamé un citoyen chargé d’un service public, sera puni d’une amende de 25.000 F. et d’un emprisonnement d’un an, ou de l’une de ces deux peines seulement.

La vérité du fait diffamatoire, mais seulement s’il est relatif aux fonctions, pourra être établi devant le tribunal correctionnel dans les formes prévues par l’article 52 de la loi du 29 juillet 1881. Les prescriptions édictées par l’article 65 de la même loi s’appliquent aux délits du présent article et de l’article qui suit.

Article 35 Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile.

[…]

Titre VI : Dispositions générales

[…]

Article 40 Pendant huit années à partir de la promulgation de la présente loi, les ministres du culte seront inéligibles au conseil municipal dans les communes où ils exerceront leur ministère ecclésiastique.

[…]

Article 43 Un règlement d’administration publique rendu dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi déterminera les mesures propres à assurer son application.

Des règlements d’administration publique détermineront les conditions dans lesquelles la présente loi sera applicable en Algérie et aux colonies.

Si on considère la rue comme faisant partie de l’espace public, on peut dire que la loi n’interdit pas les processions, ni les pèlerinages. Les lieux de culte sont considérés comme des lieux publics, car ils accueillent le public pour des cérémonies publiques. Elle n’empêche pas les religions de s’exprimer dans l’espace public, tant qu’il n’y a pas de risque pour l’ordre public, la circulation et la sécurité des personnes. Par exemple, avant les restrictions provoquées par la pandémie du COVID-19, des évangéliques avaient le droit de chanter ou de prêcher dans la rue sans être interpellés par la police. Si les prières de rue de certains musulmans à Paris ont posé problème, c’est à cause des difficultés de circulation. Une exposition d’art religieux dans une mairie est conforme à lettre de la loi, mais une crèche de Noël installée dans le hall d’une mairie avec le but affiché d’affirmer l’identité chrétienne de la France est contraire à l’esprit de la loi. Si quelqu’un veut marcher dans la rue avec un t-shirt sur lequel il est marqué « Dieu n’existe pas », il a parfaitement le droit de le faire. En revanche, la loi du 9 décembre 1905 officialise avec ses deux premiers articles la neutralité de l’Etat et des collectivités territoriales face aux religions et leur indépendance vis-à-vis d’elles :

  • la liberté de conscience (c’est-à-dire de croire ou de ne pas croire) est garantie. Les discriminations, pressions et menaces sont punies par la loi ;
  • l’Etat ne privilégie aucun culte, que ce soit par le statut de religion d’Etat et/ou l’attribution de subventions ;
  • les cultes sont libres de s’organiser dans le cadre associatif pour utiliser les lieux de culte. Parallèlement, cela n’empêche pas les non-croyants de se réunir en association (comme par exemple La Libre Pensée) ;
  • l’utilisation des lieux de culte dans le cadre politique, lors de campagnes électorales, ou pour inciter à l’insurrection contre le gouvernement, est explicitement interdite. 

Une république qui ne respecterait pas ces principes ne saurait être laïque, au sens de la loi de 1905.

Empêcher un culte de se pratiquer alors qu’il n’y a aucun risque avéré pour l’ordre public et/ou la sécurité des personnes, c’est le persécuter, et donc porter atteinte aux principes de liberté conscience et de liberté d’association. L’URSS et ses satellites en Europe de l’Est par le passé, la Chine de nos jours au Tibet et au Xinjiang, ont entravé l’exercice des cultes pour lutter, ou en prétendant lutter, contre la superstition et/ou les séparatismes. En Chine, les autorités ont tout fait pour placer le clergé bouddhiste du Tibet sous leur contrôle, et discréditer l’autorité morale du Dalai Lama. Au Xinjiang, le gouvernement chinois est allé très loin en internant des millions de Ouighours, et déployant toutes sortes de techniques pour leur faire abandonner la religion musulmane, associée à l’islamisme. La Chine, depuis 1949, se réclame comme la défunte URSS avant elle, du socialisme et de la démocratie dans sa constitution. Pourtant, dans les faits, elle ne respecte ni le socialisme, ni les principes démocratiques. Je profite de l’occasion pour souligner que ces derniers ne se limitent pas à l’organisation d’élections libres et sans fraude. Ils incluent aussi le débat entre les citoyens et/ou leurs représentants au parlement et dans les collectivités locales, le respect des minorités politiques, sociales, sexuelles, religieuses, culturelles, la liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association, le droit de manifestation…

Un Etat qui privilégie un culte aux dépens d’autres cultes et des non croyants n’est pas laïc et neutre, mais clérical. L’Iran, qui est une république islamique depuis la révolution de 1979 qui a renversé une monarchie autoritaire, est un bon exemple. Les institutions donnent un grand rôle au clergé chiite, qui a un droit de regard sur la validation des candidats aux élections politiques. Le président de la République, qu’il appartienne ou non au clergé, doit être obligatoirement un musulman chiite. De l’autre côté du golfe persique, l’Arabie saoudite donne un statut privilégié à l’islam sunnite, et plus précisément au courant wahhabite, issue de l’école hanbalite, la plus conservatrice de l’islam sunnite. Les théologiens servent de caution pour valider les décisions du monarque, que ce soit pour la création de la télévision publique dans les années 1960 ou pour l’entrée des troupes états-uniennes sur le territoire national pour faire face à l’invasion du Koweit par l’Irak de Saddam Hussein en 1990… Du côté des pays beaucoup plus démocratiques que ceux cités précédemment, on peut citer le Danemark, où le protestantisme luthérien est religion d’Etat depuis 1530, et le Royaume-Uni, où le protestantisme anglican est religion d’Etat depuis le milieu du XVIe siècle. Dans ce dernier pays, le ou la monarque doit obligatoirement être protestant(e), et les catholiques ont été privés d’accès à la fonction publique jusqu’en 1829.

La non instrumentalisation de la religion dans la vie politique doit se faire dans les deux sens pour que le principe de laïcité s’applique. Certes, la loi de 1905 n’interdit pas aux religieux d’être candidats à des élections politiques. De nombreux prêtres ont été députés sous la IIIe République. Sous la IVe, l’abbé Pierre, le fondateur du Mouvement Emmaüs, a été député apparenté MRP de Meurthe-et-Moselle de 1945 à 1951. Sous la Ve, le dernier prêtre député, Hervé Laudrin, a été en poste dans le Morbihan de 1958 à sa mort en 1977, dans les rangs gaullistes, et cumulait son mandat de parlementaire avec celui de maire et de conseiller général. Mais les religieux ne doivent pas utiliser l’Etat et les partis pour donner à leur culte une position privilégiée ou dominante. Inversement, les partis politiques ne doivent pas utiliser les lieux de culte pour assurer leur propagande électorale en y organisant des meetings, et/ou déposant des affiches et des tracts. Il n’est pas question qu’il y ait des prières publiques pour assurer la protection divine aux gouvernants, comme c’était le cas au début de la IIIe République, ou comme c’est encore le cas aux Etats-Unis, surtout lorsque les dirigeants rencontrent des religieux issus du courant évangélique. Le cas des USA est compliqué. Si le Ier amendement de la Constitution de 1787 sépare clairement l’Etat fédéral et les religions et proclame la liberté de conscience, la devise In God we trust, adoptée dans les années 1950, figure sur les monnaies en métal et en papier de la banque fédérale… En France, la loi de 1905 n’empêche pas les partis politiques et les syndicats d’exprimer, dans leur dénomination et/ou leurs statuts ou leur déclaration de principes, leur attachement à une religion en particulier. On peut citer le cas du PCD (Parti Chrétien Démocrate) de Christine Boutin et Jean-Frédéric Poisson. Du côté des syndicats, il y a pour les syndicats de salariés la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens), créée en 1919, et l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), fondée en 1944, pour les syndicats étudiants. 

En clair, la laïcité est la neutralité et l’indépendance de la puissance publique (Etat et collectivités territoriales) et des fonctionnaires face aux religions. Elle ne doit pas être confondue avec le rejet de la religion et/ou l’athéisme. Quant à la loi de 2004 sur les signes religieux, elle a étendu l’obligation de neutralité religieuse aux élèves du primaire et du secondaire.

La loi de 1905 est un compromis qui refuse aussi bien le cléricalisme de l’Eglise catholique (qui en France, a longtemps soutenu la monarchie et critiqué la démocratie, perçue comme contraire à la loi divine et à l’autorité du Pape) que le laïcisme (qui utilise la laïcité pour empêcher toute visibilité des religions, associées à la superstition et l’obscurantisme) de certains républicains, comme les proches d’Emile Combes. Ce dernier était un ex-séminariste devenu athée. La proposition d’interdiction des vêtements religieux dans l’espace public par le député du Var Maurice Allard avait été rejetée. Le rapporteur du projet de loi, Aristide Briand (soutenu par certains socialistes comme Jean Jaurès, qui était au départ sur une ligne anticléricale), considérait que les religieux trouveraient un moyen de se distinguer des autres citoyens dans la rue. Pour faire adopter et appliquer la loi, il fallait donner des garanties à droite et à gauche. Il fallait convaincre une partie de la droite que la loi ne persécutait pas les catholiques, et ne visait pas à détruire l’Eglise catholique en provoquant un schisme en confiant l’organisation du culte à des associations contournant la hiérarchie ecclésiastique et ne reconnaissant plus son autorité. C’est ce que craignait le pape Pie X dans l’encyclique Vehementer Nos de 1906. De l’autre, il fallait convaincre la gauche qu’il n’y aurait pas de retour en arrière sur la laïcisation de l’Etat et que l’Eglise catholique cesserait son ingérence dans la vie politique. Beaucoup, comme Maurice Allard déjà cité, considéraient l’Eglise catholique comme une force politique trop dangereuse pour la République pour ne pas la placer sous la surveillance du gouvernement, voire détruire sa puissance matérielle en saisissant ses biens au profit de l’Etat. Les plus antireligieux distinguaient d’ailleurs la liberté de religion de la liberté de conscience, et considéraient la première comme le contraire de la seconde. Ce compromis fragile a connu des remises en cause, et pas toujours là où la majorité des Français de 2021 le pense…

La question scolaire

Dans le domaine scolaire, on pense souvent au port du voile comme remise en question de la laïcité. Quand il est porté par des religieuses catholiques et orthodoxes ou des femmes musulmanes, la signification religieuse est évidente. Dans le cas des musulmanes, il faut bien faire la distinction entre le hidjab, qui laisse le visage visible, et le niqab et la burqa, qui cachent le visage. De plus, les raisons de porter le voile varient selon les personnes. Qui sait vraiment combien de femmes le portent à cause la pression familiale, de la pression sociale, ou pour manifester leur foi ? Il y a des études sur le sujet (comme celles de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, par exemple), qui sont très peu relayées dans les médias. Une étude sur le niqab d’Agnès De Feo, qui a été préfacée par Olivier Roy et publiée en octobre 2020, soutient l’idée que le port de ce vêtement est moins lié à la religion qu’au rapport à la gente masculine. Ce livre a eu très peu d’écho dans la presse grand public, comparé aux polémiques suscitées dix ans auparavant. Ce qui fait que les analyses de beaucoup de gens sur les textiles à vocation religieuse reposent principalement sur le ressenti et les impressions personnelles.

Pour autant, le voile est-il en soi une atteinte à la laïcité ? Tout dépend des situations dans lesquelles il est porté. S’il est porté par des agents de la fonction publique (fonction publique d’État, fonction publique territoriale, fonction publique hospitalière, éducation nationale, transports en commun, police, justice, armée), la réponse est oui, puisque les fonctionnaires représentent l’État et les collectivités locales et sont payés par eux pour exercer leurs missions. Ils doivent être neutres et ne pas afficher de façon voyante leur appartenance religieuse. Les simples citoyennes voilées qui utilisent les services publics représentent avant tout leurs personnes en tant qu’individus. En milieu scolaire, le voile doit rester interdit au personnel (administration, enseignants et surveillants). 

La loi de 2004 sur les signes religieux a étendu l’obligation de neutralité religieuse aux élèves de l’enseignement public dans le primaire et le secondaire. Cette loi est le résultat des querelles autour du voile depuis 1989. Il ne faut pas oublier l’opportunisme de ses promoteurs. La droite s’en est servie pour se donner une image de défenseur de la laïcité. Mais beaucoup de professeurs ont soutenu cette loi. Était-ce à cause du fait de voir de très jeunes filles avec un signe religieux associé au patriarcat et/ou à des régimes anti-démocratiques et réactionnaires (Iran, Arabie Saoudite) ? Ou bien était-ce à cause de la gêne devant la visibilité de la religion parmi les élèves, présumés plus sensibles que les adultes à l’influence familiale et à la pression sociale ? Ou encore parce qu’ils voyaient dans tout signe religieux l’annonce d’une radicalisation ? 

Certains pensent que la loi de 2004, malgré les arrières-pensées du gouvernement de l’époque, aurait pu faciliter l’émancipation des élèves et en faire des citoyens autonomes et doués d’esprit critique. La législation sur l’habillement des élèves est-elle un élément facilitateur en lui-même ? C’est douteux. Le recours à l’uniforme pour effacer les inégalités sociales entre les élèves est un échec. Les différences sociales entre les élèves ne passent pas seulement par le vêtement. On les voit aussi à travers les choix d’options scolaires (ceux qui choisissent le latin ou le grec au collège appartiennent rarement aux catégories populaires), et les loisirs (goûts musicaux, sports). Maurice Allard croyait qu’en interdisant la soutane aux prêtres et en confisquant les biens immobiliers de l’Eglise catholique, la puissance de cette dernière disparaîtrait. Les soutiens des législations textiles dans le cadre scolaire font la même erreur d’analyse que lui. Ils se concentrent sur les aspects symboliques et matériels en ignorant les aspects spirituels et intellectuels. Sur la forme plutôt que sur le fond. La puissance de l’Eglise catholique ne repose pas seulement sur l’argent et le luxe de l’habillement du clergé. Elle repose surtout sur la promesse faite aux fidèles d’une meilleure vie après la mort. Cela vaut pour les autres religions monothéistes. La loi de 2004 n’a pas empêché des élèves de relayer le créationnisme dans les cours de sciences et des thèses négationnistes dans les cours d’histoire. Elle n’a pas empêché des élèves de tenir en classe des propos sexistes et/ou homophobes. Elle n’a pas empêché des activistes islamistes peu nombreux, mais très visibles et très actifs sur les réseaux sociaux, d’essayer d’intimider les enseignants qui leur déplaisent (avec des conséquences tragiques dans le cas de Samuel Paty). Elle a fait l’impasse sur la diversité des raisons du port du voile, comme le fait remarquer Farhad Khosrokhavar. Ce dernier pense qu’elle a même donné de l’attrait au tissu, au lieu de décourager les jeunes filles de le porter.

Quant au caractère émancipateur de l’école, il est un idéal, celui des enseignants et des pédagogues. Dans la réalité, l’école a surtout été un instrument pour uniformiser la communauté nationale en enseignant aux futurs citoyens la langue de l’Etat, au-delà de la transmission de connaissances de base (lire, écrire, compter), et les unifier autour d’une culture commune. Il ne faut pas oublier que lorsque Jules Ferry fait voter les lois sur l’enseignement public dans les années 1880, une bonne partie des Français ne parle pas dans la vie quotidienne le français académique, mais diverses langues régionales. Le « Défense de cracher par terre et de parler breton » ne sort pas de nulle part. Cette utilisation de l’école pour la construction de la communauté nationale n’est pas une exclusivité française. Au Maghreb, l’école a servi à arabiser des peuples qui étaient en partie berbérophones, surtout en Algérie et au Maroc. En plus de la construction nationale, le système scolaire tel qu’il existe en France sert à la reproduction des élites (légitimée par l’idée de méritocratie), et à fournir au système capitaliste les producteurs et les consommateurs dont il a besoin. Ce n’est pas pour rien que certaines entreprises financent des enseignements dans les universités, les centres de recherche ou les centres de formation, sans tenir compte de la liberté académique des enseignants (menacée en ce moment par la loi LPPR, et les attaques de Blanquer contre les présumés islamo-gauchistes)… S’il y a émancipation des individus, c’est moins grâce à l’institution scolaire en elle-même (qui est une bureaucratie intimidante pour les parents des milieux populaires) que grâce aux rencontres que peuvent faire les élèves lors de leur parcours scolaire : les professeurs, les éducateurs spécialisés, les autres élèves…

Reste la question des crèches privées et la question des mères voilées qui accompagnent des enfants lors de sorties scolaires. Il y a une dizaine d’années, la droite avait voulu interdire à ces femmes d’y participer au nom de la défense de la laïcité. Deux questions doivent être posées. Les mères sont-elles payées par l’éducation nationale pour accompagner les enfants ? Est-ce qu’elles font du prosélytisme auprès des élèves ? Si la réponse aux deux questions est oui, alors il y a atteinte au principe de laïcité, puisque des personnes payées par l’État font du prosélytisme religieux. Quant aux crèches privées, dont on a beaucoup parlé au début des années 2010 à l’occasion de l’affaire Baby Loup, légiférer sur le port du voile n’est pas nécessaire, dès lors que la neutralité confessionnelle est explicitement mentionnée dans le règlement intérieur et le contrat de travail des employés.

Mais comme je l’ai dit précédemment, il y a des remises en question de la loi de 1905 auxquelles beaucoup ne pensent pas spontanément. Le cas de l’enseignement privé sous contrat en est une.

L’enseignement privé sous contrat est régi par la loi Debré (ou loi sur les rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privés) de 1959. Elle instaure un système de contrats entre l’État et les écoles, collèges et lycées privés qui le souhaitent. L’État leur accorde une aide financière, mais en contrepartie, les programmes doivent être les mêmes que dans l’enseignement public, et le catéchisme devient une option. Enfin, les enseignants sont payés par l’État et soumis aux inspections de l’éducation nationale. Au début des années 1980, Alain Savary, ministre de l’Education dans le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, avait présenté un projet de loi visant a intégrer les établissements privés du primaire et du secondaire dans un « grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale », en appliquant l’une des 110 propositions de François Mitterrand pour l’élection présidentielle de 1981. Une partie de la gauche trouve que le projet ne va pas assez loin et dépose des amendements qui inquiètent les responsables de l’enseignement privé catholique. Ces derniers, soutenus par l’Eglise catholique et la droite, organisent d’énormes manifestations qui entraînent, après l’échec de la gauche aux européennes de 1984, le retrait du projet de loi et la démission d’Alain Savary et de Pierre Mauroy en juillet de la même année. Quelques années plus tard, dès les premières « affaires du foulard » en 1989, une partie des soutiens du projet de loi Savary faisait partie des adversaires les plus déterminés du voile à l’école. Faut-il voir dans cet engagement une sorte de « compensation » par rapport à la frustration causée par l’échec du projet de loi Savary ? Ce n’est pas à exclure.

Le principal problème que pose l’enseignement privé sous contrat réside dans les établissements à caractère confessionnel, majoritairement catholiques. Aider financièrement ces derniers revient à faire exception au principe de laïcité, puisqu’ils affichent leur orientation religieuse. Certes, la loi de 1905 prévoit le maintient des aumôneries en milieu scolaire et universitaire. Mais en pratique, ces aides financières donnent un avantage à une religion sur les autres. De plus, est-il acceptable, comme on l’a vu en 2014 dans l’école Gerson dans le XVIe arrondissement de Paris, qu’une école confessionnelle financée par l’argent public fasse venir un intervenant qui assimile la contraception à un homicide et une loi de la République, celle sur l’IVG, à un crime contre l’humanité ? Le sujet ne doit pas être esquivé. Si ces propos avaient été tenus par un prêtre dans une église, ils feraient l’objet de poursuites judiciaires au titre de l’article 35 de la loi de 1905, cité plus haut, qui sanctionne les appels à la désobéissance à la loi. Enfin, si un ministre, un élu ou un préfet fait vraiment appliquer la loi…

La question du Concordat

Parmi les remises en causes de la loi de 1905, il y a aussi l’existence du Concordat. Le Concordat de 1801, qui place les cultes catholique, protestant et juif sous le contrôle de l’État, et qui les salarie, est en vigueur dans une partie du territoire national : dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, en Moselle, en Guyane et les collectivités d’Outre-Mer (Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française). Si on ajoute Mayotte, où les cadis (juges musulmans) étaient payés par les pouvoirs publics jusqu’à la départementalisation de l’île en 2011, mais qui sont encore consultés sur le droit de la famille, on a plus de 4 millions de Français sur 67 millions qui vivent hors du régime de la loi de 1905. En 1925, le gouvernement du Cartel des Gauches avait tenté d’étendre la loi de séparation à l’Alsace et la Moselle, qui ne faisait pas partie du territoire français entre 1871 et 1919, et étaient rattachées à l’Allemagne fraîchement unifiée. Mais le gouvernement avait dû reculer sous la pression des élus locaux.

Aujourd’hui, il faut clarifier les choses sur ces exceptions non négligeables à la loi de 1905, confirmées dans le cas du Concordat de 1801 par le Conseil constitutionnel en février 2013. Dans sa forme actuelle, la loi de 1905 n’inclut pas le maintient du Concordat dans certaines parties de la France métropolitaine. Dans l’article 43, la loi prévoyait des conditions d’application particulières dans les colonies. Mais la loi de 1905 ne fut pas appliquée en Algérie, alors que cette dernière était divisée en départements depuis 1848, et élisait des députés et sénateurs au Parlement depuis 1876… 

Soit on maintient le Concordat de 1801 en modifiant la loi de séparation, et on l’étend aux cultes qui n’étaient pas représentés ou presque il y a un siècle, comme l’islam (une proposition de loi dans ce sens avait été déposée en 2006). Soit on choisit la cohérence et on étend la loi de séparation sur tout le territoire national, Outre-Mer compris. Dans tous les cas, on ne peut pas parler sérieusement de laïcité en ignorant la question du Concordat, dont l’exception n’est même pas inscrite de façon claire dans la loi de 1905.

Les clivages actuels sur la laïcité

Aujourd’hui, les débats sur l’islam (politique ou non, radical ou non) sont surtout le révélateur des différentes visions de la laïcité, comme le disait Etienne Balibar dans une tribune (« Le symbole ou la vérité ») publiée dans Libération le 3 novembre 1989 après les premières « affaires du foulard ». Dans le livre Les 7 laïcités françaises, publié en 2015, le sociologue et historien Jean Baubérot distinguait sept visions de la laïcité :

  • la laïcité antireligieuse ;
  • la laïcité gallicane ;
  • la laïcité séparatiste canal historique ;
  • la laïcité séparatiste moderne ;
  • la laïcité ouverte ;
  • la laïcité identitaire ;
  • la laïcité concordataire.

Les quatre premières visions étaient présentes en 1905 dans les débats sur la loi de séparation. Les partisans de la laïcité séparatiste (qui insistent sur la neutralité de l’Etat face aux religions) l’ont emporté sur les antireligieux (qui considèrent la religion comme un obstacle au progrès humain et veulent la détruire) et les gallicans (qui veulent un contrôle des religions par l’Etat), comme le montre le texte de la loi. Les partisans de la laïcité ouverte souhaitent plus d’ouverture vis-à-vis des spiritualités, qu’elles aient ou non la forme d’une religion. Quant aux soutiens de la laïcité identitaire, ils insistent sur l’importance des « racines chrétiennes » dans l’identité de la France, contre les religions considérées comme importées, ce qui vise principalement l’islam. Enfin, la laïcité concordataire concerne les parties de la France où la loi de 1905 n’est pas appliquée, et qui sont régies par le Concordat de 1801. La gauche est surtout divisée entre les quatre premières visions citées par Baubérot, la droite entre les trois dernières.

De son côté, Jean-Yves Pranchère distinguait en octobre 2020 dans Mediapart quatre grands camps s’opposant sur la laïcité :

  • certains « décoloniaux », à gauche, méfiants vis-à-vis du principe de laïcité, qu’il suspectent, à cause de la loi de 2004, d’être utilisé contre les minorités, dans le prolongement des discriminations raciales de l’époque coloniale ;
  • les « catholaïcs », généralement de droite, héritiers idéologiques des opposants à la loi de 1905, mais qui y trouvent maintenant des avantages à cause du maintien du Concordat et de l’existence de l’enseignement privé confessionnel sous contrat ;
  • les « républicains gallicans », qui dans la lignée d’Emile Combes, veulent placer les religions (le catholicisme en 1905, l’islam aujourd’hui) sous la surveillance étroite du gouvernement ;
  • les fidèles à l’esprit et la lettre de la loi de 1905, qui admettent que la séparation de l’Etat et des cultes implique non seulement l’indépendance de l’Etat par rapport aux religions, mais aussi l’autonomie des religions par rapport à l’Etat.

La ligne du gouvernement actuel sur la laïcité se situe entre les « catholaïcs » et les « républicains gallicans ». Il ne remet pas en question le Concordat et l’enseignement privé confessionnel majoritairement catholique, mais place sous surveillance le culte musulman et s’immisce dans son organisation avec une charte des imams conçue sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, au mépris de l’esprit et de la lettre de la loi de 1905.

Le Printemps Républicain, entre laïcisme et identitarisme

Certains des « républicains gallicans » évoqués plus haut se revendiquent de la gauche. La réalité de cette fidélité à la gauche se discute, en particulier pour le Printemps Républicain. Cette organisation a été créée en mars 2016, après les attentats de 2015, par des membres du PS proches de Manuel Valls. Si le texte publié au moment de la fondation du mouvement ne le laissait pas penser a priori (mais si l’on en juge les tweets en 2016 du Groupe J.-P. Vernant, la dérive était prévisible), le Printemps Républicain a très vite montré que sa conception de la laïcité était bien plus proche des droites plus ou moins extrêmes que de l’ensemble des gauches, y compris dans les courants les plus antireligieux. En effet, la façon dont le Printemps Républicain parle de la laïcité se limite à une focalisation exclusive (pour ne pas dire obsessionnelle) sur l’islam :

  • les atteintes, réelles ou supposées, à la laïcité ne sont dénoncées la plupart du temps que lorsqu’elles viennent des musulmans ;
  • les questions de l’enseignement privé sous contrat et du Concordat sont totalement ignorées par le Printemps Républicain ;
  • les musulmans pratiquants, surtout les femmes voilées et les hommes barbus, sont suspectés a priori d’être les agents de l’islamisme plus ou moins radical ;
  • les non musulmans, surtout ceux de gauche, qui ne sont pas alignés sur la position du Printemps Républicain sont accusés d’être les complices des islamistes.

Tout le discours du Printemps Républicain tourne autour de l’islam. Il révèle l’inquiétude, voire l’hostilité, que cette religion provoque chez les membres de cette organisation, et la volonté de la placer sous le contrôle des pouvoirs publics. Une volonté qui d’ailleurs n’est pas franchement assumée, comme le dit Jean-Yves Pranchère dans Mediapart. Pour Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France, l’islam a remplacé le catholicisme comme cible principale des laïcistes, comme il l’explique dans un article du Monde sur l’influence du Printemps Républicain à LREM et au PS : 

C’est une réactualisation de l’affrontement entre les deux France au tournant XIXe-XXe siècle. […] A l’époque, on a pensé avoir réglé l’affaire du religieux en ayant réglé celle du catholicisme. Et voilà que depuis deux décennies, une sorte de religieux revient en force. Cela a fait ressurgir le ras-le-bol de ceux qui avaient pensé en avoir fini avec cela. Ajoutez le terrorisme, et on assiste à un triomphe idéologique autour d’une laïcité drastique.

Ghaleb Bencheikh souligne implicitement que les laïcistes ont toujours voulu aller au-delà de la mise sous tutelle des religions, et ont voulu les faire disparaître. Comme le politiste Christophe Bouillaud dans un billet de blog sur le projet de loi contre le séparatisme, je ne pense pas qu’un pouvoir politique puisse éliminer purement et simplement une ou des religions. Il suffit de voir ce qui s’est passé dans le bloc soviétique, où les religions ont souvent retrouvé (voire, dans le cas de la Pologne, renforcé) leur influence passée dans la société. Le désir d’élimination des religions ne tient pas compte du fait qu’il y a dans l’humanité une part spiritualiste et une part matérialiste, à des degrés variables selon les sociétés et les individus. La part spiritualiste s’est très souvent exprimée par le biais des religions. Les courants déistes de la franc-maçonnerie relèvent aussi du spiritualisme. La part matérialiste s’est beaucoup exprimée quant à elle à travers le système capitaliste.

Ajoutons que bien avant la séparation de 1905, Emile Combes avait sur l’islam des propos bien plus bienveillants que les responsables du Printemps Républicain, et qui contrastait avec les avis de beaucoup de ses contemporains (par exemple, Ernest Renan, dont le discours a suscité des réactions d’intellectuels de culture musulmane). Mais il y a une énorme différence entre le parti radical créé en 1901, auquel appartenait Emile Combes au début du XXe siècle, et le Printemps Républicain en 2020 : leur force politique réelle. Le parti radical a fourni dans la première moitié du XXe siècle nombre de ministres et de chefs de gouvernement, a fait partie de beaucoup de coalitions, orientées à gauche ou à droite, et a été le principal parti de gauche de sa création aux législatives de 1936. De son côté, le Printemps Républicain est un groupuscule qui, malgré les échecs cuisants aux municipales de 2020 de la plupart des candidat.e.s à qu’il a soutenu (comme Pierre Liscia ou Frédérique Calandra dans les XVIIIe et XXe arrondissements de Paris), conserve une influence non négligeable au PS et à LREM.

Je disais plus haut que la fidélité du Printemps Républicain à la gauche était discutable. Il faut rappeler que sous le quinquennat sarkozyste, les principales figures du mouvement, à travers la sensibilité La Gauche Populaire au sein du PS, avaient essayé d’élaborer un discours pour ramener les classes populaires vers le PS en utilisant des éléments de discours de l’extrême droite. C’est dans ce contexte que Laurent Bouvet a élaboré le concept « d’insécurité culturelle ». L’inconvénient de la stratégie de La Gauche Populaire, c’est qu’au lieu de ramener des électeurs du FN/RN vers les partis de gauche, elle risque de faciliter le passage de militants et d’électeurs de la gauche vers l’extrême droite en validant une partie du discours de cette dernière. Et c’est ce que fait le Printemps Républicain en parlant de laïcité dans les mêmes termes que la droite et l’extrême droite, et en ignorant complètement la question sociale et la question environnementale. La trajectoire de Céline Pina est un exemple tristement caricatural. Céline Pina a longtemps été une élue locale du PS. Elle a fait partie des fondateurs du Printemps Républicain avant de s’en éloigner, jugeant l’organisation trop molle face aux islamistes. Aujourd’hui, elle rédige des éditoriaux pour Valeurs Actuelles, qu’on peut difficilement suspecter de sympathie pour la gauche… J’ajoute que les campagnes de dénigrement, pour ne pas dire de harcèlement, que le Printemps Républicain organise contre ses adversaires de gauche et l’Observatoire de la Laïcité sur les réseaux sociaux sont presque systématiquement relayées par des comptes de sympathisants d’extrême droite, alors que le mouvement proclame n’avoir aucune affinité avec l’extrême droite. Néanmoins, il y a des éléments qui prouvent cette connivence.

Avec certaines de ses cibles (le mot n’est pas trop fort), Laurent Bouvet a recours à ce qu’on appelle aux États-Unis la dog whistle politics, la « politique du sifflet à chien ». L’expression est une analogie avec le sifflet à ultra-sons, dont le signal est inaudible à l’oreille humaine mais très nettement perçu par les chiens. Dans le domaine politique, cela consiste à parsemer le discours d’expressions et de mots qui peuvent être perçus comme des messages codés pour certaines catégories d’électeurs, sans pour autant être incompréhensibles pour le reste de l’électorat. Aux USA, le parti républicain a eu recours à cette tactique pour s’adresser aux Blancs racistes sans désigner explicitement les Noirs, en parlant des « reines de l’assistance sociale » (welfare queens) comme l’avait fait Ronald Reagan, ou plus simplement d’accuser Barack Obama de trahison en déclarant qu’il « n’aime pas l’Amérique », comme l’avait fait en 2012 une porte-parole du Tea Party. Les plus subtils peuvent se donner le luxe de reprendre des éléments du discours du camp d’en face sur un ton ironique. Par exemple, un éditorialiste réactionnaire qui rit de l’expression « vivre-ensemble », ou des internautes d’extrême droite qui emploient à chaque fait divers impliquant un Noir ou un Maghrébin l’expression « chances pour la France » pour désigner les personnes issues de l’immigration, en référence au livre L’immigration, une chance pour la France (1984) de Bernard Stasi. Ces évocations ironiques visent à inciter les sympathisants à rejeter toute idée de modus vivendi et/ou de multiculturalisme. En France, quelqu’un comme Laurent Bouvet s’est fait une spécialité de cette méthode. Le statut sarcastique qu’il a publié sur son mur Facebook le 12 mai 2018 à propos d’une représentante de l’UNEF portant le hidjab (« À l’UNEF, la convergence des luttes est bien entamée », écrivait-il) a servi de prétexte à ses suiveurs d’extrême droite pour lancer une campagne de cyber-harcèlement contre Maryam Pougetoux, avec à la clé des propos sexistes et islamophobes sur le mur de Bouvet. Charlie Hebdo avait remis une pièce dans la machine avec en « une » un dessin représentant la même Maryam Pougetoux sous les traits d’un singe, qui rappelait étrangement les représentations racistes des Noirs. Et ce sans que les mots « islamisme » ou « voile » soient prononcés par Bouvet dans le statut. Chapeau l’artiste !

Laurent Bouvet - statut sur Maryam Pougetoux
Laurent Bouvet ou l’art de désigner des cibles sans donner l’impression de le faire, pour ensuite décliner toute responsabilité en cas de cyberharcèlement…

Toujours sur les convergences entre le Printemps Républicains et les identitaires, en septembre 2020, Nassim Seddiki, l’un des responsables de l’organisation en Île-de-France et au niveau national, et longtemps membre du PS (il a occupé des responsabilités dans l’appareil du parti jusqu’à son départ en 2018), a retweeté Marine Le Pen sur son propre compte. Il a prétexté une erreur. Mais le tweet est resté plusieurs heures sur son compte avant d’être effacé. Pour ajouter à l’hypocrisie des membres du Printemps Républicain sur la laïcité, je sais, par des connaissances sur les réseaux sociaux, que les enfants de Laurent Bouvet sont scolarisés dans un établissement privé catholique. Et sur le mouvement #MeToo / #BalanceTonPorc, on ne peut pas dire que la réaction de Bouvet face à cette libération de la parole fut très enthousiaste…

Le Printemps Républicain contre l’extrême droite. Tout contre…

Au fond, la posture (imposture ?) sur la laïcité du Printemps Républicain et des élus qui sont sous son influence, principalement au PS et à LREM, sert à masquer leur obsessions identitaires et leur virage à droite sur la question sociale, la question environnementale et même les libertés publiques. Beaucoup de responsables du Printemps Républicain, pour ne pas dire l’écrasante majorité d’entre eux, n’ont pas de problème de fond avec la politique du pouvoir macroniste. Lorsque j’étais au PS, j’ai entendu Nassim Seddiki soutenir sans la moindre réserve les mesures les plus discutables et problématiques du quinquennat de François Hollande, que les gouvernements nommés par Emmanuel Macron ont pour la plupart prolongé et aggravé : le CICE, la loi Renseignement, l’inscription de l’état d’urgence dans le droit commun, la déchéance de nationalité, la loi Travail… Concernant la question sociale, Jean-Yves Pranchère rappelle que Laurent Bouvet voit dans les travaux de Thomas Piketty qui dénoncent l’aggravation des inégalités sociales de  » l’économisme  ». Sur la question environnementale, Bouvet n’a pas produit de réflexion sérieuse. Après les élections européennes de 2019, il s’est contenté de dire dans L’Obs que l’écologie ne pouvait pas être un nouvel axe structurant pour la gauche. Quant aux autres dirigeants du Printemps Républicain, comme Gilles Clavreul ou Amine El Khatmi, on n’a pas vu de critiques ou de réserves de leur part sur la loi de programmation sur la recherche, qui menace la liberté pédagogique des enseignants des universités. Sur la proposition de loi Sécurité Globale, qui entrave la liberté d’informer en empêchant les citoyens et les journalistes documentant les violences policières de filmer les forces de l’ordre en action, Amine El Khatmi s’est contenté de faire des critiques de forme, qui étaient peu de choses à côté des piques lancées contre les opposants (tous de gauche, comme par hasard…) au projet de loi. À sa manière, le Printemps Républicain, tout en se réclamant de la gauche, participe à une grande offensive contre les gauches, accusées de complaisance envers « l’islamo-gauchisme » et le séparatisme.

La loi contre le séparatisme défait la République

Le projet de loi sur le séparatisme, officiellement intitulé « confortant le respect des principes de la République », a été déposé par Gérald Darmanin et Marlène Schiappa le 9 décembre 2020, le jour du 115e anniversaire de la loi de 1905. Sans l’exposé des motifs et l’étude d’impact, le projet de loi en lui-même fait presque 50 pages. Il aborde en 51 articles un grand nombre de sujets. Dans le Titre I (Garantir le respect des principes républicains), voici les domaines concernés :

  • les services publics (Chapitre 1, articles 1 à 5) ;
  • les associations loi de 1901 (Chapitre 2, articles 6 à 12) ;
  • les héritages (Chapitre 3, article 13) ;
  • la polygamie (Chapitre 3, article 14) ;
  • les pensions de réversion (Chapitre 3, article 15) ;
  • les certificats de virginité (Chapitre 3, article 16) ;
  • les mariages forcés (Chapitre 3, article 17) ;
  • les discours de haine en ligne (Chapitre 4, articles 18 à 20) ;
  • l’éducation à domicile (Chapitre 5, Section 1, article 21) ;
  • les établissements d’enseignement privé (Chapitre 5, Section 2, articles 22 à 25).

Le Titre II (Garantir le libre exercice du culte) du projet de loi s’intéresse à  l’organisation des cultes. Dans le Chapitre 1 (Renforcer la transparence des conditions de l’exercice des cultes), la Section 1 concerne les associations cultuelles. Ces associations étaient prévues par la loi de 1905 dans son Titre IV (Des associations pour l’exercice des cultes, articles 18 à 24). Les dispositions prévues par le projet de loi modifient sensiblement la loi de 1905. C’est le cas pour la gouvernance des associations cultuelles (article 26 du projet de loi), le contrôle administratif (article 27), et la surveillance sur leurs cotisations et leurs patrimoines (article 28). Le gouvernement justifie les mesures sur la gouvernance des associations par la volonté d’éviter la prise de contrôle des structures et des lieux qui en dépendent par des personnalités jugées extrémistes. La Section 2 (Autres associations organisant l’exercice du culte) se penche sur les conditions concrètes de l’exercice des cultes. Les associations qui organisent des cérémonies religieuses alors que leur objectif cultuel n’a pas été déclaré lors de leur enregistrement en préfecture sont menacées de sanctions (article 30). L’interdiction de réunions politiques dans les lieux de culte, qui existait déjà dans la loi de 1905 dans son article 26, est réaffirmée, et le projet de loi y ajoute l’interdiction des opérations de vote aux élections politiques (article 31 du projet de loi).

Le Chapitre II du Titre II (Renforcer la préservation de l’ordre public) du projet de loi affiche sa préoccupation pour l’ordre public. La Section 1 (Contrôle du financement des cultes) s’intéresse aux détails des financements des associations cultuelles. Les associations sont tenues de faire certifier leurs comptes (articles 33 et 34), et doivent déclarer les financements en provenance de l’étranger supérieurs à 10 000 euros (article 35). La Section 2 (Police des cultes, articles 37 à 44) renforce les sanctions prévues dans les dispositions de la loi de 1905 dans son Titre V (également intitulé Police des cultes, articles 25 à 36). Le projet de loi est beaucoup plus répressif que les plus sévères dispositions de la loi de 1905, en particulier l’article 44 du projet de loi.

Le projet de loi mécontente les représentants des diverses religions, à cause du renforcement des contraintes concernant la gestion des associations cultuelles. La loi de 1905 les satisfaisait dans la mesure où elle leur accordaient une grande liberté d’action (et c’est là qu’on voit qu’elle est une loi libérale, au sens politique du terme). Il mécontente (et c’est beaucoup plus inquiétant) les responsables associatifs et syndicaux. 

En effet, dans les articles 6 à 12 du projet de loi, il est question des associations loi de 1901. Ces articles renforcent le contrôle politique et administratif et les sanctions. Les articles 6, 7 et 8 prévoient pour les associations qui demandent des subventions publiques la signature d’un « contrat d’engagement républicain »,  et la restitution des subventions si l’administration considère que le contrat n’a pas été respecté, et ce sans que le juge judiciaire n’ait son mot à dire. Ces dispositions sont révélatrices d’une certaine méfiance de l’Etat à l’endroit des associations, alors que la puissance publique se décharge de bon nombre de ses missions d’aide sociale sur les associations alors que les moyens financiers de ces dernières augmentent peu, voire pas du tout. Ajoutons aussi que des associations défendant les droits des mal-logés ou des migrants, ou qui s’opposent aux centrales nucléaires, peuvent potentiellement se voir refuser des subventions, voire un agrément. Récemment, l’association anti-corruption Anticor a été en conflit avec le gouvernement, qui voulait connaître l’identité de ses plus gros donateurs. Les inquiétudes des associations et des syndicats sont-elles infondées ? Si l’on se fie aux avis de la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) et de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme), qui ont exprimé des réserves sur la loi Sécurité Globale, la réponse est non…

Dans son exposé des motifs du projet de loi, le gouvernement dit que sa principale préoccupation est contrer « l’entrisme » des courants islamistes :

Un entrisme communautariste, insidieux mais puissant, gangrène lentement les fondements de notre société dans certains territoires. Cet entrisme est pour l’essentiel d’inspiration islamiste. Il est la manifestation d’un projet politique conscient, théorisé, politico-religieux, dont l’ambition est de faire prévaloir des normes religieuses sur la loi commune que nous nous sommes librement donnée. Il enclenche une dynamique séparatiste qui vise à la division. 

Ce travail de sape concerne de multiples sphères : les quartiers, les services publics et notamment l’école, le tissu associatif, les structures d’exercice du culte. Il s’invite dans le débat public en détournant le sens des mots, des choses, des valeurs et de la mesure. 

L’idéologie séparatiste a fait le terreau des principaux drames qui ont endeuillé notre communauté nationale ces dernières années. 

Face à l’islamisme radical, face à tous les séparatismes, force est de constater que notre arsenal juridique est insuffisant. Il faut regarder les choses en face : la République n’a pas suffisamment de moyens d’agir contre ceux qui veulent la déstabiliser. 

En terminer avec l’impuissance face à ceux qui malmènent la cohésion nationale et la fraternité, face à ce qui méconnait la République et bafoue les exigences minimales de vie en société, conforter les principes républicains : telle est l’ambition du projet de loi. 

A la fin du XIXe siècle, beaucoup de républicains disaient : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Dans l’exposé des motifs, le pouvoir macroniste déclare ouvertement que l’islamisme est son ennemi mortel. Il l’évoque dans des termes qui sont à la limite du complotisme (du « complotisme légitime », dirait Alain Bertho). Mais cet ennemi est-il aussi puissant que le pouvoir l’affirme ?

Depuis la révolution iranienne de 1979, l’islam fait peur à un certain nombre de Français, et les musulmans sont souvent associés aux mouvances islamistes (Tabligh, Frères Musulmans, salafistes…) et aux djihadistes. La moindre tentative d’organisation autonome paraît suspecte, même lorsqu’elle n’a pas de lien direct avec la religion. En 1982-1984, il y a eu à Poissy des grèves très dures dans les usines Talbot, du groupe Peugeot. Parallèlement, d’autres mouvements sociaux se produisaient dans l’industrie automobile. Ils ont révélé de profondes divisions entre les syndicats (comme le montre ce témoignage d’un ancien responsable de la CFDT). Certains ministres, y compris le premier d’entre eux, Pierre Mauroy, avaient émis sans preuves l’idée que les travailleurs immigrés avaient été manipulés par des intégristes religieux. L’idée selon laquelle les musulmans de France seraient une masse facilement manipulable a la vie dure. Le financement de la construction de mosquées par des pays tels que l’Arabie Saoudite ou le Qatar (où les diverses tendances islamistes ont une large audience), ainsi que l’absence d’organisation chapeautant l’islam en France inquiètent de nombreux décideurs politiques. Certains sont tentés de contourner la loi de 1905 en finançant la construction de lieux de culte en les présentant comme des centres culturels. C’est pour ces raisons que le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) a été créé en 2003, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, pour organiser la gestion des lieux de cultes. Si la lettre de la loi de 1905 est respectée puisque le CFCM a le statut d’association loi de 1901, l’esprit est trahi, parce que le CFCM est la manifestation de la volonté de placer l’islam de France sous le contrôle de l’Etat, alors que la loi de 1905 rendait les religions indépendantes de l’Etat, qui restait à distance tant qu’il n’y avait pas de problèmes d’ordre public. Mais cela n’a pas mis fin aux débats sur sur l’islam. Ces derniers ne se limitent pas au voile à l’école et à l’organisation du culte. Ils abordent aussi la question de l’islam politique, c’est-à-dire des partis politiques qui affichent dans leur dénomination et/ou leurs statuts leur attachement à la religion musulmane.

À la fin des années 1990, Mohamed Latrèche avait fondé le PMF (Parti des Musulmans de France), qui a pris position contre la loi de 2004 sur les signes religieux. L’anti-sionisme affiché par le parti cache mal l’antisémitisme et les connivences avec les djihadistes et (aussi curieux que cela puisse paraître aujourd’hui) l’extrême-droite. Même le très controversé Tariq Ramadan le considérait comme « problématique » et proche de « groupes radicaux et sectaires ». Mohamed Latrèche s’était présenté à deux reprises, en 1997 et en 2007, aux élections législatives à Strasbourg. À chaque fois, il a recueilli de très faibles scores : moins de 3%. Les autres candidats du PMF en Alsace n’avaient pas fait mieux : moins de 1% et moins de 1000 voix. La personnalité sulfureuse de Latrèche, qui refait parler de lui en 2014 pour apologie du terrorisme, achève de discréditer le PMF.

En novembre 2012 était créée l’UDMF (Union des Démocrates Musulmans Français). Le parti, plutôt centriste, soutient le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, et veut revenir sur la loi de 2004, ce qui suffit à le faire soupçonner de communautarisme et de sympathies islamistes. Il présente des candidats aux municipales de 2014, principalement en Île-de-France. Il obtient un élu (qui devient adjoint) à Bobigny en s’alliant avec l’UDI, qui a pris la mairie au PCF. L’expérience se termine mal : l’élu UDMF est écarté de la majorité municipale UDI, qui est de plus éclaboussée par divers scandales qui aboutiront à sa défaite aux municipales de 2020. D’ailleurs, l’UDMF n’aura pas plus de chance avec le suffrage universel. En 2015, le parti ne présente aucun candidat aux élections départementales. Aux régionales de la même année, il ne présente qu’une liste en Île-de-France, qui n’obtient que 12 531 voix et 0,40% des suffrages exprimés, et frôle la barre des 5% dans certaines communes populaires de banlieue. Aux législatives de 2017, le meilleur score de ses candidats n’est que de 5,08% des suffrages, dans la 1ère circonscription de Mayotte, département où les musulmans sont largement majoritaires. Aux élections européennes de 2019, la liste de l’UDMF n’obtient que 0,13% des suffrages au niveau national, avec 28 469 voix. Un autre parti pouvant être associé à l’islam politique avait tenté de déposer une liste aux européennes : le PEJ (Parti Egalité et Justice).

Le PEJ avait été créé en 2014, par des personnes issues de l’immigration turque et surtout proches idéologiquement de l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, Parti de la Justice et du Développement), le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan. Cette proximité fait que le PEJ est considéré comme un relais d’influence de l’AKP, voire sa filiale déguisée, auprès de la diaspora turque en France, que certains estiment à plus de 600 000 personnes. Le PEJ rejette les accusations d’allégeance à l’AKP, sans convaincre. Le parti affiche clairement son conservatisme sur les questions morales (il veut abroger le mariage pour tous, et s’oppose aux études sur le genre), son hostilité à la loi de 2004 sur les signes religieux, et son désir de réviser la loi de 1905 dans un sens favorable aux religions. Le PEJ présente des candidats aux départementales dans une dizaine de cantons, principalement en Alsace. Il ne dépasse les 5% que dans un canton, à Belfort. Aux législatives de 2017, le PEJ présente une cinquantaine de candidats, dont une douzaine en Alsace. Au premier tour, les candidats du PEJ rassemblent moins de 10 000 voix dans toute la France, et ne dépassent les 1% des suffrages que dans sept circonscriptions (dont 3 en Alsace). Le PEJ renonce pour raisons financières à déposer une liste aux européennes de 2019. Le président du parti, Hüseyin Karaoglan, n’appelle pas à voter pour la liste de l’UDMF, mais pour les Gilets Jaunes partisans du RIC

Comme on le voit, les partis relevant de l’islam politique ont échoué à trouver une large audience. Cela rend assez étrange la panique morale autour de Tariq Ramadan, aujourd’hui complètement discrédité. Depuis 20 ans, l’influence de ce dernier sur les musulmans français, et sa capacité à en tirer profit politiquement (certains ont vu en lui le potentiel président français islamiste dans le monde réel que Michel Houellebecq imaginait dans son roman Soumission) ont été survendues. Et je signale que je n’ai pas attendu les révélations sur la vie privée de Tariq Ramadan et les accusations d’agressions sexuelles le concernant pour le penser. Sur le plan politique, malgré le précédent de son grand-père Hassan El Banna, le cofondateur des Frères Musulmans, Tariq Ramadan n’a pas réussi à faire plus que se constituer un fan-club qui harcèle sur les réseaux sociaux tous ceux qui osent dire du mal de lui. Comme je l’ai dit dans le billet que j’ai écrit il y a quelques années sur lui, si Tariq Ramadan avait le génie politique que lui prêtent ses détracteurs, c’est lui et ses suiveurs qui auraient été à l’origine d’un mouvement tel que La Manif Pour Tous. Tariq Ramadan avait condamné le mariage pour tous, mais n’a joué aucun rôle moteur dans la mobilisation contre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, qui a été pilotée de bout en bout par les catholiques conservateurs, clergé inclus. Certes, on a vu des musulmans dans des cortèges contre le mariage pour tous, mais leur présence était marginale, tout comme celle des juifs orthodoxes et des protestants évangéliques, dont l’hostilité au mariage pour tous était pourtant tout aussi notoire. Tariq Ramadan n’est pas un saint. À en croire les révélations sur sa vie privée, c’est même un tartuffe. Mais ce n’est pas le Palpatine qui va transformer la République française en nouveau califat…

Les attaques terroristes qui frappent la France depuis 2015 ne doivent pas faire illusion, malgré leur caractère meurtrier et spectaculaire. L’écrasante majorité des musulmans français ne soutient pas leurs auteurs. Et ce malgré les discriminations raciales de toutes sortes et l’islamophobie de certains médias mainstream (Valeurs Actuelles, Le Point, Marianne…), qui auraient très bien pu pousser beaucoup plus de gens vers les islamistes. Pourquoi ? Parce que l’écrasante majorité des musulmans de France, en tout cas de ceux qui ont le droit de vote et l’exercent, quel que soit le degré de pratique, trouve son compte dans les partis non religieux, qu’ils soient de droite ou de gauche, pour traiter les problèmes qu’ils jugent prioritaires. Ils sont attachés à la République, malgré les discriminations et les propos de certains politiques et éditorialistes qui parlent d’eux comme de la cinquième colonne d’Al Qaida et Daesh, et font du bruit autour d’une prétendue tentation séparatiste. Dans le cas de François Pupponi, qui a eu pour adversaire au second tour des législatives de 2017 Samy Debah, l’un des fondateurs du CCIF, le discours sur les islamistes aux portes du pouvoir sert à détourner l’attention du débat sur les conséquences des politiques clientélistes à la mairie de Sarcelles, qu’il a dirigée de 1997 à 2017. Avec son projet de loi contre le séparatisme, le pouvoir macroniste, comme le pouvoir sarkozyste avant lui, fait de l’affichage politique de fermeté, mais ne règle aucun problème. Le projet de loi survend la menace islamiste, sans apporter de solutions à la séduction que l’islamisme exerce sur une poignée de jeunes, et sans conforter les principes républicains. Au contraire, il les fragilise en remettant en question, sous prétexte de défendre l’unité de la République et la sécurité nationale, la liberté d’association et la liberté de conscience. Des libertés essentielles dans une démocratie digne de ce nom.

En conclusion (provisoire)

Le concept de laïcité tel qu’il a été défini dans la loi de 1905 est simple, suffisamment pour être résumé dans une vidéo de moins de 10 minutes. Mais le concept est détourné par des acteurs politiques qui profitent du climat de peur provoqué par les attentats pour faire de la surenchère électoraliste et diaboliser leurs adversaires politiques et des groupes jugés indésirables. Les droites au sens large (LREM, LR, RN) ont saisi l’occasion pour faire des gauches et des musulmans des ennemis de l’intérieur. Elles utilisent le concept d’ « islamo-gauchisme » pour évoquer l’idée d’une alliance entre une partie des gauches et les islamistes contre la République. Certain.e.s (comme Samuel Hayat ou Isabelle Kersimon ou encore Akram Belaïd) ont noté, à juste titre selon moi, la troublante proximité entre ce concept et celui de « judéo-bolchévisme », utilisé par les mouvements d’inspiration fasciste et nazie dans les années 1920-1930 contre les juifs et les communistes, accusés de déstabiliser le monde en général et les pays européens en particulier. 

Ce concept est dangereux. Par son caractère stigmatisant, il rejette hors du débat démocratique des citoyen.ne.s et des militant.e.s dont l’affiliation politique ou religieuse est assimilée à une menace mortelle pour la communauté nationale. La tribune publiée en octobre 2020 dans le Journal du Dimanche par des intellectuels proches du Printemps Républicain l’illustre parfaitement. Dès l’instant où des contradicteurs ou des opposants politiques sont qualifiés implicitement ou explicitement d’ennemis du peuple ou de la nation, cela permet toutes les discriminations, voire les violences. On l’a vu aux USA le 6 janvier dernier avec l’invasion du Capitole de Washington par les partisans de Donald Trump, dont certains voulaient séquestrer voire tuer des membres du Congrès et le vice-président sortant, qu’ils accusaient de « voler » l’élection présidentielle du 3 novembre 2020.

Ce qui se passe actuellement en France n’est absolument pas rassurant pour le débat public. Il suffit de voir la façon dont certains journalistes interpellent les responsables des partis de gauche sur la question de la laïcité et de l’islam (par exemple Benoît Hamon, Julien Bayou, Clémentine Autain, ou encore Ali Rabeh, qui fait l’objet d’une campagne de diffamation à la suite des accusations de mainmise des islamistes sur la ville de Trappes lancées par un enseignant). Ces derniers sont en permanence suspectés de complaisance avec les islamistes et sommés de prendre leurs distances. Le relatif silence autour la dissolution en Conseil des ministres du CCIF et de Barakacity, alors qu’aucune preuve de leur soutien au terrorisme n’a été apportée, n’est pas surprenant. Certains trouvent que la définition de l’islamophobie par le CCIF est très extensive, et n’aide pas toujours à la lutte contre les discriminations visant les musulmans. D’autres pensent que Barakacity fait du prosélytisme et est trop conservatrice sur les questions morales. Et la demande d’asile politique du président de Barakacity à Recep Tayyip Erdogan, dont la dérive autoritaire depuis une dizaine d’années n’est pas un secret, n’arrange rien, tout comme sa condamnation très molle de Daesh par le passé. Néanmoins, la dissolution de deux organisations sans preuves indiscutables d’activités illégales et/ou de déclarations troublant l’ordre public doit alerter toutes les organisations de gauche, quoi qu’on pense du CCIF et de Barakacity. Qui dit qu’un gouvernement issu du RN, ou même le gouvernement macroniste, n’utilisera pas des mesures semblables contre un parti de gauche ou un syndicat qui lui déplaît ? Quand on voit la facilité avec laquelle le pouvoir macroniste a organisé la création et le financement d’un syndicat lycéen (Avenir Lycéen) pour contrer les organisations existantes, jugées trop critiques (et qui sont en plus menacées d’être privées de financements sous le prétexte de la transparence), il n’est pas interdit de le penser…

De même, l’accusation de séparatisme est tout aussi inquiétante. Elle entre dans la logique de la création d’ennemis de l’intérieur. Elle est aussi révélatrice de la vision de la communauté nationale de ceux qui l’utilisent pour qualifier leurs adversaires. À savoir que pour eux, la nation ou le peuple doit être un bloc uniforme. La diversité de la société civile, qu’elle soit religieuse, culturelle ou linguistique, doit disparaître, car elle est en soi une menace. Celle du communautarisme. Cet état d’esprit n’est pas sain pour une démocratie. Surtout quand ceux qui défendent la souveraineté nationale le font en diabolisant les antiracistes au nom de ľuniversalisme, ce qui est une forme déguisée de suprémacisme. Surtout, aussi, quand ceux qui veulent forcer l’union nationale sont prêts à le faire en sacrifiant l’Etat de droit, comme le philosophe Marcel Gauchet, l’un des signataires de la tribune du JDD évoquée plus haut. Le simple fait qu’un intellectuel ayant un accès facile aux grands médias puisse dire calmement que l’Etat de droit a pris trop de place en dit long sur le mauvais état de la démocratie en France…

Post-scriptum

En bonus, quelques vidéos sur YouTube : celle de l’historien YouTubeur / Twitto / blogueur français Histony sur la loi de 1905, et pour le regard francophone extérieur, celles de la chaîne C’est Pas Sourcé, dont les tauliers sont suisses.

Le traité de Versailles (28 juin 1919) : quand la (mauvaise) paix conduit à la guerre

En 2018, on a célébré bruyamment le centenaire de la fin de la Première guerre mondiale, y compris au prix de la quasi réhabilitation de Pétain, par l’hommage au « vainqueur de Verdun ». En 2019, on ne peut que constater, comparé à l’armistice du 11 novembre 1918, la tiédeur des commémorations autour du traité de paix signé à Versailles il y a tout juste cent ans, le 28 juin 1919. On pourrait presque croire qu’il n’y a pas de commémoration du tout. Il y a juste une exposition au château de Versailles. Et pour cause, le traité, censé établir la paix, créait en partie les conditions du déclenchement d’une autre guerre mondiale bien plus dévastatrice vingt ans après. Mais revenons quelques mois avant la signature du traité.

Le 8 janvier 1918, le président des États-Unis, Woodrow Wilson, présentait dans la déclaration des Quatorze Points ce qui devait être, selon lui, les bases d’une paix durable. Le texte proposait la transparence dans les relations internationales, la fin des entraves au commerce international, le désarmement, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (les cas de la Pologne, des minorités de l’Autriche-Hongrie et des territoires arabes de l’Empire ottoman sont explicitement cités), la décolonisation et la formation d’une Société des Nations, dédiée au maintien de la paix. Mais les alliés européens des USA étaient surtout enclins à défendre leurs intérêts immédiats plutôt que les grands principes. De plus, certaines propositions de la déclaration du président Wilson étaient difficiles, voire impossibles à mettre en pratique, comme le premier point, qui réclamait des négociations publiques entre les Etats, une vieille idée de la diplomatie étatsunienne depuis l’indépendance des USA. La fin de la diplomatie secrète était d’autant plus irréalisable que l’un des principaux vainqueurs, l’Italie, était passée en 1915 du camp des Empires centraux à celui de l’Entente par le biais d’un traité secret, celui de Londres… De fait, les dispositions du traité de Versailles et des quatre traités secondaires concernant les alliés de l’Allemagne (Saint-Germain-en-Laye avec l’Autriche, Neuilly avec la Bulgarie, Trianon avec la Hongrie, et Sèvres avec la Turquie), et qui sont rédigés sur le même modèle, ne suivaient qu’imparfaitement les Quatorze Points. Pire, ils étaient perçus (pas forcément à tort) comme punitifs. Ces traités ont créé un puissant ressentiment et des tentations irrédentistes que les nationalistes des pays concernés ont pu pleinement exploiter, y compris jusqu’à nos jours dans le cas de la Hongrie, où les commémorations en 2020 du centenaire du traité de Trianon promettent d’être très animées…

L’Europe en 1919, vue par le London Geographical Institute. Les frontières dans l’est du continent, sur le territoire de l’ancien Empire russe, sont celles tracées par le traité de Brest-Litovsk, caduc depuis les armistices de l’automne 1918. Les frontières de la Hongrie correspondent approximativement au territoire contrôlé au début de 1919 par la République des conseils, d’inspiration communiste…

Quelques mois après les armistices conclus entre l’Entente et les Empires centraux, une conférence de paix s’ouvrait en janvier 1919 à Paris pour déboucher sur les traités de 1919 et 1920. En tout, 32 nations étaient représentées, mais les pourparlers de paix ont été dominés par les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, l’Italie. Les représentants des Empires centraux n’avaient pas été invités, ni ceux de la Russie. Celle-ci, depuis la révolution de 1917 qui a renversé les Romanov, inquiète les puissances occidentales. La méfiance a été alimentée par la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917, et par le traité de paix séparée de Brest-Litovsk conclu le 3 mars 1918 (que les bolcheviks, qui l’ont pourtant signé, ont renié aussitôt après l’armistice du 11 novembre). Elle a été renforcée par l’émergence de mouvements plus ou moins inspirés par la révolution russe (la révolte spartakiste en Allemagne, la République des Conseils en Hongrie), qui sont d’ailleurs rapidement écrasés. Les pays de l’Entente interviennent en Russie, en envoyant des troupes (les Français en Ukraine, les Britanniques dans le Caucase, les Japonais et les Américains en Sibérie). Ils agissent aussi indirectement, en soutenant les Blancs opposés aux bolcheviks, ou les Etats ayant fait sécession de l’ancien Empire russe comme la Finlande (en pleine guerre civile en 1918 entre partisans et adversaires des bolcheviks) ou la Pologne, pour contenir ce qu’ils perçoivent comme une contagion révolutionnaire, contre laquelle il faut établir, selon l’expression de Clemenceau, un « cordon sanitaire ». La Pologne est aidée par la France contre la Russie soviétique pour repousser militairement ses frontières le plus à l’est possible de la ligne Curzon, y compris en incluant des populations non polonaises (lituaniennes, biélorusses et ukrainiennes). Après une succession d’offensives et de contre-offensives en 1919 et 1920, le traité de Riga, en mars 1921, fixe jusqu’en 1939 la frontière orientale de la Pologne.

La restauration de l’Etat polonais après la Première guerre mondiale se fait logiquement contre les pays qui l’avaient fait disparaître en 1795…
La Pologne de l’entre-deux-guerres n’est pas peuplée uniquement de Polonais, et ne regroupe pas tous les Polonais…
A défaut de renverser le régime soviétique, les interventions directes et indirectes des pays de l’Entente contribuent à l’isoler en Europe. Ce qui n’est pas sans conséquences…

Si la signature du principal traité a lieu un 28 juin, ce n’est pas un hasard. La date correspond au cinquième anniversaire de l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, qui a contribué à provoquer la Première guerre mondiale. Et si Versailles était le lieu de la signature du traité, ce n’était pas non plus par hasard. C’est dans la Galerie des Glaces du château qu’avait été proclamé le 21 janvier 1871 l’Empire allemand, ou le Second Reich, à l’issue de la guerre franco-allemande de 1870-1871, à la suite de laquelle la France avait cédé l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne fraîchement unifiée. Beaucoup de témoins et acteurs de ce conflit, dont Clemenceau lui-même (il avait 30 ans en 1871), étaient encore en vie en 1919. C’est dans la Galerie des Glaces que le traité est signé, sous le regard de quelques gueules cassées amenées pour l’occasion par Clemenceau. Les vainqueurs ajoutaient ainsi la culpabilisation à l’humiliation.

La Partie I du traité (articles 1 à 26) est consacrée à la Société des Nations (SDN) dont le président Wilson proposait la création. Cette partie du traité est la charte de l’organisation. Avec la SDN, c’est la première fois qu’on adosse à un traité international politique une organisation de sécurité collective à l’échelle mondiale. L’Organisation des Nations Unies (ONU), qui a succédé en 1945 à la SDN, a repris un certain nombre d’agences et organismes de cette dernière, ainsi que l’idée selon laquelle les relations internationales doivent être basée sur la coopération entre les Etats.

Comme on l’a dit plus haut, les clauses du traité de Versailles étaient sévères pour l’Allemagne. Ses représentants n’avaient pas été invités aux négociations, et n’ont pu lire le traité que le 4 mai 1919. Les contre-propositions des Allemands ont été rejetées, et ils ont été contraints de signer le traité par crainte d’une reprise des hostilités. En vertu de l’article 27 du traité, dans la Partie II (Frontières d’Allemagne, articles 27 à 30), l’Allemagne rétrocédait l’Alsace-Lorraine à la France. Les cantons d’Eupen et de Malmédy étaient cédés à la Belgique. La Posnanie, la Prusse-Occidentale et la Haute-Silésie étaient récupérées par la Pologne restaurée, plus d’un siècle après les partages entre la Prusse, l’Autriche et la Russie. Dans les articles 99 à 108, les villes de Memel (Klaipeda pour les Lituaniens) et de Dantzig (Gdansk pour les Polonais), majoritairement germanophones, étaient soustraites à la souveraineté allemande, et transformées en cités-Etats. La Prusse-Orientale était donc coupée du reste de l’Allemagne. La Rhénanie était démilitarisée et occupée pour une durée maximale de 15 ans, et la Sarre placée sous contrôle français, en dédommagement des destructions dans les zones industrielles du Nord et de l’Est de la France. Le partage du Schleswig entre le Danemark (resté neutre durant la guerre) et l’Allemagne, abordé dans les articles 109 à 114, était déterminé par des plébiscites. Les communes du nord de la région allaient opter pour le Danemark, le sud germanophone restait sous souveraineté allemande. Outre-mer, l’Allemagne était contrainte de renoncer dans la Partie IV (Droits et intérêts allemands hors de l’Allemagne, articles 118 à 158) du traité à ses colonies (partagées entre les alliés victorieux) et aux privilèges juridiques et économiques acquis dans divers pays (Chine, Maroc, Turquie…). Dans la Partie V (Clauses militaires, navales et aériennes, articles 159 à 213), les forces armées de l’Allemagne étaient drastiquement contingentées. Les effectifs de l’armée de terre étaient limités à 100 000 hommes, le service militaire obligatoire supprimé. La flotte de guerre était réduite à une trentaine de navires de surface au tonnage limité (10 000 tonnes pour un cuirassé, 6000 tonnes pour un croiseur, par exemple), et la détention de sous-marins interdite. L’armée de l’air voyait ses effectifs ramenés à 1000 hommes, et était désarmée (plus de mitrailleuses, ni même de dirigeables type Zeppelin). Dans le domaine économique et financier, les clauses du traité n’étaient pas moins dures pour l’Allemagne.

L’Europe après la Première guerre mondiale est réorganisée par les traités de 1919 et 1920. Mais les divisions entre les vainqueurs facilitent plus ou moins rapidement la révision de certains traités par les vaincus…

La partie VIII (Réparations, articles 231 à 247) affirmait la responsabilité de l’Allemagne et de ses alliés dans les destructions en France et en Belgique, où se sont déroulés une bonne partie des combats en Europe occidentale. Il suffit de lire l’article 231 :

Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés.

Les traités imposés aux alliés de l’Allemagne contenaient des dispositions semblables. Si l’article 231 ne parlait pas explicitement de la responsabilité allemande dans le déclenchement de la Première guerre mondiale, il fut interprété comme tel en Allemagne, et pas seulement par les nationalistes. La Partie VIII du traité de Versailles entérinait le principe du paiement d’indemnités de guerre par l’Allemagne aux pays vainqueurs. Sans remonter plusieurs siècles en arrière, l’idée d’une compensation monétaire et/ou matérielle par le camp vaincu pour couvrir les dommages de guerre n’est pas nouvelle dans les relations internationales. On peut citer le second traité de Tilsit en 1807 (la Prusse doit payer 100 millions de francs à la France), le traité de Paris de 1815 (la France doit verser 700 millions de francs-or aux puissances coalisées contre Napoléon), le traité de Francfort de 1871 (la France doit payer 5 milliards de francs-or à l’Empire allemand), ou encore certains « traités inégaux » imposés à la Chine par les puissances européennes et le Japon. A cause des divergences entre les alliés de l’Entente sur l’opportunité des indemnités de guerre (la France voulait un montant très important, la Grande-Bretagne un montant limité, les USA pas d’indemnités du tout), le traité de Versailles ne fixe pas un montant définitif. Il confie à une Commission des Réparations le soin d’étudier les ressources de l’Allemagne pour pour évaluer le montant des dédommagements. De plus, les Parties IX (Clauses financières, articles 248 à 263) et X (Clauses économiques, articles 264 à 312) du traité plaçaient la politique économique de l’Allemagne sous le contrôle des pays de l’Entente, de la dette publique aux droits de propriété industrielle et intellectuelle, en passant par les tarifs douaniers, les contrats de commerce et les contrats d’assurance…

Les parties XI (Navigation aérienne, articles 313 à 320) et XII (Ports, voies d’eau et voies ferrées, articles 321 à 386), dédiées aux transports, sont clairement inspirées par les Quatorze Points du président Wilson, le deuxième et le troisième en particulier :

II. Absolute freedom of navigation upon the seas, outside territorial waters, alike in peace and in war, except as the seas may be closed in whole or in part by international action for the enforcement of international covenants.


III. The removal, so far as possible, of all economic barriers and the establishment of an equality of trade conditions among all the nations consenting to the peace and associating themselves for its maintenance.

Ainsi, l’Allemagne s’engage, sur la question du transport aérien, à ne pas faire de discrimination entre ses nationaux et les étrangers. Pour le transport par voie fluviale et maritime, elle s’engage à ne pas entraver la libre circulation des biens et des personnes. Les zones franches dans les ports sont maintenues. Et surtout, plusieurs voies d’eau traversant les territoires de l’Allemagne et de ses anciens alliés austro-hongrois et bulgares sont déclarés voies internationales :

  • le Niemen, de la ville de Grodno jusqu’à l’embouchure dans la mer Baltique ;
  • l’Oder, depuis la frontière tchécoslovaque jusqu’à l’embouchure dans la mer Baltique ;
  • le canal de Kiel, qui relie la mer Baltique à la mer du Nord ;
  • l’Elbe, de Prague jusqu’à l’embouchure dans la mer du Nord ;
  • le Rhin, du lac de Constance jusqu’à l’embouchure dans la mer du Nord ;
  • le Danube, de la ville d’Ulm jusqu’à l’embouchure dans la mer Noire.

Le traité de Versailles n’est pas le premier traité à s’intéresser à la circulation des biens et des personnes. Un siècle auparavant, l’acte du congrès de Vienne, signé le 8 juin 1815, consacrait une dizaine d’articles à la navigation fluviale. En revanche, on trouve dans  le traité de Versailles un sujet inédit dans les traités internationaux jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’organisation du travail. La Partie XIII (Travail, articles 387 à 427) est dédiée à l’OIT (Organisation internationale du Travail). Cette partie est reproduite à l’identique dans les traités de Saint-Germain-en-Laye, Neuilly, Trianon et Sèvres. L’idée d’encadrer l’organisation du travail au niveau international remonte à la conférence de Berlin en 1890. La conférence avait pour objectif de réglementer le travail des femmes et des enfants, en particulier dans les mines et l’industrie textile. La Partie XIII du traité de Versailles établit l’organigramme de l’institution, qui est rattachée à la SDN. L’OIT a survécu à l’échec et au discrédit de la SDN. Elle est aujourd’hui l’un des divers organismes liés à l’ONU. Pour célébrer les cent ans de l’OIT, un colloque sur la justice sociale et le travail décent réunissait en juin 2019 pour trois jours à Paris chercheurs, syndicats, et représentants (élus ou non) des pouvoirs publics. Le 26 juin, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, devait inaugurer les débats par un discours au Conseil économique, social et environnemental (CESE), mais sa présence a été annulée à la dernière minute. Des inspecteurs du travail étaient venus se rappeler au bon souvenir de leur ministre de tutelle, qu’ils accusent d’inaction face au manque de moyens des inspecteurs, et face aux entraves à leur mission de défense des droits des travailleurs. Ces obstacles sont partout, y compris dans des structures parapubliques comme la Fédération française de tennis. Il y a aussi la flexibilisation du marché du travail mise en œuvre depuis le début du quinquennat, et la réforme en cours de l’assurance-chômage, qui augmentent le malaise des fonctionnaires du ministère du Travail, qui a perdu 20 % de ses effectifs en dix ans. L’inspection du travail en France compte aujourd’hui à peine plus de 2000 agents, contrôleurs du travail inclus, dans un pays où la population active, chômeurs inclus, tourne autour de 30 millions de personnes…

Mais revenons aux dispositions du traité qui ont le plus fait couler d’encre depuis un siècle, celles sur les réparations et la limitation de la puissance militaire de l’Allemagne. En 1921, la conférence de Londres fixe à 132 milliards de marks-or le montant des réparations dues aux Alliés, essentiellement à la France. Les Allemands sont incapables d’assurer leurs obligations. Pour les y contraindre, les troupes françaises et belges occupent la Ruhr de janvier 1923 à août 1925. L’Allemagne, où la République de Weimar est fragile, sombre encore davantage dans le chaos : l’hyperinflation est à son maximum, Hitler et Ludendorff organisent le putsch de la Brasserie… Devant l’impopularité de intervention au niveau international, la France et la Belgique finissent par accepter les propositions du plan Dawes en août 1924, puis le plan Young en juin 1929, qui établissent le rééchelonnement du paiement des indemnités de guerre. La Grande Dépression va empêcher la mise en oeuvre du plan Young. La conférence de Lausanne, en 1932, suspend le paiement des réparations.

La Rhénanie, première étape de la marche vers la guerre mondiale en Europe…

Quant à la Rhénanie démilitarisée, elle est évacuée par les troupes françaises le 30 juin 1930, avant la fin de la période maximale prévue par le traité dans sa Partie XIV (Garanties d’exécution, articles 428 à 432). Après sa prise du pouvoir par la voie légale le 30 janvier 1933, Hitler allait méthodiquement violer les clauses militaires du traité de Versailles. En mars 1935, la conscription était rétablie. Au même moment, une force armée aérienne, la Luftwaffe, était officiellement créée. Elle existait clandestinement depuis 1933. En mai de la même année, la Reichswehr était remplacée par la Wehrmacht, dont les effectifs étaient plus importants que les 100 000 hommes autorisés. Le 7 mars 1936, la Wehrmacht entrait en Rhénanie, alors que le traité de Versailles interdisait explicitement la présence de soldats allemands sur la rive gauche du Rhin. La France ne réagit que verbalement. De plus, elle est en pleine campagne pour les élections législatives d’avril-mai 1936, ce qui empêche toute initiative sur le plan militaire. Et l’état-major de l’armée française a été échaudé par l’expérience de l’occupation de la Ruhr. Après la remilitarisation de la Rhénanie, un système de fortifications faisant face à la ligne Maginot en France, la ligne Siegfried, ou Westwall, était mis en place, toujours au mépris du traité de Versailles. Dans le même temps, les dépenses militaires de l’Allemagne augmentaient fortement. Devant la passivité de ses adversaires, Hitler était encouragé à aller encore plus loin, avec le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne et le démembrement de la Tchécoslovaquie, jusqu’au déclenchement de la Seconde guerre mondiale le 1er septembre 1939…

Certains anciens alliés de l’Allemagne n’avaient pas attendu cette dernière pour contester les traités de 1919-1920. C’est le cas de la Turquie après la défaite de l’Empire ottoman. Comme l’Allemagne pour le traité de Versailles, elle n’a pas eu l’occasion de négocier le traité de Sèvres, qui lui a été imposé par les pays de l’Entente, et dont les dispositions ne sont pas moins sévères. Les territoires à majorité arabophone (Liban, Syrie, Palestine, Irak, Hedjaz, Asir, Yémen) sont détachés de l’Empire turc. Ils étaient convoités par la France et la Grande-Bretagne, qui avaient prévu dans les accords Sykes-Picot un partage des zones d’influence. Certains sont placés par décision de la SDN sous mandat britannique (pour la Palestine) et français (pour le Liban et la Syrie). La majeure partie de la Turquie d’Europe, à l’exception d’Istanbul et des rives des détroits du Bosphore et des Dardanelles, est attribuée à la Grèce. Celle-ci obtient aussi, en Turquie d’Asie, une large portion de territoire autour d’Izmir (Smyrne pour les Grecs), où les hellénophones sont nombreux. Un Etat arménien indépendant est créé (articles 88 à 93 du traité), ainsi qu’un Kurdistan autonome avec la possibilité d’autodétermination (articles 62 à 64). Des zones d’influence sont attribuées à l’Italie (dans les régions de Konya et d’Antalya), à la France (en Cilicie et la majeure partie du Kurdistan) et la Grande-Bretagne (au Kurdistan). Istanbul et les côtes de la mer de Marmara sont démilitarisées. Les détroits du Bosphore et des Dardanelles sont placés sous le contrôle d’une commission internationale. Par ailleurs, la police, le système fiscal, les douanes, la poste, les eaux et forêts, la flotte marchande, et même le système scolaire sont soumis au contrôle des pays de l’Entente.

Le traité de Sèvres provoque en Turquie une réaction nationaliste vigoureuse qui va aboutir à le rendre totalement caduc…

Pour avoir laissé ses représentants accepter ces dispositions attentatoires à la souveraineté nationale, le sultan Mehmed VI est totalement discrédité. Mustafa Kemal et ses amis, qui avaient formé en avril 1920 un gouvernement parallèle à la suite d’élections, sont soutenus par une bonne partie de l’opinion publique. Ils considèrent le sultan comme un traître. Mustafa Kemal, installé à Ankara, lance alors la reconquête par les armes de l’Anatolie et de la Turquie d’Europe. Les Arméniens sont vaincus dès l’automne 1920. Les Français sont repoussés en Cilicie en 1921. L’armée grecque est battue en 1922, et sa défaite provoque le renversement de la monarchie et la proclamation de la République en Grèce en 1924. Le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, rend aux Turcs la Thrace orientale, Smyrne, et la majeure partie de l’Arménie et du Kurdistan. Des échanges de populations ont lieu entre la Grèce et la Turquie, tout en laissant des minorités de part et d’autre. La victoire des kemalistes débouche sur l’abolition du sultanat puis du califat, et l’installation d’une République laïque. Pour la Turquie, l’humiliation du traité de Sèvres est totalement effacée, au prix d’une double négation. Celle du génocide des Arméniens et des autres minorités chrétiennes de l’Empire ottoman (Assyro-Chaldéens, Grecs pontiques), implicitement reconnu par le traité de Sèvres dans sa Partie IV (Protection des minorités, articles 140 à 151) ainsi que dans les articles 229 et 230 (où les poursuites contre les génocidaires sont évoquées), et dont on ne trouve aucune référence dans le texte du traité de Lausanne. L’autre négation est celle de l’identité kurde. Jusqu’aux années 1990, les Kurdes étaient encore désignés dans les documents officiels turcs sous le nom de « Turcs des montagnes », alors que leur langue et leur culture sont bien plus proches de celles des Iraniens et des Afghans que des Turcs…

Dès sa signature, le traité de Versailles a suscité des critiques en sens opposé, soit pour lui reprocher d’être trop dur, soit pour l’accuser d’être trop mou. Dans le premier camp, on retrouve des gens comme l’économiste britannique John Maynard Keynes qui, dans Les Conséquences économiques de la paix, publié dès 1919, a même parlé de « paix carthaginoise », en référence aux conditions draconiennes imposées par Rome à Carthage après la Deuxième guerre punique. Cette paix, qui plaçait la politique et l’économie de Carthage sous le contrôle de Rome, tout comme l’Allemagne était sous la surveillance de l’Entente avec la paix de Versailles, n’avait pas empêché une troisième guerre, lancée par les Carthaginois sans le consentement de Rome, qui devait s’achever par la défaite et la destruction de Carthage comme ville et comme puissance politique. La Seconde guerre mondiale, comme on sait, a été provoquée par l’Allemagne s’est conclue par la destruction de celle-ci et sa division durant plus de 40 ans… Dans le second camp, il y a des personnes comme l’historien français Jacques Bainville, proche de l’Action française qui, dans Les Conséquences politiques de la paix (1920), reprochait au traité de Versailles d’avoir laissé une Allemagne beaucoup trop puissante en Europe, malgré ses pertes territoriales, et de ne pas avoir réellement bridé ses tentations expansionnistes. Selon lui, ces tentations étaient nourries par le poids démographique de l’Allemagne, supérieur à celui de la France, par le militarisme prussien, et la faiblesse des voisins orientaux de l’Allemagne (Pologne, Tchécoslovaquie, Autriche). Bainville est mort en 1935, sans avoir vu l’Anschluss, les accords de Munich et l’invasion de la Pologne… Entre Bainville et Keynes, mais plus proche du premier, il y a l’économiste français libéral (et participant au colloque Walter Lippmann en 1938) Etienne Mantoux. Ce dernier, dans son livre posthume La paix calomniée ou les conséquences économiques de M. Keynes (1945), accuse son confrère d’avoir exagéré l’affaiblissement économique de l’Allemagne, qui selon lui, pouvait payer les indemnités de guerre. Mantoux reprochait aussi à Keynes d’avoir contribué à culpabiliser Français et Britanniques, et donc, d’avoir alimenté l’appeasement face à la politique expansionniste du IIIe Reich. L’Allemagne n’était pas le premier pays à payer de lourdes indemnités de guerre par rapport à sa richesse nationale. La France, après ses défaites en 1815 et en 1871, avait payé en trois ans les indemnités grâce un emprunt souscrit auprès de ses citoyens…

Si Bainville avait raison de voir l’Europe centrale et orientale comme la principale cible de l’expansionnisme allemand (la politique du IIIe Reich montre qu’il a fait preuve sur ce point d’une certaine prescience), il ne faisait pas preuve de réalisme en proposant le démembrement de l’Allemagne en une multitude d’Etats, que les alliés de la France, USA et Grande-Bretagne en tête, n’auraient jamais cautionné. Comme le fait remarquer Etienne Mantoux, les traités de 1919-1920 n’avaient pas de force sans le soutien ferme des Britanniques et des Américains. Quant à Keynes, même s’il sous-estime comme le dit Etienne Mantoux la capacité allemande à payer les réparations, et que la somme imposée en 1921 n’était pourtant pas irréaliste, il est dans le vrai quand il dit que le poids économique de l’Allemagne a un impact politique sur le reste de l’Europe. Et donc, qu’en cas de crise, le pays devait soit aller vers une révolution de type bolchévique, soit vers une réaction autoritaire et nationaliste. Les faits ont montré que le pays avait choisi la seconde alternative avec le IIIe Reich…

Aujourd’hui, il semble admis par les historiens que l’échec du traité de Versailles et des traités secondaires est moins du à leur contenu proprement dit qu’aux divisions entre les vainqueurs, dont les intérêts étaient contradictoires, ainsi qu’à la non inclusion des vaincus, en particulier de l’Allemagne et de la Russie, dans la construction du nouveau ordre international. La non participation des USA à la SDN, actée par la non ratification du traité de Versailles par le Sénat dominé par le parti républicain (qui devait gagner en 1920 la présidence et les deux chambres du Congrès), a été un coup très dur porté à la crédibilité de l’organisation internationale. Celle-ci s’est révélée incapable de résoudre les crises les plus graves qui ont marqué la marche vers la Seconde guerre mondiale : les coups de force des Japonais en Chine, l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie, la guerre d’Espagne, la politique du IIIe Reich, le pacte germano-soviétique (qui est une conséquence lointaine de la politique du « cordon sanitaire » vis-à-vis de l’URSS)… Beaucoup feront remarquer, à juste titre, qu’aujourd’hui, l’ONU n’a pas mieux réussi dans sa tâche que sa devancière. Mais comme le politiste Franck Petiteville, on peut constater que le multilatéralisme dans les relations internationales s’est imposé, même si les frasques de Donald Trump (les tensions avec l’Iran, l’étrange « bromance » avec le dirigeant de la Corée du Nord, la guerre commerciale contre la Chine…), qui sont une menace sérieuse pour la paix du monde, peuvent faire croire le contraire…

Crépuscule et confusion : le cas Juan Branco

Le pamphlet dont tous les opposants à la Macronie ont entendu parler…

Depuis 2018, surtout depuis l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, on voit et on entend très souvent Juan Branco, l’avocat de Maxime Nicolle, l’une des figures (très controversées) du mouvement. Présentons ce futur trentenaire (il est né le 26 août 1989). Juan Branco est le fils d’un producteur de cinéma portugais et d’une psychanalyste espagnole. Il voit passer chez lui beaucoup de célébrités. Il a grandi à Paris dans les 5e et 6e arrondissements, et a été sur les bancs de l’Ecole alsacienne (par laquelle sont passés beaucoup de représentants des élites politiques, économiques et surtout culturelles françaises). Il a été étudiant à Sciences Po Paris, où il a prononcé en 2012 l’éloge funèbre du directeur de l’établissement, Richard Descoings (qui, selon lui, voulait le recruter dans son équipe afin de réformer cette institution qui joue un grand rôle dans la fabrication des élites) et à l’Ecole Normale Supérieure. En parallèle, il a accumulé nombre de diplômes universitaires, surtout dans le domaine de la philosophie (morale ou politique) et du droit. Il a même été chercheur à l’étranger dans des universités réputées, comme Yale ou La Sapienza. En 2010-2011, il a travaillé dans l’équipe du procureur de la Cour pénale internationale, avant de passer brièvement dans les cabinets d’Aurelie Filippetti (au ministère de la Culture de 2012 à 2014) et de Laurent Fabius (au ministère des Affaires étrangères de 2012 à 2016). Si on se fie à son CV, Juan Branco avait tout pour faire partie du même monde que les « premiers de cordée » chers à Macron : la proximité des célébrités du monde culturel et intellectuel, les contacts avec la haute administration et les décideurs politiques et économiques. Son milieu et sa formation le destinaient à être un insider. Et pourtant, sa trajectoire sera toute autre.

C’est son parcours militant qui a évité à Juan Branco d’être le clone de nombre de représentants du pouvoir macroniste, que ce soit les ministres, les parlementaires, ou les collaborateurs du président (le livre de deux d’entre eux révèle le vide abyssal de leur pensée). Dans l’organisation de jeunesse écologiste les Jeunes Verts, il s’est mobilisé pour beaucoup de causes, comme la lutte contre la politique migratoire de la droite ou contre la loi HADOPI. C’est en se mobilisant contre cette loi qu’il fait connaissance avec le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, dont il devient l’avocat en 2015 alors que l’activiste est réfugié à l’ambassade de l’Equateur au Royaume-Uni depuis 2012, à la suite d’accusations d’agression sexuelle, et est recherché par les USA qui l’accusent d’avoir mis en danger leur sécurité en divulguant des informations classifiées. Malgré les efforts de Juan Branco, Assange est chassé de l’ambassade équatorienne en avril 2019. Petite parenthèse sur Julian Assange : si le personnage en lui-même est peu sympathique, et que les accusations d’agression sexuelle sont probablement fondées, son arrestation n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la démocratie. En effet, elle pourrait faciliter la censure d’informations d’intérêt public, et dissuader les lanceurs d’alerte et les journalistes de révéler les pratiques inavouables et/ou illégales des Etats, des entreprises ou d’autres institutions. Les réactions de la presse américaine à l’annonce de son inculpation aux USA sont d’ailleurs édifiantes. C’est en défendant Assange que Juan Branco franchit une autre étape dans son parcours militant, en se rapprochant de Jean-Luc Mélenchon, qui fait partie des soutiens du fondateur de WikiLeaks. En 2017, Branco était candidat de La France Insoumise aux législatives dans la 12e circonscription de Seine-Saint-Denis, mais n’est pas allé au-delà du premier tour, tout comme le candidat FN (et actuelle tête de liste du RN aux européennes de 2019) Jordan Bardella. Bien qu’il soit devenu entre-temps l’avocat de Jean-Luc Mélenchon, Branco s’est éloigné des Insoumis, au point d’appeler à l’abstention aux élections européennes de 2019, parce qu’il considère, comme il l’explique à Thinkerview en mars 2019, que la démocratie dans le système actuel est une illusion…

Fin 2018, Juan Branco diffuse en accès libre sur Internet (un lien pdf ici) le texte de Crépuscule, son pamphlet anti-Macron. Le bouche à oreille fait son oeuvre. Lorsque le livre a les honneurs d’une édition sur papier, avec 320 pages contre 112 pour la version électronique, il arrive rapidement en tête des ventes, pratiquement sans promotion dans la presse et les médias audiovisuels. 100 000 exemplaires ont été tirés, dont près de la moitié auraient été déjà achetés. Mais le livre ne satisfait pas toute une partie de la gauche qu’on peut difficilement suspecter, sauf à être de mauvaise foi, de complaisance avec le pouvoir macroniste.

Par exemple, Joseph Confavreux dans Mediapart (média qui, rappelons-le, a évoqué très tôt les liens de Macron avec les ultra-riches, et qui a fait l’objet d’une perquisition pour avoir révélé que l’ancien collaborateur de Macron à l’Elysée, Alexandre Benalla, n’avait pas respecté son contrôle judiciaire) reproche au livre de Juan Branco d’être un « mauvais digest de Gala et du Comité invisible » qui ne rend pas service à tous ceux qui à gauche sont farouchement opposés à la politique macroniste. Le jugement est sévère, mais il est selon moi fondé. Crépuscule n’est pas factuellement faux, jusqu’à preuve du contraire. Mais Juan Branco a la fâcheuse manie de survendre ce qu’il présente comme des révélations. Par exemple lorsqu’il parle de la relation entre Xavier Niel et Delphine Arnault. Les informations sur le sujet étaient publiques dès 2011-2012, que ce soit dans la presse « sérieuse », y compris à l’étranger, ou dans la presse people. Si Branco est dans le vrai en pointant du doigt la proximité de Macron avec les décideurs économiques et médiatiques, et le fait qu’ils ont facilité son élection, il donne plus l’impression de se focaliser sur quelques figures plus ou moins exposées que de présenter clairement les mécanismes de domination (comme l’a fait le couple Pinçon-Charlot dans Le Président des ultra-riches en 2018). Branco semble plus intéressé par les personnes plutôt que par les structures. Le cas de Gabriel Attal, son condisciple à l’Ecole alsacienne, et secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education nationale depuis octobre 2018, le montre bien. Branco ne cache pas le peu de sympathie qu’il a pour son ancien camarade, et explique son ascension très rapide par sa bonne exposition médiatique (les articles dans Paris Match) et le fait qu’il soit en couple avec Stéphane Séjourné, l’un des conseillers d’Emmanuel Macron.

Gabriel Attal = Edouard Louis ? Comparaison n’est pas raison…

Cet outing a choqué certains, tout comme le parallèle hasardeux que Juan Branco établit entre les parcours de Gabriel Attal et celui du sociologue et écrivain Edouard Louis, qu’il présente comme des vainqueurs de la compétition scolaire dans laquelle sont plongés les élèves et étudiants dès leur plus jeune âge. Branco a raison, et il n’est pas le seul à le penser, de dire que la méritocratie est au mieux une utopie ou un idéal, au pire une illusion voire une escroquerie, qui permet aux dominants de se donner bonne conscience sans remettre en question leurs privilèges. Mais il fait fausse route en présentant Edouard Louis comme le pendant prolétaire de Gabriel Attal. Hormis le fait d’être gays, les deux hommes n’ont pas grand-chose en commun. Dans sa manière d’être, de s’exprimer et de se comporter, Gabriel Attal est moins proche d’Edouard Louis que de ses camarades hétérosexuels de LREM, qu’ils soient parlementaires ou ministres. Il est même plus proche de Branco que celui-ci ne veut bien l’admettre, puisque son père était producteur de cinéma, comme celui de Juan Branco, et avant cela, exerçait la profession d’avocat, celle que Branco a actuellement. Quant à Edouard Louis, il ne s’est jamais présenté comme une illustration du principe « Quand on veut, on peut » que défendent certains promoteurs de l’idée méritocratique. Au contraire, il a toujours été conscient que son parcours était l’exception qui confirmait la règle : celle que pour les personnes issues des milieux populaires, les possibilités d’ascension sociale en dehors du sport ou de la culture sont limitées. De plus, Edouard Louis n’a jamais totalement renié son milieu d’origine, comme le laisse entendre Juan Branco, même s’il n’a jamais caché son malaise face à l’homophobie qu’il a dû subir dans sa famille. Enfin, il affiché sa sympathie pour le mouvement des Gilets Jaunes et a dénoncé le mépris de classe dont ils étaient l’objet.

Dans L’Incorrect, Branco ne voit (toujours) pas le problème dans l’outing d’Attal…

Dans le n°17 du mensuel d’extrême-droite L’Incorrect (fondé par des proches de Marion Maréchal Le Pen), paru en février 2019, Juan Branco est interrogé sur la polémique créée par l’outing de Gabriel Attal. Si j’interprète correctement ses propos, selon lui, grâce à l’extension du droit au mariage aux couples de même sexe, l’homosexualité est banalisée, n’est plus taboue. Révéler l’existence du couple que forment Gabriel Attal et Stéphane Séjourné ne met pas en danger ces derniers, dans la mesure où contrairement à beaucoup de personnes LGBT dans le monde, leurs vies et leurs carrières ne seront pas impactées par l’homophobie. Pour lui, les militants LBGT qui, rappelons-le, ont regardé l’outing comme une arme de dernier recours pour dénoncer les personnalités LBGT complices (activement ou passivement) d’actes anti-LGBT (comme Renaud Donnedieu de Vabres, présent à une manifestation où l’on criait « les pédés au bûcher« ), doivent arrêter de se voir comme une minorité persécutée et adapter leur communication en conséquence. Quant à la révélation en elle-même, elle n’avait pas pour but de stigmatiser l’homosexualité, mais de démontrer les liens de connivence au sein des élites.

Juan Branco dérange-t-il vraiment la Macronie ?

J’avoue être surpris par la naïveté dont fait preuve Juan Branco. Il sous-estime l’ampleur de l’homophobie dans la société française, y compris dans les élites. La rareté des figures LGBT positives identifiées par le grand public, y compris dans la sphère culturelle, par rapport aux pays anglophones, est un indice clair. En politique, les figures LGBT clairement identifiées font l’objet d’injures, par courrier et messages sur les réseaux sociaux. Sans parler des discriminations et des agressions physiques (très documentées), que la visibilité d’un mouvement comme La Manif Pour Tous a contribué à légitimer. Et bien qu’il ait pris ses distances avec La France Insoumise, il a une habitude en commun avec certains (ex-)Insoumis : accepter de s’exprimer dans la presse de droite plus ou moins extrême (Valeurs actuelles, Limite, L’Incorrect, Eléments…) en pensant que cela n’a pas de conséquence. Certains Insoumis croient s’adresser en faisant cela aux milieux populaires tentés par le RN voire tout simplement ralliés au parti lepeniste. Le problème est que les milieux populaires de droite lisent Le Parisien ou les journaux gratuits, écoutent RMC, Sud Radio ou Europe 1, regardent TF1 ou les émissions de Cyril Hanouna. Ils ne lisent pas Eléments, L’Incorrect, Limite ou Valeurs actuelles. Ces revues s’adressent à une élite intellectuelle qui, sur le plan idéologique, sait parfaitement où elle habite, et n’a pas de doutes sur la justesse de sa vision du monde (les migrants en général et les musulmans en particulier sont un danger pour l’identité française, le grand remplacement est une réalité, les LGBT sont une menace pour la famille, voire l’humanité entière…). Quand on est de gauche, prendre la parole dans cette presse-là revient à lui faire de la bonne publicité, dans la mesure où les directeurs de ces publications peuvent dire : « Regardez, nous ne sommes pas sectaires, on donne même la parole aux gauchistes ». C’est leur permettre de gagner en respectabilité par rapport à la presse mainstream. On leur fait gagner ainsi sans difficulté des points dans la bataille culturelle.

Je n’irai pas, comme certains l’ont fait à gauche, jusqu’à taxer Juan Branco d’homophobie (un exemple ici) et/ ou de fascisme (un exemple là). Il est évident que les termes qu’il utilise pour parler du mouvement LGBT sont ambigus, et nécessitent des éclaircissements. Mais lorsqu’on le lui a demandé, comme SUD Education, il a préféré annuler sa venue à une conférence. Sa proximité avérée avec les franges les plus complotistes des Gilets Jaunes est embarrassante, et ce d’autant plus qu’il a affirmé rejeter toute forme de complotisme. On a parlé plus haut de Maxime Nicolle, mais Eric Drouet n’est pas mal aussi dans le genre. Le site Rebellyon souligne que la rhétorique que Juan Branco utilise dans Crépuscule, en insistant lourdement sur les révélations qu’il fait, est d’essence complotiste. Le même site l’accuse de verser comme Etienne Chouard dans le confusionnisme. Branco s’est toujours positionné contre l’extrême droite, contrairement à Chouard, qui voit dans l’Union européenne un « projet fasciste« , et en Alain Soral un « résistant« . Mais ses interviews dans la presse d’extrême-droite ont semé le trouble, et c’est un euphémisme. On peut aussi ajouter au dossier les propos irréfléchis qu’il tient sur la question de la violence politique. En janvier, sur le plateau de Là-bas s’i j’y suis, il parlait de « caillasser » la CGT, qu’il accusait de trahison pour ne pas avoir appelé à la grève générale pour soutenir les Gilets Jaunes, en surestimant la force de la centrale de Montreuil, et en oubliant que l’affaiblissement et le discrédit des syndicats (qu’ils soient réformistes ou contestataires) ont favorisé l’émergence des Gilets Jaunes. Fin avril, sur son mur Facebook, il imaginait être un procureur révolutionnaire pourchassant les oligarques, en ignorant un détail important : l’accusateur public du Tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville, qui semble être son modèle, avait fini par être guillotiné à son tour… après avoir été condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire. La juridiction d’exception fut supprimée quelques jours après l’exécution du magistrat qui l’avait servie…

Moralité : quand on fantasme sur la révolution, il ne faut JAMAIS oublier qu’elle n’est pas un dîner de gala…

Je trouve hallucinante la légèreté avec laquelle Juan Branco parle de la violence. La violence populaire et révolutionnaire qu’il appelle pour punir les élites est précisément utilisée comme prétexte par le pouvoir macroniste pour justifier la répression du mouvement des Gilets Jaunes, présenté par les macronistes comme séditieux et insurrectionnel. La brutalité de la répression policière, comme le montre très bien le documentaire de StreetPress sorti il y a quelques jours (Gilets Jaunes, une répression d’Etat), vise à dissuader les opposants potentiels d’exprimer la contestation dans la rue. Et pour qu’une révolution réussisse, il faut que les forces de sécurité cessent de soutenir le pouvoir en place, et se rangent du côté du peuple. Malgré les appels récurrents à la prise du pouvoir par les militaires lancés par certains Gilets Jaunes, on ne va absolument pas dans cette direction. En décembre 2018, le gouvernement s’était empressé de satisfaire les revendications salariales des policiers (dont les salaires, quand on regarde bien, ne sont pas si élevés que ça) qui réclamaient des augmentations et le paiement des heures supplémentaires. Pour éviter l’humiliation d’une grève des agents (théoriquement interdite) et la fermeture de commissariats, le pouvoir macroniste n’a pas eu peur de donner l’impression (mais est-ce seulement une impression ?) que son avenir reposait entre les mains des policiers et gendarmes, dont l’orientation politique très droitière n’est pas un secret…

Au fond, je pense que le cas Juan Branco est un révélateur du confusionnisme ambiant. J’ai dit qu’à gauche beaucoup étaient critiques (sur le fond et la forme) à l’endroit de Crépuscule. Sans le dire explicitement, ils reprochent à Branco d’être l’idiot utile du pouvoir macroniste, qui a tout intérêt à avoir des opposants et détracteurs faciles à caricaturer. Mais d’autres, hors de la gauche, accusent même Branco d’être un sous-marin du macronisme et de la franc-maçonnerie. Témoins, ces deux vidéos.

Ces vidéos tombent aisément dans le complotisme, même si la seconde (produite semble-il par des sympathisants de François Asselineau, le fondateur de l’UPR) essaie de noyer le poisson en citant la critique du complotisme par le journaliste Marc Endeweld (dont Juan Branco dit beaucoup de bien d’ailleurs, car il a publié un livre très critique sur les réseaux et la campagne présidentielle de Macron, Le grand manipulateur). La seconde vidéo est clairement conspirationniste en attribuant à la seule action de François Mitterrand l’ascension électorale du FN/RN, en négligeant des facteurs comme la panique morale créée à droite par l’élection de Mitterrand et le retour des communistes au gouvernement, l’hystérisation du débat public par la presse de droite présentant l’alliance entre le PS et le PCF comme une menace pour la démocratie et/ou l’économie, la surenchère des partis de droite sur la sécurité et l’immigration, etc. On notera l’ironie de la situation : un homme condamnant le complotisme est suspecté par certains de complaisance avec le complotisme, tout en étant accusé par d’autres de faire partie d’un complot. Le mouvement dont il est proche est accusé par certains, comme un présentateur télé en Russie, un blogueur qui voit les islamistes partout, ou encore l’éditorialiste macroniste Brice Couturier, d’être le résultat d’un complot. Le même homme se voit reprocher les concessions sémantiques à l’extrême-droite, alors qu’il désigne régulièrement cette dernière comme l’ennemi. C’est la preuve de la confusion ambiante…

Pour finir sur la question du complotisme, je recommande cette vidéo du youtubeur Tzitzimitl (taulier de la chaîne Esprit critique), qui montre très bien que ceux qui parlent le plus souvent de complot, et expliquent les évolutions politiques par l’action de quelques personnes dans les lieux de pouvoir, ne sont pas vraiment les meilleurs amis de la démocratie…

Coup de gueule promotionnel

Un article paru dans Libération des 11 et 12 mai dernier m’a bien énervé. Il parle de la campagne de Yanis Varoufakis aux élections européennes de 2019 en Allemagne, « pour un mouvement transnational méconnu« . L’article se contente juste d’évoquer DiEM25 et Mut, sans même rappeler que le mouvement transnational s’appelle le Printemps européen, et qu’il rassemble une douzaine de partis (dont Génération.s en France) dans huit pays de l’Union européenne. On ne parle pas du programme, on se retrouve avec des considérations sur le charisme de Varoufakis, comme si c’était la préoccupation de ce dernier…

Libération des 11 et 12 mai 2019
Consigne à Libération : (surtout) ne pas parler du fond…

DiEM25 (Democracy in Europe Movement 2025, « le Mouvement pour la Démocratie en Europe 2025 »), est un mouvement paneuropéen créé en 2015 par Yanis Varoufakis afin de refonder dans un sens plus démocratique les institutions européennes, mettre en place des politiques de gauche et la transition écologique en Europe, rompre avec les politiques d’austérité et sortir de l’alternative mortifère entre les faux ennemis (mais vrais alliés objectifs) que sont les libéraux/conservateurs d’un côté et les nationalistes/souverainistes de l’autre. En France, ces deux mouvances sont représentées l’une par LREM, le MODEM, divers partis du centre-droit (Agir, UDI…) et une partie de LR, l’autre mouvance par le RN, DLF, l’UPR, quelques listes identitaires et une partie de LR.

DiEM25 considère que la renationalisation des enjeux (concrètement, le repli sur l’Etat-Nation), proposée par les nationalistes et les souverainistes est une illusion qui fait le jeu des ultra-libéraux, parce qu’elle débouche sur une compétition entre les nations européennes dont les illustrations les plus visibles sont le dumping social et le dumping fiscal. L’échelle européenne reste pertinente pour les politiques économiques, migratoires, écologiques, comme l’ont montré les mobilisations citoyennes contre les traités internationaux de libre-échange comme le TAFTA (entre l’UE et les USA) et le CETA (entre l’UE et le Canada). 

Génération.s a soutenu DiEM25 dans le lancement au printemps 2018 d’un manifeste, celui du Printemps européen. Le programme (ici en français) est téléchargeable sur le site du mouvement. Pour le résumer brièvement, il a pour objectifs le renforcement de la démocratie à tous les niveaux, la garantie des droits économiques sociaux et culturels des citoyens, l’égalité entre hommes et femmes, la transition énergétique (le Green New Deal, qui hors d’Europe a pour soutiens des personnalités comme Pamela Anderson, qui a participé au meeting bruxellois de DiEM25 en mars dernier, ou Alexandria Ocasio-Cortez), la réforme de la fiscalité et de la finance.

A l’origine, DemA (Democrazia e Autonomia, « Démocratie et Autonomie » en italien) le parti créé en juin 2017 par l’ex magistrat Luigi De Magistris (député européen de 2009 à 2011 pour le parti l’Italie des Valeurs, et maire de Naples depuis 2011) devait rejoindre l’alliance du Printemps européen. Mais des divergences sont apparues entre DiEM25 et DemA sur la question des alliances. DemA ne souhaitait pas renoncer en Italie à des alliances avec des mouvements comme Potere al Popolo (PaP, « Pouvoir au Peuple ») qui se positionnent plus ou moins sur une ligne populiste de gauche, comme Podemos en Espagne ou La France Insoumise en France. Yanis Varoufakis et DiEM25 n’ont  jamais caché leur scepticisme concernant le populisme de gauche, qui pour eux fait le jeu de l’extrême droite. Le phagocytage aux différentes élections locales du Mouvement 5 Etoiles par la Ligue (qui cache de moins en moins ses sympathies pour le fascisme) semble confirmer cette analyse.  DemA a préféré ses alliances italiennes aux alliances européennes et a quitté le Printemps européen fin 2018.

Les partis du Printemps européen

DiEM25 présente pour les élections européennes du 26 mai des candidats en France en association avec Génération.s (Nouvelle Donne a finalement choisi de rejoindre la liste du PS). En Allemagne, les candidats de DiEM25 font liste commune avec Mut et DiB. Vous l’avez probablement compris, pour ces élections européennes, mon choix se portera en France sur la liste de Génération.s conduite par Benoît Hamon. Je vais ici présenter synthétiquement les partis qui dans le reste de l’Europe ont rejoint DiEM25 et Génération.s dans l’alliance du Printemps européen. Tous ces partis ont en commun d’être apparus il y a moins de dix ans.

Demokratie in Bewegung (Allemagne)

Demokratie in Bewegung (« la Démocratie en Mouvement ») ou DiB, a été créé en avril 2017, à la suite d’une pétition sur Change.org qui avait réuni 100 000 signatures. La pétition soutenait la création d’un mouvement fondé sur quatre grands principes : le renforcement de la démocratie, la justice sociale et économique, l’internationalisme, et un système soutenable sur le plan environnemental.

DiB a présenté des candidats aux élections législatives de septembre 2017, mais pas dans l’ensemble de l’Allemagne (seulement en Bavière, en Bade-Wurtemberg, en Basse-Saxe, à Berlin, à Hambourg, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Saxe et en Saxe-Anhalt). Le parti a recueilli 0,1% des suffrages, bien en dessous du seuil des 5% pour entrer au Bundestag (qui compte 709 députés actuellement). Aux européennes de 2019, DiB se présente en alliance avec DiEM25.

Parmi les propositions de DiB, on peut citer :

  • dans le domaine socio-économique, un SMIC horaire à 12 euros, la réduction des inégalités salariales entre hommes et femmes, la lutte contre la fraude fiscale, un taxe sur les transaction financières ;
  • dans le domaine démocratique, le recours au référendum au niveau national, et l’abaissement (voire la suppression) du seuil d’entrée au Bundestag ;
  • dans le domaine international, la démocratisation de la construction européenne (par des projets de lois soutenus par des citoyens) et une politique commune d’accueil des réfugiés  en Europe ;
  • dans le domaine environnemental, la transition énergétique (via une forte intervention de la puissance publique), la fin de l’utilisation des énergies fossiles et des pesticides.

Mut (Allemagne)

Mut (« Courage » en allemand) a été créé en juin 2017 par d’anciens membres des Verts. Sa coprésidente, Claudia Stamm, était élue au Landtag (parlement régional) de Bavière d’avril 2009 à octobre 2018.  Elle a quitté les Verts en mars 2017.

Mut a présenté des candidats aux élections régionales en Bavière en octobre 2018. Mais le parti n’a eu que 0,3% des voix et aucun élu au Landtag. Lors du même vote, les Verts rassemblaient 17,5%, presque deux fois plus que le SPD (9,7%)…

Mut se définit principalement comme un parti écologiste.

Der Wandel (Autriche)

Der Wandel (« le changement » en allemand) a été créé en septembre 2012 par des militants de la gauche anticapitaliste.

Der Wandel a présenté des candidats aux législatives de septembre 2013, mais pas à celles de 2017. En 2013, il n’avait rassemblé que 0,07% des voix, et n’avait de candidats qu’à Vienne et en Haute-Autriche. Aux élections européennes de 2014, Der Wandel avait fait alliance avec le parti communiste autrichien (KPÖ) et le parti pirate. Les trois partis, réunis dans la coalition Europa Anders (« l’Europe autrement »), avaient obtenu 2,1% des voix.

Be European Spring (Belgique)

Be European Spring est la déclinaison belge de DiEM25 pour les élections européennes de 2019. Ses têtes de listes sont Laurent de Sutter pour le collège électoral francophone et Rosita Allinckx pour le collège électoral néerlandophone. Laurent de Sutter est un philosophe qui a dirigé un ouvrage, Le Livre des trahisons, publié en 2016, qui fait un bilan très critique de l’action de François Hollande, qui « a trahi l’idée même de la gauche« . Rosita Allinckx est une artiste qui travaille sur divers supports (peinture, sculpture, photographie…).

Laurent de Sutter et Rosita Allinckx ont été désignés par DiEM25 en association avec le comité Génération.s de Bruxelles et Livre.

Alternativet (Danemark)

Alternativet signifie en danois « L’alternative ». Il a été fondé en 2013 par Uffe Elbaek, qui a été ministre de la Culture de 2011 à 2012 dans le gouvernement social-démocrate d’Helle Thorning-Schmidt. Jusqu’en  2012, Uffe Elbaek était membre de la Gauche Radicale (Radikale Venstre en danois), un parti de centre gauche qui est l’équivalent du Parti radical de gauche (PRG) en France, et le parti d’origine de la commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager.

En 2015, Alternativet a participé aux élections législatives, et obtient 4,8% des voix et 9 élus sur les 179 députés du Folketing. Mais comme les partis de droite ont obtenu la majorité de justesse, Alternativet est dans l’opposition. Alternativet obtient un dixième siège de parlementaire en 2016 avec le ralliement d’une députée sociale-démocrate.

Sur le plan des idées, le programme d’Alternativet est clairement social et écologiste. Le parti fait la promotion d’une semaine de travail de 30 heures et de la transition écologique. Il soutient l’idée d’une plus grande implication des citoyens dans le processus législatif, par le biais de pétitions de citoyens soutenant un projet de loi à débattre au parlement.

Actua (Espagne)

Actua (« Agis » en espagnol) a été créé en août 2017. Il compte parmi ses fondateurs Gaspar Llamazares (ancien député et ancien dirigeant national de Izquierda Unida, « La Gauche Unie ») et Baltazar Garzon (surtout connu pour son activité de magistrat anti-corruption et contre l’impunité autour des crimes des dictatures de Franco et de Pinochet). Le mouvement a été créé pour « donner une voix » aux électeurs de gauche qui ne se sentaient représentés ni par le PSOE ni par Podemos. Le PSOE était alors discrédité par les politiques d’austérité menées entre 2008 et 2011, et beaucoup lui reprochaient d’avoir viré à droite. Mais la ligne populiste de Podemos n’inspirait pas confiance à de nombreux électeurs de gauche pourtant critiques à l’égard du PSOE.

Actua a présenté de candidats aux législatives de 2019, ainsi qu’aux diverses élections locales (municipales, régionales) qui ont lieu cette année. A Madrid, le parti soutient la maire sortante, l’ex magistrate Manuela Carmena, élue en 2015 avec le soutien de Podemos. Mais aux législatives du 28 avril dernier, Actua, qui n’avait de candidats que dans peu d’endroits (la province de Séville en Andalousie, les Asturies, les Baléares, les provinces d’Avila et Ségovie en Castille-et-Léon, l’Estrémadure, Madrid), ne réunit que 0,12% des voix.

Malgré cela, Actua continue de vouloir être un instrument d’unification des gauches, contre les politiques autoritaires et xénophobes, et pour un renforcement de la démocratie et de la cohésion sociale.

Izquierda En Positivo (Espagne)

Izquierda En Positivo (« La Gauche Positive » en espagnol) a été créé en juillet 2018 par d’anciens membres catalans de Izquierda Unida qui refusaient la « soumission » des partis de gauche aux désirs des partis régionalistes, beaucoup trop  nationalistes au goût des créateurs de Izquierda En Positivo, et donc aussi peu fréquentables selon eux que les franquistes plus ou moins recyclés au sein du PP ou de VOX qui quant à eux, sont des  nationalistes espagnols hostiles au renforcement de l’autonomie des régions espagnoles.

En 2019, Izquierda En Positivo a présenté des candidats aux élections législatives du 28 avril, mais seulement en Catalogne et à Murcie, sans obtenir d’élus. Sur l’ensemble de l’Espagne, le parti  n’a recueilli que 0,01% des suffrages…

Izquierda En Positivo se définit clairement comme de gauche et non nationaliste. Il voit le nationalisme, qu’il soit espagnol ou régional, comme un facteur de division des classes populaires et de la gauche. Le parti considère que le séparatisme catalan, qui a créé beaucoup de tensions dernièrement, a alimenté le parti ultranationaliste VOX, qui a fait une percée à plusieurs élections locales et aux législatives du 28 avril. Il défend une citoyenneté sans discrimination sur le genre, la langue, la croyance ou l’origine, tant en Espagne qu’en Europe, ainsi qu’une réforme du mode de scrutin pour les législatives.

MeRA25 (Grèce)

MeRA25 (« Front de désobéissance réaliste européen ») est la déclinaison de DiEM25 en Grèce pour les élections européennes de 2019. Il a été créé en mars 2018. Sa tête de liste, l’ancienne athlète Sofia Sakorafa, eurodéputée depuis 2014. Elle a été élue députée au parlement grec en 2000, 2007 et en 2009 sous l’étiquette du PASOK, puis en 2012 sous celle de SYRIZA. Elle a été exclue du PASOK en 2010 et a quitté SYRIZA en septembre 2015 pour les mêmes raisons : son opposition aux plans d’austérité appliqués en Grèce. Rappelons que Yanis Varoufakis avait quitté le gouvernement Tsipras et SYRIZA en juillet 2015 à cause de son refus du plan imposé par l’Eurogroupe et refusé le 5 juillet par référendum par le peuple grec…

Razem (Pologne)

Razem (« Ensemble » en polonais) a été fondé en mai 2015 par des militants de gauche qui rejetaient la dérive droitière de la SLD (Sojusz Lewicy Demokratycznej, « Alliance de la Gauche Démocratique »), le parti social-démocrate qui a dirigé le gouvernement de 1993 à 1997 et de 2001 à 2005.  L’effondrement en 2005 aux législatives de la SLD a débouché sur la bipolarisation de la vie politique entre deux partis de droite, l’un libéral et pro-européen, PO (« Plateforme civique », qui gouverne de 2005 à 2015), l’autre conservateur et nationaliste, PiS (« Droit et Justice », au pouvoir depuis 2015).

Aux élections législatives d’octobre 2015, Razem obtient 3,62% des voix, mais n’obtient aucun siège à la Sejm (la chambre basse du parlement polonais), à cause du seuil de 5% pour les partis qui présentent des candidats sans alliance avec d’autres organisations. Parallèlement, la coalition dans laquelle se trouvait la SLD échoue à avoir des sièges, car avec 7,55%, elle n’atteint pas le seuil des 8% pour les coalitions. Actuellement, la gauche n’a pas de représentant au parlement. Parmi les propositions que défend Razem, il y a la légalisation de l’avortement, l’extension du droit au mariage aux couples homosexuels, la semaine de travail de 35 heures, la réglementation du recours aux stages et du travail dominical, le renforcement du caractère progressif de l’impôt, la taxation des transactions financières, l’interdiction des expulsions sans relogement et l’accueil des réfugiés sans distinction d’origine.

Livre (Portugal)

Livre (« Libre » en portugais) a été créé en janvier 2014, dans le prolongement  du « Manifeste pour une gauche libre » (Manifesto para uma Esquerda livre) publié en mai 2012, après la défaite de la gauche aux élections législatives de 2011. Le manifeste proposait de trouver des solutions aux divisions de la gauche entre le PS (le Parti socialiste portugais, à l’époque discrédité par la gestion du Premier ministre de 2005 à 2011, José Socrates), la CDU (Coligaçao Democratica Unitaria, la « Coalition Démocratique Unitaire », qui rassemble communistes et écologistes), et le BE (Bloco de Esquerda, le « Bloc de gauche », qui rassemble la gauche radicale).

Livre présente des candidats aux élections européennes de 2014, mais n’obtient que 2,2% des voix et aucun des 21 sièges attribués au Portugal. Aux législatives de 2015, il n’a que 0,7% et aucun des 230 sièges de l’Assemblée de la République. A l’élection présidentielle de 2016, le candidat soutenu par le parti arrive en seconde position au premier tour avec 22,9%, mais le candidat de la droite réussit à être élu dès le premier tour avec 52%…

Livre se définit clairement comme écologiste, socialiste et pour une construction européenne démocratique. Le parti rejette la marchandisation du vivant (des humains comme de la nature) et considère comme utile l’intervention de l’Etat dans l’économie. Celle-ci, dans la production de richesses, doit tenir compte des limites des ressources naturelles de notre planète. Quant à l’Europe, elle n’est pas vue comme un moyen d’entrer en compétition avec le reste du monde, mais comme un moyen d’extension de la démocratie et de la souveraineté populaire.

Candidats pour quoi faire ?

Beaucoup diront que ces partis sont faibles et/ou ne représentent pas grand-chose, et qu’ils candidatent pour témoigner. Au contraire, je pense que leurs candidatures sont utiles. Les partis du Printemps européen prennent au sérieux les élections européennes, et ne font pas du Parlement européen un refuge pour les recalés des élections nationales, ce que trop de partis, surtout en France, ont tendance à faire. De plus, ils ne se contentent pas de faire du scrutin du 26 mai un simple vote contre les partis adverses (qu’ils soient au pouvoir ou pas), mais proposent une réelle alternative aux électeurs. Enfin, les eurodéputés sortants du Printemps européen ont un bilan à faire valoir. Le travail d’Isabelle Thomas et Guillaume Balas, qui appartiennent à Génération.s, a été payant. L’action de la première a abouti à l’interdiction de la pêche en eaux profondes, à laquelle elle était opposée de longue date. Le second a réussi a faire adopter des mesures afin de lutter contre le dumping social, comme il l’explique dans son compte-rendu de mandat. Le Parlement européen est utile, malgré le peu de visibilité de son action, qui n’incite pas les citoyens à se mobiliser pour les élections européennes, et ainsi peser sur les décisions des instances européennes par le biais des élus proches de leurs idées.

Si les partis du Printemps européen obtiennent des élus dans chacun des huit pays où ils présentent des candidats, ces élus siègeront ensemble au Parlement européen. Ils soutiendront le même candidat pour la présidence de la Commission européenne : Yanis Varoufakis. En personnalisant les enjeux (une personne égale une orientation politique pour l’Union européenne), par le système du spitzenkandidat (« candidat de tête », en allemand, pour désigner les candidats au poste de chancelier), on se donne une possibilité de mobiliser les citoyens autour d’un programme. L’élection du président de la Commission n’est pas sans importance, car la Commission est à la fois un pouvoir exécutif (puisqu’il met en œuvre la politique de l’UE) et un pouvoir législatif (parce qu’il élabore les directives qui sont transposés dans les législations des Etats de l’UE). Le choix de son président n’est pas sans importance, ni conséquences.

Les médias amis du pouvoir macroniste veulent réduire de façon plus ou moins subtile l’alternative au choix entre les libéraux progressistes et les nationalistes. De leur côté, les lepenistes mettent en avant l’opposition entre patriotes souverainistes et mondialistes. « Moi ou le chaos », comme dirait le général de Gaulle. Cette manière d’enterrer le débat de fond sur l’Union européenne et ses politiques est scandaleuse, parce qu’elle pousse ceux qui ne se reconnaissent pas dans les clivages mis en avant par les macronistes et les lepenistes à s’abstenir. Si vous êtes de gauche, le meilleur moyen de déjouer ce plan est de voter pour vos convictions le 26 mai.

L’alternative aux européennes de 2019 selon C News, propriété de Vincent Bolloré : trois candidats de droite ! Bellamy, Loiseau et Bardella : le fou, l’idiote et le truand…

Addendum (17 mai)

Le 15 mai, jour où ce billet était publié, un débat d’une heure et demie, essentiellement en anglais (ce qui ne manque pas de sel en plein Brexit…) entre les spitzenkandidaten pour la présidence de la Commission européenne avait lieu. En France, France Info a suivi de près ce débat. Six des huit groupes d’élus au Parlement européen étaient représentés lors de ce débat :

  • le Belge Nico Cué pour la gauche radicale (GUE-NGL) ;
  • le Néerlandais Frans Timmermans pour les sociaux-démocrates (S&D) ;
  • l’Allemande Ska Keller pour les écologistes (Verts-ALE) ;
  • la Danoise Margrethe Vestager pour les libéraux (ADLE) ;
  • l’Allemand Manfred Weber pour les conservateurs (PPE) ;
  • le Tchèque Jan Zahradil pour les eurosceptiques de droite (CRE).

Si les questions de fond ont été abordées, l’intérêt du débat est restreint par l’absence des représentants des courants les plus critiques à l’égard de l’Union européenne telle qu’elle existe. On peut citer Yanis Varoufakis pour le Printemps européen, un(e) représentant(e) de la coalition Maintenant Le Peuple (qui rassemble entre autres La France Insoumise, Podemos et le Bloc de Esquerda), et la mouvance réunissant des partis d’extrême-droite comme le RN et la Ligue. Pour l’extrême-droite, l’absence de coalition clairement identifiée pour les élections européennes peut être vue comme un refus de donner plus de légitimité à la Commission européenne, et donc de renforcer le caractère fédéraliste de l’UE. N’oublions pas que dans les années 1990, les lepenistes appelaient les fédéralistes les « fédérastes« , assimilant l’europhilie à la pédérastie…

En complément de ce débat, vous pouvez voir les interviews des représentants des principales listes en France par Mediapart. Pour Génération.s, il y a l’interview de Guillaume Balas.

Le coup d’Etat perpétuel ?

Il y a 61 ans, le 13 mai 1958, les partisans de l’Algérie française, hostiles à l’investiture du gouvernement de Pierre Pflimlin qui avait lieu le même jour, profitent d’une manifestation pour envahir le bâtiment du Gouvernement Général à Alger, siège de l’autorité coloniale. Avec l’appui de certains militaires, les manifestants installent un comité de salut public, et demandent au président de la République la nomination d’un gouvernement de salut public, à la tête duquel certains (comme Léon Delbecque) proposent de placer le général de Gaulle, éloigné du pouvoir depuis 1946, mais toujours actif politiquement, malgré l’échec du RPF. Le 19 mai, le général dit qu’il se met à disposition pour prendre la direction du gouvernement. Pour inciter les décideurs parisiens à aller dans ce sens, les parachutistes partisans de l’Algérie française s’emparent de la Corse le 24 mai 1958, la soustrayant ainsi au contrôle du gouvernement légal. Le 28 mai, devant la menace pas du tout virtuelle d’une arrivée en force des parachutistes à Paris, Pierre Pflimlin démissionne. Le 1er juin, le président de la République, René Coty, demande au général de Gaulle de le remplacer comme président du Conseil. Le 3 juin, De Gaulle et investi comme chef du gouvernement, et obtient le droit de préparer une révision constitutionnelle qui aboutit à la mise en place à la fin de l’année 1958 de la Ve République.

This is a coup !

Dans beaucoup de pays, ce qui s’est passé en mai 1958 en France aurait été qualifié de coup d’Etat. Quand des militaires se rebellent contre le gouvernement en place, soit pour exercer le pouvoir directement, soit pour installer une personne présumée favorable à leur agenda politique (ici, Charles de Gaulle), c’est un coup d’Etat. Quand les militaires sont utilisés par les civils pour sortir de façon anticonstitutionnelle des situations de blocage politique et/ou institutionnel, c’est aussi un coup d’Etat. Quand le gouvernement en place sort de la légalité soit en manipulant a priori ou a posteriori les résultats des élections, soit en se maintenant au-delà du terme légal, pour se maintenir indéfiniment au pouvoir, c’est encore un coup d’Etat. On a utilisé le terme sans problème pour les coups d’Etat du Directoire (18 fructidor an V, 18 et 22 floréal an VI, et 30 prairial an VII), celui de Napoléon Bonaparte, ou celui de son neveu Louis-Napoléon. Il en a été de même quand, en avril 1961, des militaires qui avaient soutenu le retour au pouvoir du général de Gaulle se sont opposés à lui, quand ils ont constaté qu’il allait négocier l’indépendance de l’Algérie. En revanche, pour les évènements de mai 1958, il a fallu du temps aux historiens pour oser employer le mot. Dans le meilleur des cas, on a parlé de coup de force. Cette difficulté est le révélateur d’un malaise face aux circonstances troubles de la naissance du régime sous lequel nous sommes actuellement. En septembre 2018, au moment des très discrètes célébrations de la mise en place de la Ve République, en contraste avec celles du mouvement de mai-juin 1968, les éditions La Fabrique publiaient le livre de l’historien états-unien Grey Anderson, La guerre civile en France, 1958-1962. Du coup d’Etat gaulliste à la fin de l’OAS. Au moment de la sortie du livre, Emmanuel Macron avait choisi pour les commémorations le 4 octobre, date de la promulgation de la Constitution, plutôt que le 13 mai, date du coup d’Etat, ou même le 28 septembre, date du référendum qui approuvait à une très large majorité la nouvelle Constitution. De Gaulle avait présenté le texte le 4 septembre précédent, jour anniversaire de la proclamation de la IIIe République…

Le livre qui appelle un chat un chat…

Comme le dit très bien le titre, qui est aussi (comme le dit l’auteur aux Inrocks) une référence assumée au livre de Karl Marx sur la Commune de Paris, la guerre d’Algérie n’a pas seulement été une guerre coloniale ou de décolonisation, mais aussi une guerre civile. Une guerre civile qui a opposé partisans et adversaires du maintien de la présence française en Algérie, mais aussi partisans et adversaires du général de Gaulle. Les gaullistes ont fini par l’emporter sur tous les tableaux. Les partisans du général ont en plus réussi à imposer leur storytelling sur ces évènements particulièrement troublés. Ils ont présenté le général comme un arbitre au-dessus de la mêlée, un sauveur de la Nation en péril, plutôt que comme l’un des artisans de la chute de la IVe République (qu’il a critiquée dès le départ) et le principal bénéficiaire du coup d’Etat de mai 1958. En complément de l’interview de Grey Anderson dans les Inrocks, il y a cette interview donnée à la web TV Le Média.

Dans un billet publié il y a trois ans déjà, j’avais critiqué l’héritage institutionnel laissé par le général de Gaulle avec la Constitution de 1958. J’avais plus insisté sur le présidentialisme mortifère que le texte constitutionnel avait établi, et qui subsiste encore, que sur le contexte putschiste de son élaboration. Il est vrai que certains critiques de la Ve République ont fini par être digérés par le système, pratiquant ce qu’ils avaient dénoncé à juste titre. Entre autres François Mitterrand, qui avait publié en 1964 Le Coup d’Etat permanent, et qui avait très bien compris la logique des institutions établies en 1958. Mitterrand, à la fin de son mandat, a essayé de se dédouaner en disant que les institutions étaient dangereuses avant lui et le redeviendraient après… Le pouvoir macroniste actuel, qui s’était présenté à la présidentielle de 2017 comme libéral politiquement, pousse jusqu’à la caricature les défauts des institutions de 1958 : l’autoritarisme, la gouvernance technocratique, le mépris des opposants, la présence des barbouzes à proximité du pouvoir… Avec le mouvement des Gilets Jaunes, on a vu réapparaître pour la première fois depuis la guerre d’Algérie des opposants au gouvernement envisageant ouvertement le recours au coup d’Etat pour trancher la crise politique. Je pense à des personnages comme Christophe Chalençon, qui ne cesse de prédire le déclenchement d’une guerre civile, et a appelé à de nombreuses reprises l’armée en général (et le général de Villiers en particulier) à prendre le pouvoir, ou à Sylvain Baron, qui a essayé d’entraîner une caserne dans l’opposition au pouvoir macroniste. La dérive autoritaire de la Macronie, qui est une réalité même pour l’ONU, est inquiétante. L’attitude de certains de ses opposants, qui fantasment sur un pouvoir militaire en oubliant les leçons de la guerre d’Algérie, l’est tout autant. En effet, ces opposants lui permettent, par leur extrémisme, d’esquiver le légitime débat sur le fond de sa politique, et de discréditer par avance toute critique. Bref, ce sont les idiots utiles pour la Macronie.

La naissance et l’effondrement de la IIIe République ont été provoquées par une guerre avec l’Allemagne. La IVe République s’est installée au moment où commençait une guerre coloniale (en Indochine), et a disparu au milieu d’une autre (celle d’Algérie). La Ve République, née d’un coup d’Etat, sera-t-elle abattue par un autre coup d’Etat ?

L’Ancien Régime n’est pas (toujours) une fête

En novembre 2018, Carlos Ghosn, alors PDG de Renault et Nissan, a été arrêté et placé en garde à vue au Japon à la suite d’une accusation de fraude fiscale. Un temps soutenu par le gouvernement français (qui, par la voix de Bruno Le Maire et de Gérald Darmanin, a écarté de manière trop rapide pour ne paraître suspecte la possibilité de délits fiscaux en France), le PDG a fini par être lâché et a été remplacé à la tête de Nissan puis de Renault par des cadres de l’industrie automobile. L’épouse de Carlos Ghosn a demandé à Emmanuel Macron d’insister auprès des autorités japonaises sur le droit de son mari à avoir un procès régulier. Et sans trop de surprise, l’intéressé a attribué ses mésaventures à un complot ourdi par ses adversaires japonais au sein de Nissan. L’affaire a produit des dégâts collatéraux sur la campagne de LR pour les élections européennes du 26 mai 2019. En février 2019, on apprenait que l’ex-ministre de la Justice de Sarkozy, Rachida Dati, eurodéputée sortante, avait reçu 600 000 € d’une filiale de Renault entre 2009 et 2013, comme « consultante », sans le mentionner dans sa déclaration d’intérêts. Bien entendu, l’ex-ministre s’est défendue de toute malversation. Mais devant le scandale, l’eurodéputée sortante, qui devait être reconduite en position éligible sur la liste de LR, a renoncé à se représenter.

Il y a de fortes chances que la chute de Carlos Ghosn soit l’oeuvre des Japonais. Néanmoins, cela ne dédouane pas l’ex-PDG de ses propres erreurs. D’abord, il a maltraité certains actionnaires importants (dont l’Etat français, qui a tenté de le contrer par des manoeuvres risquées), ce qui l’a rapidement privé de tout allié au moment des vraies difficultés (si on se place de son point de vue). Ensuite, il n’a pas su partir avant d’être congédié, alors qu’il pensait à cette éventualité depuis longtemps. Enfin, il s’est laissé gagner par l’avidité et la folie des grandeurs, comme le montrent l’évolution de son salaire (et les indemnités de départ qui vont avec) et son remariage fastueux à Versailles en 2016. Pendant ce temps, les salariés de Renault n’ont pas été à la fête (sans jeu de mots), comme en témoignent les suicides sur le technocentre de Guyancourt… Revenons un instant sur Versailles. Dans le grand déballage qui a suivi son arrestation, on a appris que l’organisation de la fête de mariage, facturée 50 000 €, avait été financée par Renault. Sans rire, Ghosn avait affirmé qu’il croyait que c’était gratuit. Deux ans auparavant, le 9 mars 2014, une autre fête financée par la marque au losange était organisée dans l’ancienne résidence royale. Ce jour-là, Carlos Ghosn fêtait ses 60 ans (pile le jour même), et les 15 ans de l’alliance Renault-Nissan (avec quelques jours d’avance). On y voit une centaine d’invités au milieu de figurants, musiciens et danseurs habillés comme les courtisans de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Coût de la soirée : 630 000 €, dont 1650 € hors taxe pour le réalisateur et le chef-opérateur (qui ont mis les rushes à la disposition de la justice). Comme le montre la vidéo qui tourne sur Youtube, l’argent se voit à l’écran, surtout pour la nourriture. Pour les costumes, le résultat est mitigé. On n’est pas vraiment dans la reconstitution historique rigoureuse, à la façon de La Prise de pouvoir par Louis XIV de Rosselini. Mais plutôt dans le mauvais cosplay, entre (selon l’époque visée et/ou la sensibilité personnelle) Moliérissimo, Lady Oscar (la version live par Jacques Demy, plutôt que l’animé) ou les concerts de Rondo Veneziano

Que ce soit pour son anniversaire ou son mariage, on constate que Carlos Ghosn est fasciné par le faste de l’Ancien Régime. C’est oublier que le château de Versailles tel qu’on le connaît a été construit pour mettre le Roi à l’écart des pressions populaires parisiennes (Louis XIV a été traumatisé par la Fronde), et surtout, que cette distance entre le Roi et le peuple français, en plus des difficultés à mettre en oeuvre les réformes, n’est pas pour rien dans le déclenchement de la Révolution française et la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette. D’ailleurs, la fête du 9 mars 2014 a rappelé à l’historienne Mathilde Larrère le banquet des gardes du corps du Roi du 1er octobre 1789. Ce banquet, dont le faste (en plus des rumeurs de piétinement de la cocarde tricolore et de refus de trinquer à la Nation) a choqué des Parisiens touchés par la disette, a provoqué les journées des 5 et 6 octobre 1789, qui ont entraîné le retour de la famille royale à Paris. Celle-ci s’est considérée comme prisonnière à Paris. De plus, elle n’approuvait pas certains, pour ne pas dire la majorité, des changements politiques qui ont eu lieu en France depuis la transformation des Etats généraux en Assemblée nationale. Le texte laissé par Louis XVI juste avant la fuite à Varennes le montre très bien. En plus d’être un échec cuisant, la fuite a fait perdre à Louis XVI la popularité qu’il avait auprès d’une majorité de Français. Beaucoup ont vu la fuite manquée comme une trahison et la preuve d’un soutien à la Contre-Révolution qui s’organisait en France et comme à l’étranger. On a vu apparaître par la suite des caricatures représentant le Roi en cochon, animal destiné à être mangé par les humains. Ces dessins annonçaient la mort symbolique du Roi, avant sa mort réelle sous la lame de la guillotine, le « rasoir national ».

Louis XVI, animalisé avant d’être exécuté…

Décidément, évoluer dans le monde merveilleux et sans souci des « premiers de cordée« , pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron (qui a eu droit à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes à son exécution symbolique le jour de son anniversaire), fait perdre le sens des réalités. Ceux qui, comme Carlos Ghosn, fantasment sur les fastes de l’Ancien Régime doivent garder à l’esprit la manière dont la France est sortie de cette période. Ils doivent aussi assumer le risque que certains les prennent pour cibles en cas de révolution violente, comme incarnation des profiteurs et des élites corrompues. En effet, ce n’est pas pour rien que Mao Zedong disait « La révolution n’est pas un dîner de gala« …

40 ans d’histoires (bis)cornues

Il y a 40 ans, le 3 juillet 1978, Goldorak était diffusé sur Antenne 2, dans Récré A2, avec succès, mais non sans polémiques.

Après un colloque en 2016, un livre sur le robot cornu, écrit par des organisatrices du colloque, sortira au plus tôt en septembre.

Le macronisme au microscope

Macron Forbes
Tromperie sur la marchandise ?

Le 7 mai 2018, deux jours après le bicentenaire de la naissance de Karl Marx, Emmanuel Macron fête le premier anniversaire de son élection à la présidence de la République. En janvier dernier, des politistes s’étaient réunis pour essayer de comprendre ce qui s’était passé en 2017. Beaucoup reconnaissaient ne pas avoir vu venir l’élection de Macron, entre autres parce qu’ils pensaient que le parti qu’il avait créé et sur lequel il s’est appuyé pour faire campagne avait besoin de temps pour s’installer : implantation au niveau local, travail militant de longue haleine, installation d’une « image de marque » clairement identifiée dans l’esprit des électeurs… Mediapart avait fait un compte-rendu très fidèle des échanges lors du colloque. D’autres, comme M (le magazine du Monde), en ont donné une image plus caricaturale.

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Analyse « impressionniste »

Mais cela n’interdit pas de se poser certaines questions sur le moment électoral de 2017 et ses conséquences à moyen terme et sur le long terme.

En quoi la victoire de d’Emmanuel Macron est inédite ?

Si ce cette victoire est inédite, c’est parce que l’heureux vainqueur de la présidentielle de 2017 était un quasi inconnu trois ans auparavant, lorsqu’il est devenu en août 2014 ministre de l’Economie. De plus, il s’est fait élire en s’appuyant sur une organisation politique créée à peine un an avant l’élection, en avril 2016. Le mouvement gaulliste existait depuis plus de dix ans quand le général de Gaulle a été élu en 1958 (au suffrage indirect, il est vrai), et depuis plus de vingt ans quand est venu en 1969 le tour de Georges Pompidou (au suffrage universel, mais avec une forte abstention). Quand Valéry Giscard d’Estaing a été élu de justesse président en 1974, il avait été ministre des Finances sous les mandats de De Gaulle et de Pompidou. Le PS existait depuis des décennies (de 1905 à 1969 sous le nom de SFIO) au moment de l’élection en 1981 de François Mitterrand, qui avait lui aussi une expérience de ministre sous la IVe République. Jacques Chirac avait été ministre sous De Gaulle et Pompidou, et deux fois Premier ministre (la seconde pendant la première cohabitation, à la suite des législatives de 1986) avant de devenir président en 1995. Nicolas Sarkozy en 2007 et François Hollande en 2012, l’un avec un passé ministériel, l’autre sans, ont hérité des organisations créées ou plus ou moins transformées par leurs prédécesseurs issus de leurs familles politiques respectives. Et chacun à leur manière, ils ont dilapidé l’héritage.
Macron a gagné l’élection présidentielle en partant de presque rien, avec une base électorale de départ (les 6% d’électeurs de gauche sociaux-libéraux identifiés par Luc Rouban) très faible. Mais il a bénéficié d’un incroyable alignement des planètes. Il a été chanceux dans sa quête de financements (les articles sur le sujet, en particulier de Mediapart, montrent qu’il a su frapper aux bonnes portes). Et surtout, le positionnement de sa campagne a été une réponse à la lassitude et au rejet suscités par le PS et par l’UMP-LR.

En quoi l’état du PS a facilité la victoire de Macron ?

Il faut remonter plusieurs années en arrière. Macron, sur le plan idéologique, est l’héritier de l’aile droite du PS (représentée parallèlement ou successivement par les rocardiens, les fabiusiens, les strauss-kahniens, les amis de Bertrand Delanoë et ceux de Manuel Valls) qui, depuis le tournant de la rigueur de 1983-1984 (et même avant), affiche de plus en plus ouvertement au fil des années son adhésion au libéralisme économique, en assumant si nécessaire la rupture avec le reste de la gauche, comme l’a montré la théorie des « deux gauches irréconciliables » de Manuel Valls. Ce dernier était sur une ligne droitière (voire identitaire) depuis longtemps, lorsqu’il a affiché en 2007 sa compatibilité avec Nicolas Sarkozy qui cherchait à débaucher des cadres du PS dans le cadre de sa politique « d’ouverture ». Mais Valls n’est pas l’unique responsable du processus de décomposition du PS. La responsabilité de François Hollande est lourde.
François Hollande a été le premier secrétaire du PS de 1997 à 2008. Depuis la Seconde guerre mondiale, le seul à être resté plus longtemps à la tête du Parti socialiste était Guy Mollet, de 1946 à 1969, qui est devenu président du conseil de février 1956 à mai 1957, et on ne peut pas dire que le parti soit sorti renforcé de ce leadership. Plus sérieusement, pourquoi évoquer Guy Mollet ? Parce que Hollande s’est révélé être son meilleur disciple, alors qu’il ne l’a jamais rencontré. L’un comme l’autre sont arrivés à la tête de l’exécutif sur un programme clairement de gauche, avant de mettre en œuvre une politique contraire à ce même programme. François Hollande, c’est maintenant évident aujourd’hui (même pour un youtubeur qui ne traite pas souvent de politique), n’avait pas l’intention d’appliquer le programme sur lequel il avait été élu. Le discours du Bourget du 22 janvier 2012 ne doit pas être vu autrement que comme une manœuvre pour contrer la montée de Jean-Luc Mélenchon, qui attirait beaucoup d’électeurs de gauche. La rapidité avec laquelle certaines promesses ont été abandonnées étaient un signe. Je pense à la non renégociation du TSCG (qui a été ratifié tel quel dès la fin 2012) ou à la non application du droit de vote des étrangers aux élections locales (qu’on aurait pu faire adopter par référendum parallèlement aux législatives de 2012). Et lorsqu’il était à la tête du PS, Hollande a pratiqué la synthèse molle lors des congrès du parti, pour mettre sous le tapis les questions qui divisent en ce moment la gauche telles que la politique économique, la construction européenne ou la laïcité, et marginaliser les sensibilités qui proposaient de réelles alternatives, comme le NPS (Nouveau Parti Socialiste) sur les institutions, que Hollande a réussi à faire imploser au congrès du Mans en novembre 2005, quelques mois après le référendum sur le TCE. Cette manière d’empêcher tout débat de fond sur les sujets sensibles n’est pas pour rien dans la scission mélenchoniste de 2008, juste après le vote sur les motions lors du congrès de Reims, pour créer le Parti de Gauche (PG) le Front de Gauche en 2009 avec le PCF et plusieurs autres organisations.

Non seulement les gouvernements nommés par François Hollande (qu’il s’agisse de Jean-Marc Ayrault, de Manuel Valls ou de Bernard Cazeneuve, la différence est dans la forme, pas dans le fond des politiques) n’ont pas appliqué le programme promis aux Français, mais ils se sont entêtés, malgré les nombreux avertissements, à faire une politique qui n’a pas marché. Ceux qui ont fait ces mises en garde, que la presse, tant par paresse éditoriale que par inculture historique, a appelé les frondeurs, ont été insultés, considérés comme des traîtres. Ils n’avaient rien fait d’autre que rappeler à l’exécutif le programme de 2012, et signaler l’inefficacité de la politique gouvernementale. Le CICE, et ses milliards gaspillés en pure perte, pratiquement sans créer d’emplois, est un exemple caricatural de cet échec. Pire, cette politique a profondément divisé la gauche. Lors de l’élection présidentielle de 2017, ceux qui avaient voté François Hollande en 2012 se sont dispersés entre Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Ce n’est pas un hasard, tout comme les défaites aux élections intermédiaires (municipales, européennes, sénatoriales, départementales, régionales), qui ont été les étapes de la destruction de la base électorale du PS, mais aussi de la gauche, et c’est encore plus grave.

Quant au PS lui-même, il a été durant le quinquennat hollandiste la caricature du « parti fermé pour cause de gouvernement ». Que ce soit avec Harlem Désir ou Jean-Christophe Cambadelis, le parti s’est aligné sur les décisions du gouvernement, même celles qui étaient les plus discutables (la loi Travail, par exemple). Il n’a pas su faire entendre une voix et une pensée autonomes. La faute aux institutions de la Ve République ? En partie. Qu’un parti soutienne le gouvernement qui est issu de ses rangs est normal. Mais ça ne doit pas se faire au prix du reniement des valeurs qui fondent le parti. Rien dans la logique des institutions n’obligeait la direction du PS à aller au-delà de l’attitude de parti godillot, et à être traitée en « parti paillasson » par le président et le gouvernement. Cambadelis a été incapable de pousser le gouvernement à mettre en œuvre les propositions (qui n’étaient pas en contradiction flagrante avec le programme de 2012) faites dans le texte de sa propre motion au congrès de Poitiers (signée pourtant par beaucoup de membres du gouvernement, Premier ministre inclus). Il a été incapable de dire franchement qu’il était contre la déchéance de nationalité, juste pour ne pas embarrasser le gouvernement. Le PS a été discrédité durablement auprès de beaucoup d’électeurs de gauche par la lâcheté de ses dirigeants. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu la phrase « Plus jamais le PS ! » lors des diffusions de tracts. Trop d’électeurs ont eu l’impression (pas infondée) d’avoir été trahis. Le PS avait déjà déçu des électeurs de gauche sous le double septennat de Mitterrand et sous le gouvernement Jospin. Mais le quinquennat hollandiste a fait pire que décevoir : il a détruit un parti, la social-démocratie en France, et discrédité l’idée de gauche dans la tête de beaucoup d’électeurs désorientés.

Cela explique pourquoi La France Insoumise n’utilise pas le mot « gauche » pour se définir. Quant à Macron, qui s’est positionné en dehors du clivage droite-gauche, il a profité de l’affaiblissement du PS (où Cambadelis pensait l’utiliser comme rabatteur de voix pour Hollande dans le cadre de la Belle Alliance Populaire) pour se poser en rempart face au FN. Il a bénéficié, en plus du désistement de François Bayrou, du vote d’électeurs de gauche qui voulaient éviter un second tour droite/extrême droite à la présidentielle, et du ralliement de cadres de l’aile droite du PS (dont Delanoë, Valls, et des hollandistes comme Le Drian) qui n’ont pas hésité à trahir le candidat investi à la primaire. Si Benoît Hamon s’est retrouvé sous les 10%, ce n’est pas à cause de son programme, même si une proposition comme le revenu universel inquiétait des électeurs à cause de son coût supposé et de ses liens avec le débat sur les mutations du travail, dont certains ont proclamé la fin. Il a été plombé par une étiquette partisane qui était devenue un boulet, et par la trahison de la majorité de l’appareil du PS. Celui-ci n’a pas tenu compte du résultat de la primaire qu’il a organisée, parce qu’elle a abouti à l’investiture par les sympathisants d’un candidat trop à gauche pour lui, et qui lui rappelait qu’il s’était nettement décalé vers la droite depuis les années 1980. N’oublions pas que certains ministres de Hollande (Fleur Pellerin et Jérôme Cahuzac) ont déclaré ne pas croire à la lutte des classes, alors que le milliardaire Warren Buffet a dit, quelques années plus tôt, faire partie des gagnants de cette lutte… De fait, bon nombre de fédérations n’ont pas fait campagne pour Hamon. L’une d’elle, celle du Rhône, tenue par les amis de Gérard Collomb, s’est même mise au service de Macron avant l’annonce de sa candidature en septembre 2016, juste après son départ du ministère de l’Economie. Sans que la direction nationale du PS (soucieuse de ne pas insulter l’avenir en se fâchant avec Macron) ne fasse de rappel à l’ordre. Et validant ainsi a posteriori le refus de La France Insoumise (expliqué dans le livre Le piège des primaires d’Alexis Corbière) de participer à une primaire de toute la gauche, pour ne pas être obligée en cas de défaite de soutenir un candidat indésirable (Hollande ou Valls), et ne pas voir sa campagne sabotée en cas de victoire par la trahison des courants les plus droitiers (les vallsistes et les hollandais).

Quand Hollande présente Macron comme un traître, au même titre que les « frondeurs », il exagère ?

Oui et non.

Non, si l’on se place de son seul point de vue. Il a cru que Macron allait lui servir d’outil pour empêcher une primaire de toute la gauche (qui était considérée comme une réponse à la menace lepéniste et à la division des partis de gauche) afin que sa candidature s’impose d’elle-même, et neutraliser les candidatures d’Arnaud Montebourg et de Manuel Valls, qu’il considérait alors comme les alternatives à sa candidature à la présidentielle, d’autant plus qu’il avaient été ses concurrents à la primaire de 2011. De plus, il voyait Macron comme un moyen d’élargir la base hollandiste au centre voire au centre droit. Dans son livre, Cambadelis dit avoir proposé à Macron de prendre la direction du PRG. Si Hollande est sincère, alors il a clairement fait preuve de naïveté, car il a sous-estimé l’ambition de Macron, qui n’avait aucune intention d’être son rabatteur.

Oui, car sur le plan idéologique Macron est dans la continuité de Hollande , le côté hésitant et brouillon en moins. De plus, Macron fait clairement comprendre qu’il cherche l’efficacité, ce qui plaît à des électeurs venant de la base socialiste, satisfaits de la politique gouvernementale néo-libérale (rigueur budgétaire, déréglementation du marché du travail, priorité aux intérêts des grandes entreprises et de la finance) des Premiers ministres de Hollande, mais agacés par les couacs à répétition. Ajoutons à cela le fait que les élites politiques, économiques et médiatiques sont persuadées que les difficultés économiques de la France sont liées à une insuffisante mise en œuvre de réformes néo-libérales. Ces mêmes élites voient dans le système politique en place, avec l’alternance PS/UMP-LR, la source de ce blocage, car chaque gouvernement est conduit à ménager sa base électorale et ses élus pour se maintenir au pouvoir si une réforme rencontre des oppositions en interne. Comment appliquer ce projet néo-libéral selon les élites ? En soutenant aux élections des personnalités qui souhaitent un exécutif fort pour mettre à bas les corporatismes et les entraves à la liberté d’entreprendre. C’est ce que les Italiens appellent le « décisionnisme démocratique« , dont Matteo Renzi a été l’un des représentants. Pour les élites, Macron, qui assume le bilan de Hollande tout en affichant sa volonté de rupture, est une opportunité de mettre en œuvre les réformes indispensables, quitte à « faire turbuler le système », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Chevènement. Beaucoup de patrons sont intéressés par la démarche d’Emmanuel Macron, qui leur semble mieux comprendre le monde entrepreneurial que nombre de politiques. En attirant leur attention, Macron tire les bénéfices de sa participation à la commission Attali et de son passage à la banque Rothschild. Mais beaucoup de patrons sont aussi tentés par les projets d’Alain Juppé et François Fillon, qui leur semblent plus fiables que Nicolas Sarkozy, qui les a déçus (beaucoup de promesses, peu de réalisations). Beaucoup hésiteront longtemps avant de rejoindre Macron qui, contrairement à Juppé et Fillon, n’a pas un parti avec une base électorale socialement identifiée depuis longtemps (retraités aisés, catholiques pratiquants, agriculteurs, patrons de PME…) à ménager, et donc, n’a rien à perdre à faire des réformes radicales.

La relation entre Macron et Hollande, c’est la version politique de l’histoire de Frankenstein. La créature qui se retourne contre son créateur. Si Hollande n’avait pas nommé Macron au secrétariat général adjoint de l’Elysée puis au ministère de l’Economie, les conditions qui ont abouti à sa non candidature à un second mandat n’auraient été aussi facilement réunies. Ces conditions sont les suivantes : une impopularité profonde et durable, la division tout aussi profonde et durable de l’électorat qui l’a porté au pouvoir en 2012, ainsi que l’existence de candidatures alternatives assumant son bilan, celles de Valls et de Macron. Ce dernier s’est émancipé de Hollande et malgré (ou à cause de ?) son rôle dans la politique de celui-ci, a réussi à porter une candidature en rupture avec le PS. Les résultats des primaires et le retrait de Bayrou lui ont libéré un espace politique où il a su s’installer sans trop de difficultés, tout comme en 1994 en Italie Berlusconi et Forza Italia avaient profité de l’effondrement de la Démocratie chrétienne et du PSI dans l’opération Mains propres pour faire leur trou à droite et au centre-droit.

La campagne de Fillon est-elle la seule explication de la défaite de l’UMP-LR ?
Le Penelopegate a facilité la tâche de Macron pour distancer François Fillon et se retrouver face à Marine Le Pen au second tour. Mais il ne faut pas oublier que le programme très austéritaire de Fillon inquiétait beaucoup d’électeurs, et pas seulement à gauche. Beaucoup, y compris à droite, ont interprété la présence dans l’équipe de campagne de Fillon de l’ex PDG de AXA, Henri de Castries, comme l’annonce d’un projet de démantèlement de la Sécurité sociale au profit des assureurs privés comme AXA. Certains candidats de droite et d’extrême droite, comme Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, avaient commencé à attaquer Fillon sur le caractère antisocial de son programme lorsque les révélations sur l’emploi fictif de sa femme ont été faites. Les proches de Fillon ont accusé un « cabinet noir » proche de Hollande d’être à l’origine des révélations. Autour de moi, certains ont envisagé l’hypothèse d’une fuite venue de l’intérieur de LR, en particulier d’ennemis de Fillon comme Rachida Dati qui, on le sait, n’a pas apprécié que Fillon donne à NKM l’investiture de LR dans la circonscription qu’elle convoitait depuis longtemps. L’hypothèse de la manoeuvre organisée à l’intérieur de la droite a été plus ou moins accréditée par le reportage Qui a tué François Fillon ? diffusé sur BFMTV. Mais le Penelopegate et le programme de Fillon (qui avait plus d’écho chez les riches retraités qui avaient voté pour lui à la primaire que dans la fraction de l’électorat populaire de droite restée fidèle à Sarkozy) ne sont pas les seules raisons de son échec, loin de là.
Comme pour le PS, il faut remonter plusieurs années en arrière pour comprendre les raisons de l’échec du candidat LR à la présidentielle. Les régionales de mars 1998 et les alliances passées par six présidents sortants (tous issus de l’UDF, et comme le dit Gaël Brustier, ce n’est pas un hasard) avec le FN ont été un traumatisme pour la droite, moins d’un an après la défaite aux législatives de mai-juin 1997 à la suite de la dissolution de l’Assemblée par Jacques Chirac. Les initiatives en vue d’atténuer les divergences entre RPR et UDF (pour les détails, il faut lire le livre de Florence Haegel) finissent par aboutir. L’UMP avait été créée en 2002 pour être un parti rassemblant toutes les tendances de la droite française (gaullistes, libéraux, démocrates-chrétiens, et autres conservateurs), à l’image du PP en Espagne, et ce n’est pas un hasard si José Maria Aznar, alors président du gouvernement (1996-2004) et président du PP (1990-2004), était l’un des principaux invités du congrès fondateur. Sur les 365 députés élus (apparentés inclus) en 2002, la majorité était issue du RPR, tout comme la majorité des élus locaux. Mais sur le plan idéologique, l’UMP était plus proche de l’UDF que du RPR, plus néo-libérale que néo-gaulliste. D’ailleurs, le RPR s’était progressivement rallié au néo-libéralisme dès le début des années 1980. Ce n’était pas non plus un hasard si Philippe Seguin, l’un des grands défenseurs de l’héritage du gaullisme au sein du RPR, a refusé de rejoindre l’UMP. Cela dit, l’UMP n’est jamais devenu le parti (quasi) unique à droite. Elle n’a pas réussi à tuer l’UDF maintenue par François Bayrou au centre droit après le départ de nombreux cadres et élus vers l’UMP. Elle n’a pas non plus anéanti à l’extrême droite le FN maintenu par la famille Le Pen après la scission mégrétiste de 1998. Dès les élections cantonales, régionales et européennes de mars et de juin 2004, l’échec de l’UMP était patent. L’élection en novembre 2004 de Nicolas Sarkozy à la tête du parti a pour but de trouver une solution à l’impasse dans laquelle il se trouve.
L’équipe que Sarkozy met en place pour réfléchir sur le projet du parti pour la présidentielle et les législatives de 2007 fait encore moins référence qu’auparavant au gaullisme. Sarkozy, instruit à la fois par les performances de Chirac au premier tour des présidentielles sous l’étiquette du RPR (à peine plus de 20%) et par le résultat du référendum de 2005 (que Patrick Buisson lui aurait prédit), considère qu’il faut élargir sa base électorale à des électeurs de droite pour qui le gaullisme n’est pas la référence principale, voire est un repoussoir. Son équipe développe un projet qui repose sur deux grands axes : le néo-libéralisme et l’identitarisme. La formule « travailler plus pour gagner plus« , les déclarations sur la nécessité de faire des Français une nation de propriétaires, les attaques contre l’héritage de Mai 68 (qui sont à mettre en parallèle avec celles contre le bilan de la Révolution française de la part d’une droite plus ou moins extrême), la mise en place du ministère de l’immigration et de l’identité nationale (dont l’intitulé dit implicitement la façon dont est perçue l’immigration : comme une menace), sont les manifestations les plus visibles de ce projet qu’on peut considérer comme clairement néo-conservateur. Ce projet permet à Sarkozy de séduire dès le premier tour des électeurs du FN, jusque dans la famille Le Pen (Marion Maréchal Le Pen a laissé entendre que si elle avait pu voter en 2007, elle aurait très probablement donné sa voix à Sarkozy), et de battre aisément au second tour Ségolène Royal, déjà bien mal soutenue par l’appareil du PS.
Cependant, la tactique utilisée par Sarkozy allait se retourner contre lui. En effet, nombre des promesses qu’il avait faites étaient démagogiques et irréalisables pour des raisons institutionnelles ou simplement conjoncturelles. Le projet de faire de la majorité des Français des propriétaires est tombé à l’eau dès 2007. S’il avait été réalisé, il aurait conduit des millions de gens à se surendetter pour acquérir leur logement, et les aurait mis dans une situation comparable à celle de millions d’Américains lorsque la crise des subprimes a éclaté à l’été 2007. La crise de 2007-2008 a porté un gros coup à la crédibilité du néo-libéralisme, auquel reste attachée une partie de la droite. Elle a poussé Sarkozy à se replier de plus en plus sur le volet identitaire de son programme, comme le montrent le débat sur l’identité nationale de 2009, le discours de Grenoble de 2010, ou encore la campagne présidentielle de 2012. Bien sûr, les questions d’identité, de sécurité, et le conservatisme social ont toujours existé à droite. Souvenons-nous de la sortie de Pasqua sur les « valeurs communes » avec le FN en 1988, ou encore des propos de Jacques Chirac sur « le bruit et l’odeur » des immigrés en 1991. Mais avec Sarkozy, jamais les différences avec le FN n’avaient parues aussi faibles. Patrick Buisson cite des propos de Sarkozy en 2005 qui laissent entendre que la différence entre l’UMP et le FN n’est que dans la forme : « Les valeurs du Front national sont celles de tous les Français ; c’est la manière dont le FN les exprime qui est choquante. Les Français n’aiment pas les plats trop pimentés qui emportent la gueule« . Mais l’UMP et Sarkozy n’avaient pas tenu toutes les promesses qui leur avaient permis d’attirer à eux une partie des électeurs du FN en 2007, et ces derniers sont retournés en 2012 à leurs anciennes amours. Et beaucoup n’ont pas voté au second tour pour Sarkozy, malgré le forcing pour les rallier.

Les succès de l’UMP-LR aux élections intermédiaires (municipales de 2014, départementales et régionales de 2015) ont été des victoires en trompe-l’œil. Ces victoires sont plus le résultat de l’affaiblissement du PS et du reste de la gauche que de la popularité de l’UMP-LR. De plus, il ne faut pas oublier que le FN était arrivé en tête aux européennes de 2014, malgré, ou à cause de la forte abstention, et la tendance de l’UMP, alors dirigée par Jean-François Copé, à aligner son discours sur l’immigration, l’islam et l’identité nationale sur celui du FN. Enfin, ces victoires ont masqué les profondes divisions sur l’héritage politique de Sarkozy, sur lequel les cadres de l’UMP-LR s’interdisent de faire un inventaire. La primaire de 2016, censée régler les problèmes de leadership et de ligne idéologique a, de manière indirecte (car les programmes économiques des candidats étaient relativement semblables, sans parler de leur côté vintage très années 1980), révélé qu’il y avait deux grandes tendances au sein du parti : l’une, centriste, libérale et mondialisatrice, l’autre, conservatrice, identitaire et souverainiste. L’une était surtout représentée par Alain Juppé, l’autre par François Fillon. Le soutien apporté au second par Sens commun (l’émanation politique de La Manif Pour Tous, le porte-voix des catholiques conservateurs) n’était pas un hasard. La prise en main par cette même organisation de la campagne présidentielle de Fillon ne l’était pas non plus. Cela explique que Juppé, pour qualifier ces évolutions, a utilisé le concept (très connoté et difficile à définir, même sur le plan juridique) de radicalisation (« le noyau de militants et sympathisants LR s’est radicalisé« ). Autant d’éléments qui ont poussé une fraction de l’électorat de droite vers Macron, lui permettant ainsi d’arriver en tête du premier tour.

Est-ce qu’un autre candidat que François Fillon, comme Alain Juppé ou François Baroin, aurait été qualifié pour le second tour ? Certains le pensent. Pour moi, ce n’est pas sûr. Il ne faut pas oublier que Fillon et ses soutiens n’ont pas condamné la campagne islamophobe et diffamatoire de l’extrême droite contre Juppé (« Ali Juppé »), qui servait leurs intérêts. Ironiquement, Fillon a fait les frais ensuite d’une campagne de même nature (« Farid Fillon »). Néanmoins, le silence face aux attaques contre Juppé en disait long sur la possible déloyauté des cadres fillonistes en cas de victoire de Juppé à la primaire. Durant l’entre-deux tours de la primaire de gauche en janvier 2017, beaucoup de vallsistes n’avaient pas hésité à présenter Benoît Hamon comme le candidat préféré des islamistes, là aussi, sans apporter de preuves. Et la majorité n’a eu aucun scrupule à rejoindre Macron avant le premier tour de la présidentielle. Quant à Baroin, malgré son inimitié avec Juppé, il était idéologiquement plus proche de celui-ci et de Macron que de Fillon. La seule chance de Baroin de ne pas finir comme Fillon était le soutien total de l’appareil de LR, majoritairement sarkozyste. Baroin ayant exclu d’appuyer la candidature de Juppé et ce dernier refusant de soutenir celle de Baroin, le parti s’est retrouvé dans une impasse qui a favorisé Macron. Ce dernier, en plus de la campagne en roue libre de Fillon, a profité de l’incapacité de LR à assumer sans contradictions le libéralisme économique, et à se distinguer clairement du FN sur la question identitaire. Le travail idéologique de Sarkozy, malgré le côté opportuniste et brouillon du bonhomme, avait transformé le principal parti de droite modérée en version senior (au sens générationnel) et bourgeoise (au sens sociologique) du FN.

Est-ce uniquement à la campagne de Marine Le Pen que le FN a fait un score décevant à la présidentielle puis aux législatives ?

Les élections européennes de 2014, tout comme les départementales et les régionales de 2015, avaient montré que le FN avait un socle de votants tournant plus ou moins autour de 25% des suffrages, avec 4 à 7 millions d’électeurs. De plus, dès 2014, des sondages mettaient fréquemment Marine Le Pen en tête au premier tour de l’élection présidentielle, et donc qualifiée pour le second tour. Un sondage la donnait même gagnante face à Hollande au second tour ! Cela a alimenté le storytelling du parti lepéniste sur le « premier parti de France » et, pour reprendre Nicolas Lebourg, une bulle spéculative où le FN s’imaginait plus fort qu’il ne l’était en réalité, encouragé en cela par les médias qui le présentaient comme étant « aux portes du pouvoir« , en « irrésistible ascension« . Des médias (Causeur, Valeurs actuelles) et des intellectuels (Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Richard Millet, voire Michel Houellebecq) à l’audience non négligeable véhiculent des idées proches du FN, donnant presque l’impression d’une victoire idéologique et culturelle de ce dernier. Les politistes eux-mêmes ont ajouté leur grain de sel. Je pense à l’étude du CEVIPOF à propos des régionales de 2015, qui signalait la progression du vote FN dans toutes les catégories de la fonction publique, et pas seulement dans la police et l’armée. En clair, même l’appareil d’Etat semblait tenté par la demande autoritaire que porte le lepenisme. Le référendum au Royaume-Uni sur le Brexit, l’élection présidentielle autrichienne et l’élection de Donald Trump en 2016, ont achevé de gonfler la bulle…

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Une possibilité n’est pas une certitude…

En réalité, le FN, malgré un socle électoral non négligeable, n’avait pas réussi en 2015 à obtenir la présidence de conseils départementaux et régionaux. Cela était le révélateur de l’isolement du parti, incapable rallier à lui des électeurs de droite peu convaincus, voire inquiétés, par ses positions sur l’Europe et la monnaie unique, mais aussi de rallier toute la gauche anti-libérale à cause de sa position sur l’identité et l’immigration. Le FN a échoué à rassembler plus de la moitié de l’électorat sur l’opposition du souverainisme au libéralisme intégral. En plus de la crédibilité programmatique du FN, il y a la crédibilité comme simple dirigeante de Marine Le Pen, qui était problématique bien avant le (pas) fameux débat avec Macron. Est-ce que le FN a suffisamment de personnes capables d’assumer les postes ministériels ? Est-ce que le pays ne sombrera pas dans la guerre civile aussitôt après l’élection ? Est-ce que les fonctionnaires obéiront sans résistance à un gouvernement lepéniste ? Et il y a aussi le fait que les élites ne trouvent pas leur compte dans le projet lepéniste, comme le dit Christophe Bouillaud dans Mediapart :

Surtout, ce qui apparaît clairement encore une fois en 2017 comme en 2002, c’est que, contrairement aux fascismes historiques auxquels certains militants de gauche l’assimilent rituellement, le FN n’a presque aucun soutien dans le monde des grandes entreprises ou dans celui de la noblesse d’État ou de l’ancienne classe politique qu’il entend suppléer. Mussolini est, certes, arrivé au pouvoir porté par ses militants, mais aussi par toutes les élites de l’Italie libérale d’avant 1914 : latifundiaires (grands propriétaires terriens), industriels, bureaucrates, etc.

Or, s’il y en a un qui bénéficie dans la France de 2017 du soutien des « élites les plus élitaires » du pays, c’est bien plutôt Macron ! Je ne sous-entends pas qu’il soit fasciste bien sûr, ce qui serait pour le coup absurde, mais je veux souligner que, dans notre pays, en 2017, l’extrême droite est globalement seule avec elle-même. Cela s’est vu aussi au niveau du débat intellectuel : quel universitaire un peu reconnu par ses pairs s’est rangé de son côté ? Même l’économiste Jacques Sapir, le pourfendeur quelque peu obsessionnel de l’euro, a été finalement prudent.

À mon sens, le nativisme, c’est-à-dire le fond de sauce du FN, n’aura jamais plus de succès qu’il n’en a actuellement tant qu’il ne fera pas la liaison avec une élite économique ou étatique mécontente. Et à mon avis, ce n’est pas demain la veille, parce qu’aucune de ces élites ne définit désormais son horizon sur une base uniquement nationale. En plus, à regarder la carte des points forts du FN sur le territoire, ce sont exactement ceux où ces mêmes élites n’ont aucun intérêt particulier à défendre. Que le département de l’Aisne soit anéanti demain par une attaque nucléaire, qui en prendra ombrage parmi les élites de la France de 2017 ? Idem pour la plupart des villes détenues par le FN.

En juillet 2016, sur Slate, alors que personne n’envisageait la victoire de Macron, mais que beaucoup envisageaient sérieusement (quand ils n’en étaient pas tout simplement convaincus, comme François Durpaire) la victoire de Marine Le Pen en 2017, Nicolas Lebourg se demandait sérieusement : « Le Front national se trompe-t-il de stratégie ?« . La présidentielle de 2017 a apporté une réponse sans ambiguïté : oui. Le FN, malgré le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, le président de DLF, n’a pas rompu son isolement sociologique et partisan au second tour. Et si le FN a obtenu aux législatives de 2017 plus d’élus qu’en 2012 (8 députés contre 2, alors qu’une note interne en 2016 tablait sur 14 circonscriptions gagnables, celles où le FN dépassait les 50% aux régionales), c’est parce des électeurs se sont mobilisés pour limiter l’écrasante majorité promise aux macronistes au vu des résultats du premier tour. Le fait que les députés FN de 2017 ont tous été élus face à des candidats LREM ou MODEM n’est pas un hasard.

En plus de confirmer en l’amplifiant le resultat de la présidentielle, qu’est-ce qu’on peut dire des législatives de 2017, surtout en ce qui concerne le camp macroniste ?

Depuis que le suffrage vraiment universel (c’est-à-dire depuis que les femmes votent) existe en France, donc depuis 1945, jamais il n’y a eu avant 2017 une majorité d’abstentionnistes aux législatives. Que l’abstention aux législatives suivant un référendum (comme en 1962) ou une présidentielle (comme en 1981, 1988, 2002, 2007, 2012) augmente plus ou moins fortement, ce n’était pas une rareté. Mais en 2017, l’abstention a franchi au premier tour le seuil symbolique des 50%, puisque 51,29% des 47,5 millions d’inscrits ne sont pas allés voter. Au second, ce n’a pas été mieux : 57,36%. Dans un pays de 67 millions d’habitants, avec plus de 50 millions de personnes de plus de 18 ans qui ont le droit de vote (sans les étrangers, mais avec les Français non inscrits sur les listes électorales), on a une Assemblée nationale élue par une vingtaine de millions de personnes seulement. Au premier tour, il y a eu 23 170 218 votants. Au second, il y a eu 20 167 432 votants, soit moins que les 20 743 128 voix en faveur d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle. Cela redonne une nouvelle jeunesse à la distinction faite par les maurassiens entre « pays légal » (les institutions) et « pays réel » (la population) et donne un argument de poids aux forces anti-système (ou se présentant comme telles) qui voudraient remettre en question la légitimité du gouvernement.

Quant à la majorité parlementaire LREM/MODEM, elle a gagné près des deux tiers des sièges (plus de 360 députés sur 577) avec moins du tiers des suffrages exprimés au premier tour (32,32%). Jusqu’alors, toutes les coalitions majoritaires à l’Assemblée nationale sous la Ve République réunissaient au moins 40% des suffrages. Les macronistes ont profité du « dégagisme » ambiant pour faire entrer plus de 300 « marcheurs » à l’Assemblée avec 28% des voix, malgré les profils problématiques de certains candidats (entre optimisation et fraude fiscales, fraude sociale, détournement de fonds, harcèlement moral au travail et violences conjugales), ou les capacités plus que discutables de quelques autres (Fabienne Colboc, Anissa Khedher, toutes deux élues députées…). Pour un parti créé un an plus tôt, c’est un excellent résultat. Emmanuel Macron a réussi une année ce qu’un Manuel Valls (qui a eu en 2017 une réélection difficile et entachée d’irrégularités) a été incapable de faire en 37 ans de militance au PS : être élu président de la République, avoir une majorité à sa main, et un parti qu’il contrôle totalement (des investitures aux législatives à la désignation des cadres de l’appareil, en passant par le groupe parlementaire et l’élaboration des statuts). Valls a validé la démarche de Macron en se ralliant à lui et en rejoignant le groupe parlementaire macroniste à l’Assemblée, il est vrai dans l’espoir (déçu, comme le montre sa possible candidature à la mairie de Barcelone) de jouer un rôle dans la majorité présidentielle. Qu’on n’aime ou pas Macron, on peut au moins le créditer de ça.

Sociologiquement, le camp macroniste est ce que Mediapart appelle « les gens qui vont bien« . Parmi les candidat(e)s et député(e)s macronistes, il n’y a pas d’ouvriers, mais beaucoup d’entrepreneurs et de cadres du privé. Beaucoup ont été investi(e)s sur CV, une idée empruntée à des organisations politiques comme Nous Citoyens (dont une partie des dirigeants a soutenu Macron) ou Les 577 (dont le fondateur, Jean-Christophe Fromantin, est lui-même chef d’entreprise). Quant à l’appareil du parti, la composition socioprofessionnelle des 110 référents départementaux de La République En Marche est le décalque presque parfait de celle du groupe parlementaire à l’Assemblée. Réunies, les professions intermédiaires du public, du privé, ainsi que les employés, représentent moins de 9 % des référents, alors qu’ils rassemblent la moitié de la population active. Les ouvriers, quant à eux, sont totalement absents, alors qu’ils rassemblent plus de 20% de la population active. Quant aux électeurs, comme à la présidentielle, ils viennent surtout de la gauche et du centre. Au premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron avait réussi à récupérer près de la moitié des électeurs de François Hollande en 2012 (sur 10,2 millions de voix) et 17% des électeurs de Nicolas Sarkozy en 2012 (sur 9,7 millions de voix). 40% des électeurs de Macron au premier tour (8,6 millions de voix) se situent à gauche ou plutôt à gauche, et 32% au centre. Ces électeurs appartiennent aux milieux les plus favorisés : 39% des personnes qui gagnent plus de 3000 € par mois ont donné leur voix à Macron. S’il n’y a pas d’écart significatif entre le vote des femmes et celui des hommes, on constate, à la présidentielle (y compris dans les intentions de vote) et surtout aux législatives, que le vote macroniste n’est pas très prisé des jeunes et des milieux populaires.

Sociologiquement, le camp macroniste est minoritaire dans le pays, puisque les catégories sociales hostiles à son projet néo-libéral (pour faire vite, les classes populaires) sont arithmétiquement majoritaires. Mais ces catégories ont soutenu des partis battus à l’élection présidentielle. Ces partis ne s’opposent pas au libéralisme économique pour les mêmes raisons (et c’est pourquoi il n’est pas pertinent selon moi d’amalgamer les voix qui se sont portées sur Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, car les programmes de ces derniers sont inconciliables). Ces catégories sont donc beaucoup plus touchées par l’abstention aux législatives suivant la présidentielle que celles qui ont soutenu le camp du président fraîchement élu. C’est ce que les spécialistes des élections appellent l’abstention différentielle, qui est sociale, politique et géographique. Dans le colloque de janvier dernier, on rappelait que 84% des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle ont voté aux législatives, contre 78% des électeurs de Benoît Hamon, 69% de ceux de François Fillon, 39% de ceux de Marine Le Pen et 36% de ceux de Jean-Luc Mélenchon. L’abstention différentielle, combinée aux effets du scrutin majoritaire à deux tours, permet à ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini appellent dans leur livre « le bloc bourgeois« , réunissant les libéraux de gauche et les libéraux de droite, de trouver une majorité à l’Assemblée nationale. Ce bloc se maintiendra au pouvoir tant que la mobilisation électorale des classes populaires restera inférieure à leur poids réel dans la population.

Quel avenir pour les gauches avec le macronisme ?

Commençons par le grand perdant de l’année 2017, le PS. Le congrès d’Aubervilliers a vu l’installation d’une nouvelle direction, avec Olivier Faure. Mais pas l’amorce d’une clarification, que ce soit sur les relations avec LREM ou les relations avec le reste de la gauche. Beaucoup de députés du groupe parlementaire à l’Assemblée doivent leur réélection à l’absence de candidat(e) macroniste dans leur circonscription, ce qui équivaut à une investiture déguisée. Récemment, on a appris dans la presse régionale que la secrétaire de la section PS de Lorient est aussi la suppléante et l’assistante parlementaire du député LREM (et anciennement socialiste) de la ville ! Aussi paradoxal (?) que ça puisse paraître, la protestation la plus vigoureuse sur ce grand écart partisan vient de la référente LREM du Morbihan… Le PS doit choisir entre deux des trois pôles identifiés par Pierre Martin : le pôle libéral mondialisateur dominé par LREM, et le pôle démocrate écosocialiste. Mais la direction du PS a choisi de ne pas choisir et préfère croire, ou faire semblant de croire, qu’il suffit d’attendre le discrédit du pouvoir macroniste pour que le PS retrouve grâce aux élections intermédiaires son ancienne position de principale force d’alternance face à la droite. Or, l’effondrement du parti en 2017 n’est pas de même nature que celui qui s’est produit en 1993. En 1993, le PS, qui était passé de 34,77% des suffrages exprimés et 260 députés en 1988 à 17,5% et 53 élus, était encore dominant à gauche, et avait un noyau d’électeurs fidèles. En 2017, avec 7,44% contre 29,35% en 2012, il est coincé entre La France Insoumise (11%) et LREM (28%). Et sa crédibilité est sévèrement entamée. De nombreux cadres du PS se sont bruyamment félicités sur les réseaux sociaux de la victoire de Joël Aviragnet dans l’élection législative partielle de la 8e circonscription de Haute-Garonne, mais ce succès, comme le montrent les autres législatives partielles, n’est pas la preuve du retour en grâce du PS.

Cet aveuglement sur la situation du parti est inquiétant quand on sait que les exemples de partis de gouvernement réduits plus ou moins brutalement à l’état de petits partis et qui n’ont pas retrouvé leur position dominante ne manquent pas. En France, on peut penser au Parti radical (fraîchement réunifié fin 2017 sous le nom de Mouvement radical), dont le déclin commencé dans les années 1930 s’est accéléré après la Seconde guerre mondiale. En Europe, il y a les cas des libéraux britanniques après la Première guerre mondiale, celui du SLD en Pologne depuis 2005, celui du MSZP en Hongrie depuis 2010, ou encore celui du PASOK en Grèce depuis 2012. Quand on sait que les partis cités se situent plus ou moins à gauche et au centre-gauche, et que certains se revendiquent du socialisme et de la social-démocratie, cela devrait faire réfléchir Olivier Faure et son entourage. Le déclin d’un parti politique n’est pas que quantitatif, à travers le nombre d’électeurs, d’adhérents revendiqués, de collectivités territoriales gérées et d’élus. Il est aussi qualitatif : la base du parti (c’est-à-dire les catégories socio-professionnelles intéressées par son projet), les clivages sur lesquels reposent son idéologie et son programme, ainsi que la conjoncture nationale et internationale. En France, le discrédit de la IIIe République, ainsi que la diminution de la proportion des non salariés (agriculteurs, commerçants et artisans, chefs d’entreprise) dans la population active, qui est passée de plus de 45% avant la Seconde guerre mondiale à moins de 10% aujourd’hui, avaient contribué au déclin du Parti radical, qui se présentait comme le défenseur des travailleurs indépendants et du libéralisme économique. En Pologne, en Hongrie et en Grèce, les partis homologues du PS, le SLD, le MZSP et le PASOK, se sont écroulés parce que nombre d’électeurs leur reprochaient d’avoir trahi leur programme en mettant en œuvre une politique libérale et austéritaire. Avant le scrutin qui a marqué leur écroulement, les trois partis rassemblaient plus ou moins 40% des voix. Aux Pays-Bas, le PvdA qui, depuis la Seconde guerre mondiale était sauf en 2002 toujours en première ou deuxième position aux législatives, a subi en 2017 une défaite semblable à celle du PS. Il a lui aussi été sanctionné pour les mêmes raisons que le SLD, le MZSP et le PASOK, après avoir gouverné avec la droite libérale. Ajoutons que Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe de 2013 à 2018, qui a été l’un des plus durs avec les Grecs lors de la crise de la dette grecque, est membre du PvdA.

La « pasokisation » du PS, que certains annonçaient dès 2013, est maintenant une réalité. Rares sont les cadres du parti qui osent émettre publiquement la possibilité que le PS arrive non seulement derrière La France Insoumise, mais aussi derrière Génération.s, le mouvement politique créé par Benoît Hamon après son départ du PS en juillet 2017, qui revendique 50 000 adhérents, soit plus que le nombre de votants au dernier congrès du PS. Le nom du mouvement suscite les moqueries des éditorialistes. Certains au PS préfèrent se rassurer en se disant que le mouvement est juste le véhicule de l’aventure personnelle de Benoît Hamon, ou sera une version relookée du PSU (Parti socialiste unifié), c’est-à-dire un agitateur d’idées qui n’aura pas la possibilité d’arriver au pouvoir pour les réaliser. Sur ce dernier point, on objectera que les propositions sur le revenu universel et la taxation de la valeur ajoutée produite par les robots ont eu un écho à la primaire, surtout auprès des personnes sensibles aux questions du précariat, des minijobs, des bullshit jobs, ou des caisses automatiques dans la grande distribution. De plus, le fait que certains conseils départementaux aient mis en place l’équivalent d’un revenu universel montre que l’idée n’est pas considérée comme farfelue par certains décideurs. D’autres au PS se disent que Génération.s ne remplacera pas le PS, mais EELV (si ce n’est pas déjà fait depuis le soutien du parti écologiste à la candidature de Hamon à la présidentielle), ou est voué à se fondre dans La France Insoumise. Et sur les 2,3 millions d’électeurs de Benoît Hamon à la présidentielle, combien sont prêts à suivre Génération.s ? En tout cas, les élections européennes et les alliances qui seront conclues dans ce cadre (avec EELV et/ou le PCF, ou tout seul ?) diront si ce mouvement a un avenir.

Avec La France Insoumise, les mélenchonistes ont pris à la présidentielle (19,58% des suffrages, 7 millions de voix) et aux législatives leur revanche sur le PS dont la direction les a très longtemps traité avec mépris. Tout comme pour LREM, le succès de La France Insoumise s’est fait en même temps avec un certain nombre de cadres formés au PS et contre le PS et son fonctionnement jugé inefficace. Le mouvement a tiré profit du rejet du PS : environ un quart des électeurs de François Hollande au premier tour de la présidentielle de 2012 a voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2017. De ce rejet du PS, et du discrédit de l’idée de gauche alimenté par le sentiment d’indistinction entre le PS et la droite modérée (illustré entre autres par les slogans « UMPS » et « LRPS »), les mélenchonistes ont tiré une conclusion. Celle-ci est semblable à celle des dirigeants de Podemos en Espagne (en particulier Iñigo Errejon), influencés en partie par les écrits d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe (Hégémonie et stratégie socialiste [1985], qu’ils ont co-écrit, et pour Mouffe, L’Illusion du consensus [2016] et Construire un peuple [2017], un livre de discussions avec Iñigo Errejon) et par les diverses expériences de gauche en Amérique latine, en particulier au Venezuela avec le chavisme et au Brésil avec le PT. La conclusion des Insoumis et de Podemos est la suivante : il ne faut plus revendiquer le mot gauche pour promouvoir un programme de transformation sociale, et il faut attirer des électeurs pour qui le concept de gauche n’est pas une référence, voire est un repoussoir. De plus, cette référence aboutissait à enfermer Jean-Luc Mélenchon et ses amis dans une espèce de ghetto : l’espace électoral de la gauche radicale, soit 10 à 12% des voix au maximum, sans la possibilité, en tout cas jusqu’en 2017, de profiter du déclin du PS. De plus, le Front de gauche, le cartel électoral créé avec le PCF, n’a pas donné totale satisfaction aux mélenchonistes, en grande partie à cause des alliances à géométrie variable du PCF, souvent allié au PS dans certaines collectivités territoriales, et parfois intégré dans des majorités municipales incluant des macronistes plus ou moins affichés comme à Paris. Les Insoumis considèrent que leur mouvement a vocation à remplacer les vieux partis de gauche (PS, PCF, EELV entre autres), condamnés à la stagnation ou au déclin, et en même temps à s’adresser à tout le peuple. C’est comme cela qu’il faut comprendre les propos acerbes de Jean-Luc Mélenchon à l’endroit de Pierre Laurent, les accusations de trahison lancées par certains Insoumis contre Benoît Hamon (à qui il est reproché d’avoir fait perdre la gauche pour ne pas s’être retiré au profit de Mélenchon), les commentaires très droitiers sur l’immigration de Djordje Kuzmanovic, porte-parole de LFI sur les questions de défense et de politique internationale ou, sur un mode plus subtil, l’interview donnée par Mélenchon au magazine Famille chrétienne, plus proche de La Manif Pour Tous que de La France Insoumise. En août 2017, Kuzmanovic participait au nom de LFI à un débat organisé à la Sainte-Baume par le diocèse de Toulon-Fréjus (dont l’évêque est un sympathisant de La Manif Pour Tous), où il faisait notamment face à Christophe Billan, alors président de Sens Commun.

Néanmoins, le positionnement de LFI suscite des interrogations chez beaucoup de militants et sympathisants de gauche pourtant sévères vis-à-vis de la dérive droitière du PS et de son avatar LREM. Beaucoup ne sont pas à l’aise, voire sont horrifiés face à l’appropriation sans complexes des symboles nationaux par les représentants de LFI, car ils associent ces symboles au nationalisme et au militarisme (et d’ailleurs, le cas Kuzmanovic, qui est aussi le relais de LFI auprès des militaires et des catholiques traditionalistes, ne va pas les rassurer). Il y a aussi les relations de la LFI avec les mouvements sociaux et les syndicats. Mélenchon, par ses déclarations et les billets sur son blog à l’automne 2017 sur les mobilisations contre la politique du pouvoir macroniste, a braqué beaucoup de dirigeants d’organisations de salariés, très attachés à l’indépendance du syndicalisme par rapport au monde politique (l’esprit de la charte d’Amiens n’est pas mort…). La campagne des législatives de LFI a aussi suscité la perplexité. Le mouvement a donné une image d’hégémonisme (défaut autrefois reproché, rappelons-le, au PS, et à juste titre…), comme si les 7 millions d’électeurs de Mélenchon avaient donné aux Insoumis l’autorisation d’être les seuls représentants de la gauche. Cette stratégie de la table rase visant à la disparition de toute autre gauche que la leur, a eu un bilan contrasté. Au premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon était arrivé en tête dans 67 circonscriptions législatives, et dans 30 d’entre elles, avec plus de 30% des suffrages. Au second tour des législatives, seuls 17 Insoumis sont élus, certains de justesse, aidés par le correctif à la vague macroniste. Et surtout, il y a la substitution du clivage peuple versus élite à l’opposition droite/gauche. C’est une nouvelle manière d’envisager l’espace politique : pas à l’horizontale (gauche/droite), mais à la verticale. Le haut contre le bas, le peuple contre l’oligarchie. On a résumé ce positionnement par l’expression « populisme de gauche ». Dans une interview au site Le Vent Se Lève, Mélenchon explique clairement que pour lui, le populisme est un moyen et non une fin :

La révolution bolivarienne a produit chez nous un changement d’angle du regard. Nous reprenons alors toute une série de questions dans laquelle le PT et l’expérience brésilienne ne seront plus centraux. Pour moi, le chavisme est une expérience radicalement différente de celle du Brésil. Puisqu’il faut bien mettre un mot sur celle-ci, on va parler de populisme, bien que la méthode populiste recommande précisément de ne pas se battre pour des concepts disputés et d’utiliser des mots valises, des mots disponibles, afin de les remplir de la marchandise que l’on veut transporter. Il ne sert donc à rien de lutter en Europe pour s’approprier le terme « populiste ». C’est dommage mais c’est aussi stupide que de se battre pour le mot « gauche ». Les gloses sur « la vraie gauche », « la fausse gauche », « gauche à 100% », sont dépassées pour nous. Tout cela n’a pas de sens concret. Au contraire cela rend illisible le champ que l’on veut occuper. La bataille des idées est aussi une bataille de mouvement. Les guerres de positions ne sont pas pour nous.

Le changement d’angle nous conduit à considérer des dimensions que nous avions laissées de côté. Pour dire vrai, c’est Hugo Chavez qui nous a décomplexés. Ce fut une expérience personnelle assez émouvante. La dernière chose que j’ai faite avec lui, c’est un bout de campagne électorale en 2012. On m’avait envoyé là-bas pour m’aider à descendre du ring après la présidentielle et la législative de 2012. Le résultat fut à l’inverse. J’ai fait campagne avec lui. J’ai tellement appris ! Dans tant de domaines. J’ai pu voir par exemple la manière de parler à l’armée. Il s’agissait d’une promotion de cadets, un quatorze juillet. J’ai écouté le discours de Chavez, qui correspondait à l’idée que je me fais de ce que doit être l’outil militaire. Il faut dire que mon point de vue a toujours été décalé par rapport aux milieux politiques desquels je viens. Peut-être parce que j’ai commencé mon engagement politique avec le fondateur de l’Armée rouge, ce qui modifie quelque peu le regard que j’ai toujours porté sur l’armée.

Je cite ce thème comme un exemple. En toutes circonstances Chavez éduquait sur sa ligne nationaliste de gauche. Évidemment le contact avec Chavez percutait des dizaines de thèmes et de façon de faire. Et surtout, il illustrait une ligne générale qui devint la mienne à partir de là. Il ne s’agit plus de construire une avant-garde révolutionnaire mais de faire d’un peuple révolté un peuple révolutionnaire. La stratégie de la conflictualité est le moyen de cette orientation. J’ai vu Chavez manier le dégagisme contre son propre gouvernement et les élus de son propre parti devant des dizaines de milliers de gens criant « c’est comme ça qu’on gouverne pour le peuple » ! Chavez partait d’un intérêt général qu’il opposait pédagogiquement aux intérêts particuliers en les déconstruisant.

Justement, il se trouve que beaucoup de ceux qui expriment des réserves sur la stratégie de LFI ont des soucis avec le populisme comme moyen de conquête du pouvoir. Bien sûr, les Insoumis rétorqueront que cette stratégie a permis à Mélenchon de passer de 4 millions de voix et 11% des suffrages à 7 millions de voix et 19,58%, attirant des électeurs qui seraient allés vers l’abstention, voire le vote Front National, surtout chez les moins de 25 ans et les chômeurs, si l’on en croit l’étude d’Ipsos sur la sociologie de l’électorat du premier tour de la présidentielle de 2017. Pour une partie des Insoumis, de tels résultats justifient les appels du pied à un électorat souverainiste et conservateur, ainsi que les entretiens à des médias classés à droite (Causeur plutôt que Mediapart, Limite plutôt que Politis). Je me souviens que quelqu’un écrivait sur Facebook que La France Insoumise aurait pu lancer le slogan « gauche du travail, droite des valeurs » si Alain Soral ne l’avait pas fait en premier. Une affirmation aussi sévère en dit long sur la pensée de son auteur(e), qui n’est pas seul(e) à penser cela (un exemple ici) : les Insoumis sont les nouveaux « rouges-bruns ». Personnellement, je n’irai pas jusque là. Mais j’estime qu’il y a des motifs raisonnables de critiquer le concept de populisme de gauche. D’abord parce qu’il est basé sur le postulat que toutes les composantes du peuple (en gros, ceux qui n’appartiennent pas aux classes supérieures, en France ceux qui gagnent moins de 4 000 € par mois, soit plus de 80% de la population) auraient les mêmes intérêts et les mêmes priorités. Marine Le Pen, lors de la présidentielle, avait ce même postulat en tête quand elle a essayé entre les deux tours d’attirer des électeurs de Mélenchon, en pensant que leur hostilité au libéralisme économique de Macron serait plus forte que leur hostilité à l’identitarisme du programme lepeniste. Les reports de voix au second tour (que les sondages soient faits avant ou après) ont démontré que ce calcul était erroné. Parmi les électeurs de Mélenchon qui ont exprimé leur vote au second tour, il y a eu beaucoup plus de votes pour Macron que pour Le Pen. Cela ne confirme pas (quoi qu’en dise Pascale Tournier) l’hypothèse d’une convergence des électeurs de droite et de gauche sur la base de l’antilibéralisme ou de l’anticapitalisme. Cela invalide aussi la thèse des « extrêmes qui se rejoignent », résumée entre autres par un dessin de Plantu dans L’Express intitulé « L’ascension des néopopulismes« , assimilant Mélenchon et Le Pen. La direction de LFI se berce donc d’illusions en espérant attirer beaucoup d’électeurs conservateurs en conservant le même programme qu’en 2017. Tant que la question identitaire, avec la focalisation sur l’immigration et l’islam, sera (omni)présente dans le débat public en France, les Insoumis ne pourront attirer en masse des électeurs de droite qu’en reniant leur programme. En Espagne, si Podemos n’a pas réussi à depasser le PSOE (pourtant en petite forme depuis sa défaite en 2011) aux élections de 2015 et 2016, ce n’est pas seulement à cause de la résistance des vieux partis. C’est aussi à cause de la persistance des clivages sur la question nationale, entre ceux qui ont une vision homogène, monolingue et monoculturelle de la nation espagnole (le PP, Ciudadanos et une partie du PSOE), ceux qui, tout en étant attachés à l’unité de l’Espagne, veulent reconnaître son caractère pluriculturel (Podemos, une partie du PSOE), et ceux qui considèrent que l’État espagnol est un oppresseur et qu’il faut s’en séparer au plus vite (les indépendantistes basques et catalans). Des deux côtés des Pyrénées, il y a des clivages qui font concurrence à celui que Podemos et LFI veulent imposer dans le débat public (le peuple contre la caste), et les empêchent d’élargir leur électorat.

Le concept de populisme de gauche, en plus de nier la diversité sociale et idéologique du peuple, remet encore le FN au centre du jeu politique. Parler de populisme de gauche, c’est reconnaître implicitement qu’il existe un populisme de droite, dont le FN est le principal (sinon unique) représentant. C’est aussi surestimer l’attraction du FN sur les classes populaires. En réalité, le FN n’attire qu’une partie des classes populaires. Il y a beaucoup plus de prolétaires abstentionnistes, mal inscrits ou non-inscrits sur les listes électorales (au moins 3 millions de non-inscrits et 6,5 millions de mal inscrits en France, selon un rapport parlementaire remis en 2014) que d’ouvriers soutenant le FN aux élections. L’abstention, la mal inscription et la non inscription produisent un effet de loupe : elles rendent plus visibles les ouvriers électeurs du FN, parce qu’ils forment une part non négligeable des ouvriers qui votent. Il faut aussi ajouter un autre facteur à cet effet de loupe : la prise de distance vis-à-vis de la politique d’une bonne partie de la population, ceux que Brice Teinturier appelle les « PRAFistes » (pour « Plus rien à faire, plus rien à foutre« , environ un tiers des citoyens selon lui), ces personnes dégoûtées par les politiques. Parler à ces personnes, nouer avec elles une relation de confiance et les mobiliser est un travail beaucoup plus long et compliqué que donner des interviews dans les médias conservateurs…

Mais ce n’est pas le seul problème que doit régler La France Insoumise. Il y a la politique étrangère et la question européenne, principaux points de friction avec les autres forces de gauche. Sur le premier point, de mon point de vue, La France Insoumise tombe très (trop) souvent dans le campisme dans sa vision des relations internationales. Pour résumer, l’impérialisme états-unien est considéré comme la plus grande menace pour la paix du monde, du fait de ses très nombreux méfaits en Amérique latine (les renversements des gouvernements démocratiquement élus d’Arbenz au Guatemala et d’Allende au Chili, par exemple) et au Moyen-Orient (le reversement du gouvernement Mossadegh en Iran, ou la guerre en Irak). De fait, toutes les forces qui s’y opposent font l’objet d’un préjugé favorable, quand elles ne sont pas tout simplement absoutes de leurs fautes. On le voit bien à travers le soutien inconditionnel au régime chaviste (malgré sa dérive autoritaire depuis que Nicolas Maduro est au pouvoir), la complaisance vis-à-vis de la Russie poutinienne (alors que celle-ci n’est pas moins impérialiste que les USA, comme le montre le cas de l’Ukraine), ou le traitement controversé de la guerre en Syrie par Le Média, la web-TV de La France Insoumise. Cela revient pour LFI à tolérer pour l’étranger des actes qu’elle n’accepterait pas en France de la part du pouvoir macroniste, car ils sont liberticides et anti-démocratiques : entraves à la liberté de manifester, persécution des adversaires politiques et/ou des minorités… Sur la question européenne, il y a des divergences entre LFI et certaines forces de gauche comme EELV et Génération.s. La France Insoumise souhaite la renégociation des traités européens qui sont le principal obstacle à toute politique progressiste dans l’Union européenne. Ce programme de renégociations prévoit entre autres la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), celle de la Banque Centrale Européenne (BCE), la dévaluation de l’euro, la restructuration des dettes souveraines, la fin du dumping social et fiscal, un protectionnisme à l’échelle de l’UE. Ce programme est ce que LFI appelle le Plan A. En cas d’échec, il y a un Plan B : la sortie des traités européens avec les États favorables au plan A, avec la fin de la contribution de la France au budget de l’Union européenne, et un contrôle strict des capitaux et des marchandises. Or, Génération.s ne semble pas adhérer au Plan B, et surtout, les partis étrangers avec lesquels La France Insoumise s’est alliée pour les élections européennes de 2019, Podemos en Espagne et le Bloco de Esquerda au Portugal, ne sont pas sur la même ligne que le mouvement sur le Plan B. Les partenaires ibériques de LFI tiennent tout simplement compte de l’attachement de leurs compatriotes à la construction européenne. Que Mélenchon souhaite insister sur les convergences, comme il le dit sur son blog (et raillant au passage Génération.s et ses alliés pour les européennes, DiEM25 et Razem, en laissant entendre qu’ils ne représentent pas grand-chose) n’est guère surprenant. LFI reste sur sa ligne qui consiste à vouloir occuper tout l’espace de la gauche, sans revendiquer le vocable discrédité (merci Hollande !) de gauche, pour ratisser large et attirer de nouveaux électeurs, même s’ils viennent de la droite. Bref, avoir le beurre, l’argent du beurre et la crémière. Quel que soit en France le parti dominant de ce que Pierre Martin appelle le pôle démocrate écosocialiste, la question européenne restera un enjeu incontournable…

Quel avenir pour les droites avec le macronisme ?

Commençons par LR, l’héritier via l’UMP des droites modérées des 40 premières années de la Ve République. LR a limité la casse par rapport au PS en nombre de sièges en conservant une centaine de députés, mais le parti est divisé entre ceux qui se sont déclarés ouvertement favorables au tandem Macron-Philippe et qui ont formé avec l’UDI le groupe parlementaire des Constructifs (une trentaine de députés), ceux qui se disent partisans d’une opposition « constructive », votant ce qui correspond à leur programme, et ceux qui plaident pour une opposition dure, en présentant Macron comme un homme de gauche (mais y croient-ils vraiment ?).

L’élection de Laurent Wauquiez à la tête de LR en décembre 2017 a-t-elle apporté un début de solution aux problèmes du parti ? Pour l’instant, la réponse est non. De nombreux élus locaux et parlementaires de LR restent tentés par une coopération avec le pouvoir macroniste, mais hésitent à franchir le pas, comme le montre un article de L’Express publié en avril 2018. De plus, LR ne semble pas profiter de l’échec du Front National au cycle électoral de 2017, qui a déclenché une grave crise de leadership et de ligne idéologique dans le parti d’extrême droite. Mis en cause par les proches de Marion Maréchal Le Pen et surtout, fâché avec Marine Le Pen, Florian Philippot a quitté le FN et a créé son propre parti, les Patriotes, emmenant avec lui plusieurs élus locaux et l’un des 8 députés du FN, surtout dans le nord-est de la France. Quant au congrès du FN à Lille, en mars dernier, il n’a pas eu d’autre utilité que statutaire. Le changement de nom du parti (évoqué depuis 2012) et la suppression de la présidence d’honneur (dont le titulaire n’était autre que Jean-Marie Le Pen) ont été purement cosmétiques. Ils ne tranchent absolument pas la question de la ligne et celle du leadership, très importante dans un parti basé sur le principe du chef. Sur le plan idéologique, Marine Le Pen a rompu avec Philippot, mais elle ne s’est pas officiellement ralliée à la ligne d’union des droites soutenue par Marion Maréchal Le Pen, même si elle a fait de nombreux pas dans cette direction. Sur le plan du leadership, sa prestation au débat de la présidentielle a semé chez les militants et les sympathisants le doute sur ses capacités. Marion Maréchal Le Pen (qui, aux USA, a été bien accueillie par les proches de Trump, ce qui a suscité l’émoi de certains néo-conservateurs) reste une solution de rechange pour ceux qui doutent le plus. Malgré cela, le socle électoral du FN reste solide, contrairement à ce qu’espéraient les dirigeants de LR.

L’Ifop a publié en avril 2018 un sondage où Wauquiez était testé comme candidat de LR à la présidentielle. Il y réunit 8% des suffrages contre 20% pour Fillon au premier tour de la présidentielle de 2017. De son côté, Marine Le Pen se maintient dans le sondage de l’IFOP par rapport à la présidentielle de 2017 (23% contre 21,30% au premier tour de 2017). Nicolas Dupont-Aignan, avec 6% contre 4,70% en 2017, franchit le seuil symbolique des 5%. Quant à Emmanuel Macron, il réunit 36% des suffrages contre 24% au premier tour de 2017 ! Apportons une nuance : les candidats proposés à un sondage sur la présidentielle quatre ans avant l’échéance ne sont pas tous ceux que l’on retrouve au premier tour de la véritable élection. Le sondage en tant que tel ne fait que donner l’état de l’opinion publique à un instant T. Et ce que dit ce sondage, c’est que LR, sous la direction de Laurent Wauquiez, est incapable d’empêcher l’attraction d’une partie de son électorat par le macronisme, et en même temps, malgré un discours souvent outrancier sur la question identitaire, ne réussit pas à attirer à lui des sympathisants FN. Les interrogations à droite sur la stratégie et l’image dans l’opinion de Wauquiez sont légitimes. Bien sûr, certains préfèrent se rassurer sur la « trumpisation » de Wauquiez en se disant que Donald Trump, malgré (ou à cause de) sa mauvaise image a réussi à être élu. C’est oublier que la victoire de Trump est due aux effets du mode de scrutin, à la mauvaise campagne d’Hillary Clinton (qui suscitait la défiance dans son propre camp), au fait que beaucoup d’Américains considèrent que le pays n’est pas sorti de la crise (malgré des indicateurs tels que la croissance du PIB et le taux de chômage au vert), et à la prégnance d’un certain anti-intellectualisme aux USA, où une partie de l’opinion préfère ceux qui se présentent comme des hommes forts et virils à des intellectuels perçus comme mous et hésitants. Michael Moore a donné certaines de ces explications sur son blog dans un billet prémonitoire. Au-delà de la personne du président de LR (dont la gestion comme maire et comme président de région est critiquée), cela dit plusieurs choses sur le parti :

  • aucune leçon n’a été tirée des échecs de Sarkozy en 2012 et de Fillon en 2017 ;
  • les dirigeants de LR s’imaginent qu’il suffit d’attendre le discrédit du macronisme pour se refaire une santé dans l’opposition, où il faut marquer sa différence par des discours tonitruants sans se soucier de leur caractère démagogique ;
  • LR n’a pas d’autre chose à proposer aux électeurs que le discours identitaire et le discours néo-libéral ;
  • LR n’a pas de réflexion sérieuse sur des questions importantes telles que les mutations du travail et l’environnement, parce qu’il ne veut pas remettre en question le capitalisme et le productivisme, et en reste donc au stade des déclarations d’intention, comme le montrent les propos de Wauquiez et de Valérie Pécresse ;
  • les gens de droite qui réfléchissent sur autre chose que le marché et/ou l’identité (comme les animateurs de la revue Limite, proche de La Manif Pour Tous, sur l’écologie, et dont certains rédacteurs ne cachent pas leur antilibéralisme) ne verront jamais leurs idées servir d’outils à la construction d’un programme électoral pour LR.

Une telle situation appelle à une clarification. La stratégie d’Emmanuel Macron consistant à constituer un pôle libéral mondialisateur en séduisant les sociaux-libéraux à gauche et le centre droit est sur le point de fonctionner. LR ne peut pas être d’un côté sur une ligne identitaire pour jouer à être « la stéréo du FN » (pour reprendre la formule bien trouvée d’un ancien membre du parti, autrefois député RPR, qui va même jusqu’à faire référence à l’arrivée au pouvoir des nazis), et de l’autre maintenir étanche la frontière avec le FN sur la question des alliances. Prétendre le contraire, c’est être dans le déni. L’enjeu, tant pour LR que pour le FN, est de prendre position sur la question de l’union des droites. En novembre 2017, avant le congrès de Lille, Marine Le Pen a invité Wauquiez « à proposer une alliance politique« . À LR, l’ancien député et ministre Thierry Mariani pense qu’il faut tirer les conséquences de l’attraction du macronisme sur le centre droit, comme il l’explique en mars 2018 au Journal du Dimanche :

Les Républicains, qui se présentaient comme le parti de la droite et du centre, ne sont plus aujourd’hui que le parti de la droite. Les centristes comme Jean Leonetti, à quelques exceptions près, sont passés chez Macron. Nous n’avons donc plus d’alliés. Il faut en tirer les conséquences et se poser les vraies questions : peut-on arriver au pouvoir tout seuls ? Peut-on constituer une majorité sans alliés ? La réponse est non. Sans alliés, nous allons rester dans l’opposition pour longtemps. Il est temps de renverser la table. Le Front national a évolué. Regardons si un accord ou un rapprochement sont possibles. Parce que si on veut des alliés, ils seront forcément de ce côté-là si on veut appliquer un programme de droite.

Avec l’ancien candidat à la primaire de la droite et du centre, et président du PCD, Jean-Frédéric Poisson, Thierry Mariani est cité au FN comme potentiel partenaire du FN aux élections européennes. Les mêmes hommes ont signé en avril 2018 dans Valeurs actuelles un appel pour l’unité de la droite, avec une trentaine de personnalités. On retrouve toute une frange de l’extrême droite et de la droite extrême, de l’aile droite de LR au FN, en passant par le CNIP, le PCD, DLF, le MPF, le SIEL, la Ligue du Sud, et il y a même une élue MODEM. Au même moment, en Gironde, des élus LR, DLF et FN se sont réunis pour discuter d’une alliance sans consulter les directions nationales de leurs partis respectifs. Et le chef de la fédération FN du Finistère a déclaré que des élus de droite du département souhaitaient accueillir les lepénistes sur leurs listes aux municipales de 2020. Si « l’appel d’Angers » de Valeurs actuelles a peu de chances d’avoir un impact immédiat, et que la majorité de ses premiers signataires sont des has been qui ont leur avenir derrière eux, il démontre, avec les initiatives locales de rapprochement transpartisan (qui ne sont pas nouvelles), que le désir d’une clarification idéologique autour d’un pôle conservateur et identitaire à droite (l’un des trois pôles identifiés par Pierre Martin), surtout après l’émergence du macronisme, est profond.

Quel avenir pour le camp macroniste ?

On a parlé plus haut des tentatives de LREM pour débaucher des élus locaux de LR, et du sondage de l’Ifop qui plaçait Emmanuel Macron en bonne position pour une éventuelle présidentielle. Autant d’éléments qui montrent que la récupération du centre gauche par Macron s’est réalisée pour l’essentiel à la présidentielle, et que celle du centre droit n’est pas encore terminée. Les macronistes doivent de prendre à LR les élus et électeurs attachés à la construction européenne et au libéralisme économique. L’électorat macroniste est le plus libéral, le plus européiste, le plus optimiste, l’un des moins sécuritaires et l’un des moins nationalistes. Quant à ceux qui sont intéressés par le souverainisme et les questions identitaires, ils auront le choix entre rester fidèles à ce qui reste de LR, un parti résiduel adepte du « ni-ni » (ni macronisme, ni lepenisme), et rejoindre le FN dans une union des droites. Edouard Philippe ne fanfaronne pas quand il dit que la recomposition politique est « très loin d’être achevée«  et que « la poutre travaille encore« .

Cependant, il y a des signes qui laissent à penser que LREM souhaite aller au-delà du simple « arrimage » du centre droit au pôle libéral mondialisateur. Est-ce que LREM veut remplacer LR et devenir à terme le parti de la droite et du centre ? Et est-ce qu’Emmanuel Macron avait cette idée-là en tête depuis longtemps ? En tout cas, depuis la création de LREM, Macron a envoyé des signaux à l’électorat conservateur :

En apprenant la visite au Puy du Fou, puis en lisant l’interview dans L’Obs, j’étais perplexe. Je me demandais si Macron ne faisait pas une espèce d’étude de marché (d’ailleurs, la préparation de sa candidature s’y apparentait), pour savoir auprès de quelles catégories son programme allait avoir un écho. Je me disais aussi que ces signaux ne servaient à rien, puisqu’ils étaient destinés à des électeurs qui ne voteraient pas pour lui. Mais Emmanuel Macron est trop intelligent pour faire cela gratuitement, sans qu’il y ait une conviction ou une intention derrière.

Et il y a la politique gouvernementale. Force est de constater que si Emmanuel Macron a été élu grâce à des électeurs de gauche et de centre gauche, les politiques mises en œuvre par les macronistes au gouvernement ne s’adressent pas vraiment à ces parties du spectre politique. Il suffit de citer les principales actions du gouvernement : la suppression de l’ISF, la réforme du Code du travail, l’augmentation de la CSG pour les retraités, l’ouverture à la concurrence de la SNCF, la loi Asile et immigration… Sur ce dernier sujet, on a vu des députés macronistes et lepenistes voter en même temps contre un amendement qui limitait l’internement des enfants dans les centres de rétention. Au même moment, des militants identitaires organisaient une action pour empêcher le passage de migrants, en se substituant de fait à la police, sans être inquiétés. Dans un autre genre, on a appris que le gouvernement français s’est opposé pour des raisons financières à l’application d’une directive européenne sur le congé parental, avec l’Autriche, dont le gouvernement a des ministres d’extrême droite, et la Hongrie de Victor Orban, dont le gouvernement promeut la « démocratie illibérale« . Tout récemment, au Conseil de Paris, les élus macronistes ont déposé un vœu proposant la vente de logement sociaux, dans une ville qui en manque. Le Conseil a rejeté cette proposition d’inspiration thatchérienne et fort peu progressiste. Au colloque de janvier dernier, Sylvie Studel et Vincent Martigny émettaient l’hypothèse d’un glissement vers la droite du socle de LREM. La perception de la politique gouvernementale par l’opinion publique a non seulement fait écho à cette intuition, mais l’a confirmée. Une enquête réalisée par Ipsos pour Le Monde et publiée en avril 2018 révèle que pour une majorité de sondés, LREM est un parti de droite. 25% au centre droite, 20% à droite et 5% très à droite. En mars 2017, 33% d’entre eux classaient LREM au centre, ils ne sont plus que 21% aujourd’hui dans l’enquête d’Ipsos.

ispos postionnement lrem
LREM, du centre à la droite…

Dans la même étude, en plus de la perception du positionnement de LREM, on nous montre comment les sondés se positionnent sur l’axe droite-gauche et comment ils positionnent les partis politiques sur cet axe.

ispsos autoposition gauche droite

ipsos positionnement partis
L’axe droite-gauche, obsolète ?

On voit que malgré la recomposition politique provoquée par l’émergence au centre (pour combien de temps encore ?) de LREM et à gauche de La France Insoumise, l’opposition gauche-droite, malgré les volontés de la nier et les proclamations de son obsolescence, est toujours là, puisqu’une majorité de gens continue de se positionner sur cet axe, et se base en partie sur lui pour juger l’action des partis et personnalités politiques. D’autres enquêtes d’opinion constatent une forte progression du soutien à l’action d’Emmanuel Macron à droite, corrélée à une dégringolade à gauche. Dans Libération du 7 mai 2018, Philippe de Villiers (malgré le conflit entre son frère et le président sur le budget de la défense), François d’Orcival (éditorialiste à Valeurs actuelles) et Jean-Luc Moudenc (maire LR de Toulouse) ne cachent pas la bonne impression que Macron leur a fait. En Vendée, le quotidien a rencontré des électeurs et des élus locaux de droite qui regardent Macron avec bienveillance. Et n’oublions pas de parler de la presse étrangère, en particulier les journaux et magazines anglophones et germanophones d’obédience libérale (Forbes, le Wall Street Journal, le Financial Times, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Welt…), qui s’extasie sur le jeune et nouveau leader qui va remettre la France sur les rails et défendre le libre échange… Comme le dit sur Facebook la journaliste Valérie de Saint-Do, Macron a été vendu lors de la campagne présidentielle comme un équivalent de Justin Trudeau, et les Français se retrouvent en fait avec un héritier de Thatcher et Reagan.

Macron FAZ
Jeune loup ou golden boy ? Les deux !

Macron frankfurter+allgemeine+woche
Le nouveau leader de l’Europe, vraiment ?

On a l’habitude de considérer le macronisme comme un avatar du social-libéralisme. En fait, il faudrait plutôt parler de techno-libéralisme. En réfléchissant bien, je pense qu’il faut voir LREM comme un parti « techno-libéral ». Et ce pour plusieurs raisons :

  • la conception technocratique de la gouvernance, dont la composition du gouvernement est un révélateur. Beaucoup de ses membres n’ont jamais été élus (Macron disait en 2015 qu’être député était « le cursus honorum d’un ancien temps« ), et ont été nommés pour leurs compétences ou leur expertise (l’éducation, la culture, la santé…), et/ou parce qu’ils offraient la garantie que leur ministère serait géré de façon purement comptable (la défense, les transports, le travail…) ;
  • l’intention affichée (entre autres via une tribune de Bruno Le Maire publiée en mars 2018 sur Numerama) de faire de la France un acteur clé de la finance numérique en général et du marché des cryptomonnaies en particulier, sans trop se soucier de la question de la régulation et du risque de crise systémique à la suite d’une bulle spéculative ;
  • l’intérêt pour les nouvelles technologies de l’information et de communication, plus dans le sens de la création de financements pour les start-up et d’une fiscalité favorable aux entreprises du numérique, que dans celui la participation citoyenne que souhaitent les promoteurs des Civic Tech.

Ajoutons que le rôle politique des GAFAM ne se limite pas au lobbying. Les entreprises du numérique, plus précisément les produits et les services (smartphones, logiciels, plateformes, réseaux sociaux…) qu’elles proposent, peuvent être des instruments dans des opérations en vue d’influencer les opinions publiques (comme le fait la Russie), ou de renforcer le contrôle de la société par des gouvernements autoritaires (comme c’est le cas en Chine), sans oublier la marchandisation de toutes les activités humaines (comme l’utilisation commerciale des données personnelles). À part la volonté de légiférer contre les fake news, le pouvoir macroniste semble montrer une grande naïveté sur la question du numérique. De plus, il semble ne pas être à l’écoute du désir d’horizontalité et de participation citoyenne aux politiques publiques dont Nuit Debout et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ont été les incarnations les plus visibles. Il va au contraire dans l’affirmation des traits les plus caricaturaux de la Ve République, à savoir l’exercice d’un pouvoir fort par un exécutif qui traite l’Assemblée nationale en chambre d’enregistrement de ses décisions. Sur le plan des libertés publiques, la situation n’est pas rassurante. Avec la loi antiterroriste que la Parlement a adoptée en octobre 2017, sur laquelle la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) avait émi en juillet 2017 un avis globalement négatif, on peut dire qu’on est dans un état d’exception quasi permanent. L’état d’urgence mis en place après les attentats du 13 novembre 2015 a servi de prétexte pour empêcher les manifestations de militants écologistes durant la COP21, comme l’a admis François Hollande lui-même. Qui nous dit que la loi antiterroriste ne sera pas utilisée pour empêcher la mobilisation dans l’espace public de mouvements qui ne plaisent pas (sur le fond et/ou la forme) au gouvernement, voire de les présenter comme une menace pour la sûreté du pays ? Depuis la constitutionnalisation de l’état d’urgence, le risque de tomber dans un régime post-démocratique est réel. Tout en étant formellement en démocratie, le pouvoir applique des mesures qui la limitent sévèrement, en prétextant la réduction des libertés au profit de la sécurité. On est vraiment sur une mauvaise pente.

Comment tout ça va finir ?

Je ne résiste pas à l’envie de citer Vincent Martigny, qui a donné une interview très intéressante dans le numéro de mai 2018 de Society :

La relation des Français avec leurs présidents, c’est une histoire d’amour qui finit toujours mal ! Et dans l’histoire politique française, tout ce qui a fini par poser problème avec les présidents successifs était présent dès le début. Pour De Gaulle, cela a été l’autoritarisme et un décalage générationnel ; pour Mitterrand, les goûts des intrigues, les secrets qui sont remontés à la fin de son second mandat. Chirac, c’était le reproche du roi fainéant plus intéressé par la conquête du pouvoir que par son exercice. Sarkozy, ce fut le style personnel, l’amour de l’argent que l’on a observé dès la soirée au Fouquet’s. Et Hollande, la difficulté à trancher et à incarner une présidence qui, en France, n’est jamais normale. Il suffit d’observer ce qui s’est passé depuis un an, d’analyser les premiers griefs à l’encontre de Macron pour entrevoir la manière dont le divorce s’opérera, tôt ou tard, entre les Français et lui. La question importante, ce n’est pas de savoir si cela arrivera. C’est de savoir quand.

Un système politique qui demande au président de la République d’être un surhomme, voire Dieu, ne peut que produire chez les électeurs que de la déception, le sentiment de trahison, et le rejet. À bon entendeur…

Concession(s) de domaine(s) public(s)

En février, le gouvernement a présenté son projet de « réforme » de la SNCF, en se basant pour le justifier sur le rapport que Jean-Cyril Spinetta, ancien PDG d’Air France, a remis au Premier ministre. Le rapport propose entre autres la fin du régime spécial des cheminots, la fermeture des lignes déficitaires (déjà en cours depuis quelques années) et la transformation de la SNCF, pour l’instant un EPIC, en société anonyme à capital public, afin de rendre l’entreprise, qui perd trop d’argent au goût de certains, plus concurrentielle. Beaucoup de critiques du rapport Spinetta (ici ou ) rappellent, à juste titre, que l’endettement de la SNCF et de ses filiales a été provoqué par l’Etat, et que la fermeture des petites lignes, justifiée par des motifs purement comptables, est contradictoire avec l’intention de revaloriser le rail. De plus, ils souhaitent que l’Etat français reprenne à sa charge la dette de la SNCF (environ 50 milliards d’euros), comme l’a fait en 1994 l’Etat fédéral allemand pour la dette de la Deutsche Bahn (qui était de 35 milliards d’euros). D’autres détracteurs voient dans la transformation de la SNCF en société anonyme une stratégie pour entamer en douceur la privatisation de l’entreprise au nom de la concurrence. Dans l’affaire, les cheminots servent de boucs émissaires commodes pour le pouvoir macroniste et les ultra-libéraux de l’IFRAP.

La privatisation d’une entreprise publique endettée pour la rendre plus performante n’est pas une idée nouvelle. Elle a été appliquée dans le domaine audiovisuel il y a plus de 30 ans, à une chaîne de télévision : TF1. Mais revenons quelques années avant la privatisation, au début des années 1980. Le début de la décennie a vu la fin du monopole d’Etat sur l’audiovisuel (la loi du 29 juillet 1982 déclare dans l’article 1 que « la communication audiovisuelle est libre« ), la création de la première instance de régulation de l’audiovisuel (la Haute autorité de la communication audiovisuelle), et l’apparition des chaînes privées, qu’elles soient à péage (comme Canal + en 1984) ou financées par les recettes publicitaires (comme La Cinq et TV6, future M6, en 1986).

I) TF1, une chaîne en crise : l’alternance de mai-juin 1981 et ses conséquences

Dès son arrivée au pouvoir en mai 1981, la gauche entend marquer le changement dans le secteur de l’audiovisuel public, qui a subi beaucoup de transformations depuis le démantèlement de l’ORTF (Office de la Radio Télévision Française) en 1974. Les huées visant Jean-Pierre Elkabbach (directeur de l’information d’Antenne 2 et co-animateur de Cartes sur table) et les frères Alain et Patrice Duhamel (respectivement co-animateur de Cartes sur table et chef du service politique de la rédaction de TF1) le soir de l’élection de François Mitterrand sur la place de la Bastille étaient révélatrices de cette volonté de changement. La gauche (et tout particulièrement les communistes) reproche à la télévision l’absence d’information honnête et pluraliste (et ce malgré les promesses de Valéry Giscard d’Estaing en 1974) et l’omniprésence des programmes de divertissement (les Carpentier, Danielle Gilbert et Guy Lux sont les principaux visés). Mais contrairement à ce qui s’était passé au lendemain des évènements de mai 1968 (110 départs1), et au moment du démantèlement de l’ORTF en août 1974 (440 départs2 sur 16 000 agents3), il n’y a pas de ”purge” massive. Sur les sept sociétés issues de l’ORTF (TF1, Antenne 2, FR3, Radio France, la SFP, TDF et l’INA) Le Monde n’enregistre en septembre 1981 que 40 départs4, et selon Roland Passevant, moins d’une dizaine de journalistes ont été contraints au départ5. Ceux qui partent sont pour la plupart les dirigeants des sociétés issues de l’ORTF et des directeurs de l’information auxquels le nouveau pouvoir reproche, pour reprendre les propos tenus le 12 juin 1981 par le ministre de la Communication Georges Fillioud, de s’être ”comportés non en informateurs objectifs, mais en partisans politiques6”. Ainsi, le PDG de TF1 depuis 1978, Jean-Louis Guillaud, démissionne le 23 juillet 1981, après avoir négocié le montant de ses indemnités. Il est aussitôt remplacé par un conseiller d’Etat, Jacques Boutet. Des journalistes mis à l’écart en 1968 et 1974, comme André Harris et Alain de Sédouy, reviennent à l’antenne. Mais ces changements ne sont pas considérés comme suffisants par une partie de la rédaction de TF1.

A) Une rédaction profondément divisée

Le 15 septembre 1981, la section CFDT de la chaîne adresse une lettre ouverte à Jacques Boutet. Cette lettre demande à mots à peine couverts le renvoi de tous les responsables nommés sous le septennat giscardien et maintenus à leur poste par la gauche, comme le directeur de l’information de TF1, Jean-Marie Cavada, contre lequel la rédaction a voté le 10 juillet avec le soutien discret de Georges Fillioud une motion de défiance :

Depuis le 10 mai, seul dans l’ex-ORTF, Jean-Pierre Elkabbach a été licencié avec plus de 1,5 million de francs. Où est le scandale ? Nous vous reprochons aujourd’hui de prendre des mesures qui ne visent qu’à reconduire dans leurs fonctions et prérogatives ceux-là mêmes qui utilisèrent le service public au profit de leurs intérêts idéologiques ou personnels […]. Nous exigeons que les choses ne se fassent plus contre ou sans notre avis, que nos revendications soient enfin prises en compte et non méprisées. Notre conduite nous amène à agréer l’expression de M. le ministre de la Communication : ”Mobilisez-vous dans les rédactions des entreprises”. C’est pourquoi nous vous demandons à des postes clés des hommes nouveaux redevables devant l’opinion publique de la mission de service public qui leur a été confiée. C’est pour nous le véritable sens de la consultation du 10 mai.

Libération, qui cite des extraits de la lettre dans son édition du 18 septembre7, accuse la CFDT de pratiquer une chasse aux sorcières, conteste leur légitimité à parler au nom de l’opinion et cite un sondage de la SOFRES réalisé du 21 au 27 août selon lequel le renouvellement des dirigeants de l’audiovisuel public susciterait l’indifférence d’une majorité de Français (52%). La CFDT réplique dans son droit de réponse publié le 28 septembre que le changement des responsables nommés par l’ancienne majorité est nécessaire et légitime, du fait du manque d’honnêteté de l’information dont ils ont fait preuve. Ils sont donc ”coupables de lèse-service public”. Libération, dans son commentaire du droit de réponse, considère que ”le maintien d’un certain nombre de responsables, à supposer qu’ils aient été les courroies de transmission de l’ancien régime, assure un certain pluralisme”. Cependant, la CFDT et ses alliés finissent par obtenir le départ de Jean-Marie Cavada. Ils profitent de la suspension en janvier 1982 d’un adjoint de ce dernier, Jacques Hébert, dont les sympathies de droite sont connues, accusé d’avoir truqué un reportage (il aurait orienté les propos d’une électrice dans un sens défavorable au candidat socialiste dans une élection législative partielle à Provins8), pour obtenir sa démission en février 1982. Jean-Marie Cavada est remplacé le rédacteur en chef Jean-Pierre Guérin, ancien d’Antenne 2, mais qui a travaillé à TF1 jusqu’en 1978. Malgré cela, il ne parvient pas à imposer son autorité à la rédaction. De plus, certaines nominations de chefs de service, en particulier le service politique et le service social, lui ont été imposées par Jacques Boutet.

Mais les conflits au sein de la rédaction ne se limitent pas aux changements de chefs. Il y a aussi la manière de faire l’information. En juin 1981, des représentants du personnel, parmi lesquels figurent Marie-Laure Augry, Alain Chaillou, Alain Denvers (le fils de l’élu PS Albert Denvers), Jean-Pierre Berthet et Jean-Loup Demigneux, avaient publié un texte dans lequel ils se plaignaient d’avoir ”ni les moyens, ni les garanties suffisantes pour faire respecter [leur] déontologie professionnelle et [leur] mission de service public avec le système d’information qu[‘ils] pratiqu[ent]” et réclament ”une autre forme de journalisme de télévision9”. En termes clairs, ils réclament un journalisme non institutionnel, reflétant fidèlement le contexte social et politique, analysant l’actualité à froid, et nourri d’enquêtes et de reportages. Une telle conception du journalisme induit le traitement de chaque sujet par un spécialiste, le primat du commentaire sur l’image et la rupture avec ce qu’on n’appelle pas encore ”l’info spectacle” et la starisation du présentateur du JT, comme ce fut le cas avec Roger Gicquel au JT de 20 heures de 1975 à 1980. Mais cette remise en cause radicale des méthodes de conception de l’information télévisée tourne court, essentiellement à cause des luttes de clans au sein de la rédaction, qui reflètent les clivages politiques et syndicaux, ainsi que les rivalités personnelles. Les rescapés de l’équipe de Jean-Louis Guillaud, marqués à droite, s’opposent aux nouveaux venus et aux revenants, clairement à gauche, et la CGT et la CFDT s’opposent à FO et la CFTC. Les rares journalistes communistes de la rédaction ont du mal à trouver leur place, car leur étiquette les poursuit. Certains sont même au bord de la dépression10… Les inégalités de statuts et de salaires entre journalistes contribuent à aggraver la situation, et ne facilitent pas la tâche de Jean-Pierre Guérin. Le plan de réforme de l’information que ce dernier présente en janvier 1983 est critiqué dans un tract11 de la CGT, de la CFDT et du SNJ, qui lui reprochent d’être conçu ”dans la précipitation et l’indécision” et de préférer la forme au fond. Les syndicats constatent un ”malaise ambiant et persistant”, et proposent de réunir les journalistes ”autour d’un projet commun, dans la rigueur, la clarté et l’imagination”, plutôt que de s’enfermer dans ”une réflexion purement formelle”. La nouveauté à l’antenne de TF1 est illustrée non pas par l’information, mais par Droit de réponse, une émission de débat présentée par Michel Polac le samedi soir à 20 h 30 à partir de décembre 1981, et que les critiques, nombreux à droite mais aussi à gauche, taxent de vulgarité à cause de la virulence des débats. En janvier 1982, le débat qui opposait les journalistes de Charlie Hebdo (qui venait de cesser sa publication) à ceux du Quotidien de Paris, de Minute, et Jean-François Kahn, avait tourné à l’injure, et une bagarre avait eu lieu à la fin de l’émission.

B) La concurrence d’Antenne 2

Pour contrer la starisation des présentateurs du JT (”le culte du présentateur unique”, pour reprendre l’expression de Françoise Kramer), la rédaction de TF1 avait mis en place la présentation tournante du JT de 20 heures, d’abord en alternance (avec Jean-Claude Narcy, Jean-Pierre Berthet et Jean-Loup Demigneux), puis par couples (Jean-Claude Narcy et Françoise Kramer, Jean-Pierre Berthet et Geneviève Buchi). Mais aucune des formules ne marche. Pire, l’audience de TF1 chute au profit d’Antenne 2, à en croire un sondage du CESP (Centre d’études des supports de publicité) rendu public le 17 mars 1983. La part d’audience (c’est-à-dire la part de la durée totale d’écoute de la télévision) de TF1 était de 46% en 1981. Elle tombe à 42% en 1982 puis à 38% en 198312. Parallèlement, la part d’audience d’Antenne 2 passe de 37% en 1981 à 40% en 1982 puis à 46% en 1983. En février 1983, selon le CESP, l’audience cumulée (la proportion de la population regardant une chaîne pendant la journée) d’Antenne 2 est supérieure à celle de TF1 (56,1% contre 53,1%)13.

Cette domination d’Antenne 2 peut surprendre, car la rédaction de la chaîne est réputée pour être autant, voire plus contestataire que celle de TF1. Il faut rappeler que le départ de Jean-Pierre Elkabbach de la direction de l’information au lendemain des législatives de juin 1981 s’est fait sous les crachats et les insultes des journalistes, qui lui reprochaient sa soumission à l’ancien pouvoir, car il avait tout fait pour empêcher le traitement des affaires embarrassantes pour le pouvoir giscardien (comme ”l’affaire des diamants”). Ce sont les journalistes, plus que le nouveau pouvoir, qui ont poussé Elkabbach à partir. Mais peu après la nomination de Pierre Desgraupes comme PDG d’Antenne 2 le 23 juillet 1981, la rédaction conteste François-Henri de Virieu, le directeur de l’information, qui est jugé trop autoritaire, et veut un droit de regard sur la désignation du directeur de la rédaction, qu’elle souhaite élire. En décembre 1982, François-Henri de Virieu est remplacé par Pierre Lescure, plus consensuel, ce qui permet à Pierre Desgraupes de consolider son autorité, tout en garantissant aux journalistes leur protection contre les pressions politiques.

Comme leurs confrères de TF1, les journalistes d’Antenne 2 ont eux aussi tenté de remettre en cause la façon de faire l’information télévisée. La traduction à l’écran de ces intentions est un échec relatif. La rédaction d’Antenne 2 des journaux de mi-journée expérimentaux, intitulés Journal d’en France. Les journalistes disparaissent de l’écran au profit des habitants d’un petit village, qui sont censés élaborer l’information. Mais la forme rappelle plus les micro-trottoirs qu’un vrai JT, et Pierre Desgraupes contraint la rédaction à revenir au JT traditionnel, avec un présentateur en plateau lançant et commentant les reportages. Et ce, avec les risques de starisation du présentateur, comme le montre la démission de Patrick Poivre d’Arvor en juillet 1983. Ce dernier disputait la présentation du JT de 20 heures à Christine Ockrent, que Pierre Desgraupes avait nommée à la rédaction en chef de ce même JT, puis à sa présentation. Malgré cela, Antenne 2 est plus regardée que TF1, car Christine Ockrent incarne, en apparence sinon en réalité, un journalisme objectif, qui privilégie la relation des faits au commentaire, et rompt avec le ”journalisme couché”, qu’incarnait par exemple Michel Droit à l’époque de l’ORTF dans ses interviews du général de Gaulle (un exemple ici). Antenne 2 part donc avec un gros avantage sur TF1 : elle a une meilleure image de marque, et donne l’impression d’être indépendante du pouvoir politique, car Pierre Desgraupes essaie autant que possible de résister aux pressions du gouvernement. Quant à TF1, le secteur de l’information a été conçu dès le départ pour être le porte-parole du gouvernement, comme avant elle la première chaine de l’ORTF (”La voix de la France”, aurait dit Georges Pompidou). Avant 1981, le gouvernement connaissait le sommaire des JT par le biais du directeur de l’information et du PDG14. Enfin, TF1 a l’image d’une chaîne ”ringarde” et ”bas de gamme”, qui tire le public vers le bas avec des émissions de divertissement.

C) La valse des présidents

La crise au sein de la chaîne se voit aussi à travers l’instabilité de la direction : trois PDG se succèdent entre juillet 1981 et juillet 1983. Comme on l’avait dit plus haut, Jean-Louis Guillaud avait été contraint de quitter son poste à la suite des élections de 1981, pour être remplacé par Jacques Boutet le 23 juillet 1981. Ce dernier, conseiller d’État de formation, avait été administrateur de la Loterie nationale (l’ancêtre de la Française des jeux, actuellement en cours de privatisation), puis rapporteur de la commission de contrôle de la campagne électorale pour les présidentielles de 1981. Il était donc chargé de faire respecter l’égalité des temps de parole des candidats. François Mitterrand ayant eu une bonne impression de lui à ce dernier poste, il propose sa nomination à la tête de TF1 alors que Jacques Boutet ne connaît rien ou presque de la télévision et ne le cache pas.

Du fait de son inexpérience, il a beaucoup de mal à imposer son autorité aux journalistes de la chaîne (qui le méprisent), contrairement à Pierre Desgraupes à Antenne 2. De plus, il commet nombre d’erreurs. En décembre 1981, la diffusion du reportage Les Trottoirs de Manille, sur la prostitution enfantine aux Philippines, lui vaut les sévères critiques de Georges Fillioud. Le 20 juillet 1982, il autorise la diffusion d’une émission de Georgette Elgey sur François Mitterrand, Ecrits et discours de François Mitterrand, considérée comme hagiographique par la presse15, alors que le président de la République n’avait pas souhaité cette diffusion et l’avait fait savoir par communiqué plusieurs heures auparavant. Enfin, Jacques Boutet s’entend mal avec Jean-Marie Cavada, qui a quitté la direction de l’information en février 1982, et se révèle incapable de faire face aux luttes de clans dans la chaîne. Aussi son bilan est-il jugé globalement négatif par le gouvernement et la Haute Autorité, dont les membres prennent leurs fonctions le 31 août 1982. À sa demande, Jacques Boutet est relevé de ses fonctions en septembre 1982 et remplacé le 17 du même mois par un autre haut fonctionnaire, Michel May.

Celui-ci est un instituteur devenu énarque et conseiller à la Cour des comptes, a été directeur adjoint de l’ORTF en 1973, puis secrétaire général de l’ORTF en 1974, peu de temps avant son démantèlement. Il s’est surtout occupé des aspects financiers et budgétaires et de la gestion de l’Office. Il a été proposé au gouvernement et à la Haute Autorité par Jérôme Clément, conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Jérôme Clément présente Michel May comme un ”solide géomètre” qui a le ”profil idéal, équilibré, droit16. En termes clairs, ce sont ses qualités d’administrateur et de gestionnaire, plus que sa connaissance de la télévision et des programmes (qu’il ne regarde pas ou presque, comme il le dit à son successeur Hervé Bourges au moment de la passation de pouvoirs), qui ont été déterminantes dans la nomination de Michel May. Aussi ce dernier, pour résoudre les problèmes de trésorerie de TF1, réduit les budgets des postes les plus dépensiers, comme celui de la création. Il se rend rapidement impopulaire au sein de la chaîne.

Comme Jacques Boutet, Michel May échoue dans sa tâche. Il est très secret, communique peu, n’a pas la confiance des syndicats, et encore moins celle des journalistes, qu’il considère comme des ”cons” et des ”emmerdeurs”. D’où des relations très tendues avec Jean-Pierre Guérin, qui se plaint d’être obligé de travailler avec une équipe qu’il n’a pas choisie et des journalistes avec lesquels il a de très mauvaises relations (comme Alain Denvers, le présentateur des Mercredis de l’information, qui a été imposé par Michel May). Michel May lui reproche les mauvais résultats d’audience des JT de TF1 et ne cache pas son scepticisme face à la formule de la présentation en couples. Jean-Pierre Guérin se défend en répondant qu’il lui faut des moyens matériels et le droit de travailler avec des journalistes de son choix, ce qui implique de se débarrasser des ”placardisés” comme Roger Gicquel et des journalistes qui ne font pas leur travail et donc, de réduire les effectifs de la rédaction (280 journalistes en 1983). De son côté, la Haute Autorité, lors d’une audience le 23 juin 1983, critique sévèrement l’efficacité de la gestion de TF1 par Michel May, que certains considèrent déjà comme un président en sursis car il a plusieurs fois parlé de démissionner, et l’inégalité des temps de parole entre la majorité et l’opposition, au profit de la première. Une semaine plus tard, Michel May a un entretien avec Jean-Pierre Guérin, qui se passe mal. Il ne tient pas compte de ses objections, met fin à ses fonctions de directeur de l’information le 1er juillet 1983 et le remplace par Jean Lanzi, lui aussi ancien journaliste à l’ORTF et à Antenne 2, ancien présentateur de l’émission La Maison de TF1 et conseiller du PDG de TF1 chargé de l’antenne. La nouvelle du limogeage de Jean-Pierre Guérin provoque la colère des journalistes et des syndicats, et la saisie de la Haute Autorité par l’opposition de droite. La décision de Michel May suscite aussi des critiques à gauche. Le 8 juillet, un article de l’hebdomadaire socialiste L’Unité17 lui reproche d’avoir ”joué les marmottes”, de ne pas donner à Jean Lanzi les moyens de faire fonctionner efficacement la rédaction, et appelle à mots à peine couverts la Haute Autorité à le relever de ses fonctions. À travers cet article, il faut comprendre le constat d’échec de la politique gouvernementale en matière audiovisuelle, et la nécessité d’un changement de cap. La démission de Michel May le 12 juillet, puis la nomination d’Hervé Bourges par la Haute Autorité deux jours plus tard, le montrent clairement.

II) La reprise en main par Hervé Bourges : la politique de programmation

La nomination d’Hervé Bourges est plutôt bien accueillie par la presse, à l’exception du Figaro (où Michel Droit accuse le gouvernement de vouloir faire de la télévision un ”instrument de propagande18”, ce qui ne manque pas de sel…) et de Minute (qui accuse Hervé Bourges d’être un traître parce qu’il a servi l’Algérie indépendante, et oublie de mentionner le fait qu’il n’a pas déserté lors de son service militaire en Algérie). La majorité, à l’exception des titres cités, reconnaît ses qualités professionnelles tant dans le secteur journalistique que dans l’audiovisuel (à la différence de ses deux prédécesseurs), et son travail à la tête de RFI est cité en exemple. Dès ses premières interventions dans la presse, le nouveau PDG affirme son intention de ”refaire de TF1 une chaîne populaire”. Pour cela, il souhaite rénover l’image de la chaîne (d’où un nouveau logo, conçu par l’agence de publicité Lintas, une filiale du lessivier Unilever, qui crée le slogan ”Il n’y en a qu’une, c’est la Une”) et construire une grille de programmes cohérente, faite de programmes identifiables et ”fidélisants”, pour reprendre son expression. Il convient de voir dans quels axes s’est développée la politique de programmation, qu’Hervé Bourges a reprise en main en démettant de ses fonctions le directeur des programmes, Jean Lallier, nommé par Michel May, en septembre 1984. Il le remplace par Pascal Josèphe, son chargé de mission à RFI.

A) Le secteur de l’information et les magazines

Dans Une chaîne sur les bras, qu’il a publié quelques mois après son départ de la direction de TF1, Hervé Bourges donne beaucoup de détails sur la fabrication de l’information de TF1 sous sa présidence, et pour cause, c’est un journaliste de formation. Le 11 août 1983, il envoie au directeur de l’information, Jean Lanzi, une ”note d’orientation19 dans laquelle il donne des directives pour redynamiser le secteur de l’information. Les directives fixent deux objectifs : la réorganisation de la rédaction et la définition d’un projet rédactionnel. Pour atteindre le premier objectif, il convient pour le directeur de l’information de sélectionner les journalistes ”selon les critères objectifs suivants : la compétence et le professionnalisme, l’ardeur au travail, l’esprit d’équipe”. Le second objectif dépend du premier, mais aussi du ”traitement de l’information tant dans le fond (qui devrait se libérer du paternalisme, du superficiel et de l’événementiel, sans pour autant verser dans l’ésotérisme et l’élitisme) que dans la forme (présentation, mise en images, etc.)”. Hervé Bourges insiste aussi sur la nécessité de ”sortir de l’actualité hexagonale, tout en veillant à expliquer l’influence de l’actualité internationale sur la vie quotidienne des Français ou sur l’avenir du pays”.

Sous la présidence d’Hervé Bourges, l’offre de programmes d’information augmente progressivement (567 heures de JT en 1983, 744 heures en 198620). En 1984, TF1 émet en continu. Jusqu’alors, l’antenne fermait les jeudi et vendredi après-midi entre 14 heures et 18 heures. En septembre 1984, la première chaîne (tout comme Antenne 2) commence à émettre avant midi du lundi au vendredi (elle émettait le samedi à partir de 10 heures et le dimanche à partir de 9 heures avec les émissions religieuses). Le samedi 15 et le dimanche 16 du même mois est lancé un journal du matin présenté par Jean-Claude Bourret, Bonjour la France, sur le modèle de Good Morning America, diffusé chaque matin depuis 1975 sur la chaîne américaine ABC, de 7 heures à 9 heures du lundi au vendredi et de 7 à 8 heures le week-end. En octobre, aux environs de 18 heures puis à 18 h 30, la chaîne installe un journal destiné aux adolescents, le Mini Journal, présenté par Patrice Drevet (un extrait ici). Le journal est beaucoup plus court qu’un JT classique (15 minutes) et se fixe pour but d’être didactique. Quant aux magazines, ils sont progressivement relégués en access prime time (18 heures à 20 heures) et en deuxième partie de soirée. En 1983, au moment où Hervé Bourges prend ses fonctions, Les Mercredis de l’information sont diffusés à 20 h 35, et donc en prime time. En avril 1987, au moment de son départ, Infovision, conçu par l’équipe des Mercredis de l’information, est diffusé à 21 h 45 ou 22 heures, tout comme L’Enjeu, l’émission d’actualité économique présentée par François de Closets. Quant à 7 sur 7, créé en 1982, il garde tout au long de la période la tranche 19 heures – 20 heures.

Hervé Bourges, par fidélité à ses idées tiers-mondistes, suscite la création d’un magazine consacré à la culture et à la musique des pays africains, TSF (Télévision sans frontières), qui est diffusé à partir de janvier 1986. Des artistes comme Alpha Blondy et des chanteurs de raï apparaissent dans cette émission, tout comme les chanteurs de zouk (comme le groupe Kassav) ou de reggae. Par crainte selon Hervé Bourges d’un ”rejet par d’une partie [des] téléspectateurs qui ne sont pas familiarisés avec ce type de musique”, l’émission est diffusée le vendredi aux alentours de minuit, et cible les migrants africains et les Antillais. Parallèlement, la chaîne lance en février 1986 Ambitions, présenté par Bernard Tapie, qui mélange les problèmes économiques, le jeu (un jeune doit réussir à monter son entreprise et trouver des financements et des débouchés) et le divertissement (des artistes de variétés chantent dans l’émission).

Quant aux journaux télévisés, Hervé Bourges choisit de maintenir le couple Yves Mourousi / Marie-Laure Augry à la présentation du JT de 13 heures, l’un des rares où le présentateur sort des studios avec un direct en extérieur par semaine. En revanche, pour l’édition de 20 heures, il choisit le changement. En novembre 1983, il confie le JT à Jean Offredo, mais cette expérience est un échec. Jean-Claude Bourret lui succède, avant d’être remplacé en juillet 1984 par Bruno Masure. Ce dernier alterne à partir de janvier 1986 avec Marie-France Cubbada qui, selon Pierre Péan et Christophe Nick dans TF1, un pouvoir, a plus été recrutée pour son look (qui fait vaguement penser à Christine Ockrent) que pour ses compétences journalistiques, limitées, à en croire Hervé Bourges lui-même…

B) Le divertissement

Hervé Bourges veut que TF1 soit ”la première à rire, à s’émouvoir, à s’enthousiasmer21”, et rejette ”les émissions élitistes au sens étriqué du terme22”. La télévision, en plus d’être informative, doit être distractive. Mais cela ne l’empêche pas de juger l’émission Porte-bonheur, animée par Patrick Sabatier, ”misérabiliste23”, et de penser que le même Sabatier représente ”tout ce [qu’il] ne [veut] pas faire à la télévision française24”. Mais comme Porte-bonheur fait une très bonne audience, il ne supprime pas l’émission, et accepte de discuter avec Patrick Sabatier pour orienter ses futures émissions dans un sens plus conforme à ses goûts. Ainsi sont créés le Jeu de la vérité (dans laquelle une vedette doit répondre en direct aux questions gênantes posées par les téléspectateurs, ce qui n’était pas sans risques, comme l’a montré le cas de Chantal Goya) et Grand public.

Très vite, les émissions de jeux et de variétés voient leur temps d’antenne augmenter. Elles sont, à quelques exceptions près, installées aux heures de fortes écoute : en daytime (en journée) entre 12 heures et 14 heures et surtout en access prime time. En 1984, outre les émissions de variétés présentées par Patrick Sabatier, citées plus haut, sont créés successivement en janvier Carnaval, un divertissement fondé sur la parodie animé par l’imitateur Patrick Sébastien, qui rencontre un grand succès, La Chance aux chansons (d’abord hebdomadaire, l’émission est quotidienne l’année suivante), présentée par Pascal Sevran, et Cocoricoboy, présenté par Stéphane Collaro. Cette dernière émission, diffusée à partir du 3 septembre à 19 h 40 (donc avant le JT de 20 heures), succède aux Petits drôles, une émission comique qui n’avait pas trouvé son public. Cocoricoboy, bien avant les émissions « d’infodivertissement » de Yann Barthès, mélange divertissement (des jeunes femmes y font des numéros de strip-tease) et satire politique (le Bébête Show est diffusé à la fin de l’émission). Le programme fait une concurrence sérieuse au Petit théâtre de Bouvard, diffusé sur Antenne 2 à la même heure.

Du côté des jeux, les nouveautés sont surtout des importations d’émissions conçues aux Etats-Unis. Le 9 septembre 1985 est lancé Tournez manège (un extrait ici) une adaptation de The Dating Game (diffusé de 1965 à 1973 sur la chaîne ABC, où l’on a vu entre autres Farrah Fawcett et Arnold Schwarzenneger) et de sa nouvelle version, The New Dating Game. Le jeu consiste à former des couples en réunissant des célibataires qui ne se connaissent pas et se posent des questions sans se voir. Le jeu est diffusé juste avant le JT de 13 heures. En janvier 1987, TF1 installe avant Cocoricoboy et le JT de 20 heures, à 19 h 20 une autre adaptation d’un jeu américain, La Roue de la fortune, inspiré de The Wheel of Fortune.

C) La fiction

Hervé Bourges donne ne quasiment pas de détails sur la politique de TF1 en matière de fiction dans Une chaîne sur les bras. Il souligne qu’il préfère l’art lyrique à Dallas, le soap opera qui fait l’une des plus fortes audiences de TF1 depuis 1981. Sauf en 1985 (la série est diffusée le dimanche à 18 heures) et en 1986 (elle est diffusée du lundi au vendredi à 14 h 30), la série est toujours diffusée en prime time. Et il ajoute que le producteur et réalisateur Pierre Grimblat (l’un des créateurs de Navarro) a aidé TF1 ”à donner une impulsion décisive à la création française avec Série noire, L’ami Maupassant, L’heure Simenon, bientôt des adaptations des œuvres de Giono”.

Concernant la fiction nationale, on constate à travers les grilles de programmes qu’il y a peu de nouveautés, tant pour les (mini-)séries que pour les téléfilms. On peut citer Bleu, blanc, rouge (avec Bernard Giraudeau) et Les uns et les autres (réalisé par Claude Lelouch) en septembre-octobre 1983, Colette en novembre 1985. Il y a en revanche beaucoup de rediffusions, et ce probablement en raison du coût des fictions télévisuelles récentes. De plus, il ne faut pas oublier la grande place que tient le cinéma, privilégié par les pouvoirs publics et mieux perçu par eux et les intellectuels, contrairement par exemple à ce qui s’est passé en Grande-Bretagne, où l’on a privilégié la télévision. Les œuvres cinématographiques sont programmées le lundi et le dimanche, en début d’après-midi et en prime time. Elles remportent de plus gros succès d’audience que les fictions télévisuelles, avec les variétés et les retransmissions sportives. En décembre 1986, sur les 15 meilleures audiences de la télévision française25, il n’y avait ni séries, ni feuilleton. En avril 1987, on constatait la même chose sur les 20 premières audiences26.

Quant aux fictions étrangères, elles sont majoritairement britanniques (Chapeau melon et bottes de cuir, Alambic et Torpédo) et américaines (Dallas, mais aussi Starsky et Hutch, Pour l’amour du risque, Matt Helm…). C’est parmi elles que l’on compte le plus de nouveautés, comme Huit ça suffit ! et Santa Barbara, diffusés à partir de janvier et octobre 1985. La première série (diffusée de 1977 à 1981 sur ABC) raconte la vie d’une famille nombreuse. La seconde est un soap opera (diffusé de 1984 à 1992 en daytime sur la chaîne américaine NBC) moins réaliste que Dallas, mais tout aussi populaire (comme le montre la parodie des Inconnus, Ça te barbera). Il faut aussi ajouter que les conditions de diffusion de Huit ça suffit ! et de Santa Barbara sont particulières. Aux États-Unis, les épisodes de ces séries durent une cinquantaine de minutes, publicité non comprise. En France, pour des raisons inconnues, ils ne durent qu’une demi-heure lors de leur diffusion en access prime time.

À l’exception d’Heimat, un feuilleton allemand qui raconte la vie des habitants d’un village de Rhénanie de 1919 à 1982 et qui est diffusé à partir de janvier 1987 sur TF1, les fictions télévisées produites dans le reste de l’Europe sont rares. Quant aux fictions télévisées des autres continents, elles sont quasi absentes de la grille de TF1, si l’on excepte les telenovelas (les équivalents des soap operas) importés du Brésil, comme Isaura et Cœur de diamant. Ces séries, comme le rappelle Hervé Bourges27, furent diffusées en access prime time avec un succès mitigé, avant d’être rediffusées en 1987 dans l’après-midi aux environs de 15 heures avec un certain succès.

Les choix d’Hervé Bourges et de ses collaborateurs se reflètent sur les grilles de programmes de TF1. Celles-ci présentent une tendance croissante à l’horizontalité du lundi au vendredi. Cela est surtout vrai en daytime entre 12 heures et 15 heures, avec l’association jeux / information / fiction, et en access prime time avec l’association fiction / jeux / information. Le but de ces associations est bien entendu de fidéliser le maximum de téléspectateurs à des heures où ils peuvent regarder la télévision, et donc d’obtenir les plus fortes audiences.

III) Le bilan

A) TF1 en tête des audiences

1981

1982

1983

1984

1985

1986

1987

TF1

55,3

51,6

46,6

44,2

54,9

57,9

Antenne 2

44,8

46,7

52,4

53,5

55

49,8

FR3

25,4

24,8

21,9

22

24,2

25,3

Canal +

7,3

8

La Cinq

5,8

12,2

TV6/M6

3

Télévision

77

73,7

73

74,5

84,1

84,8

Tableau 1. Audience cumulée (%) des chaînes de télévision (1981-1987)

Sources : Bourdon Jérôme, Haute fidélité. Pouvoir et télévision, 1935-1994, p. 355, d’après CEO et Médiamétrie.

La politique de programmation d’Hervé Bourges finit par porter ses fruits, comme le montre le tableau 1 ci-dessus. En janvier-février 1985, une enquête du CESP28 montre que la consommation télévisuelle des Français augmente fortement. Du lundi au vendredi, 85,1% d’entre eux sont devant leur poste, 85,2% le samedi et 86,1% le dimanche. L’enquête montre aussi que TF1 dépasse Antenne 2. Le nombre de téléspectateurs de la première chaîne est estimé par le CESP à 25 680 000, contre 25 106 000 pour Antenne 2. À la fin de 1987, les enquêtes de Médiamétrie devaient confirmer la domination écrasante de TF1 sur le paysage audiovisuel français.

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

TF1

43,8

45,0

46,3

47,5

Antenne 2

32,8

31,8

29,5

28,8

FR3

8,8

9,3

5,9

7,7

Canal +

3,3

3,5

4,4

4,7

La Cinq

8,4

7,1

6,8

8,1

M6

1,7

2,1

2,2

1,7

Autres chaînes

1,3

1,2

1,9

1,5

Tableau 2. Parts de marché (en %) des chaînes de télévision.

Sources : Médiamétrie et Eurodience n° 4 à 7.

Comme le montre le tableau 2, TF1 capte près de la moitié de l’audience, et les chaînes restées dans le secteur public (Antenne 2 et FR3) ont du mal à passer la barre des 40% de parts de marché (la proportion de téléspectateurs regardant une chaîne donnée). Ce tableau démontre a posteriori (les performances ont été réalisées après la privatisation) la réussite de la stratégie choisie par Hervé Bourges. Celle-ci ne tarde pas à provoquer des débats avant même son départ.

B) Une chaîne commerciale avant l’heure ?

Dans un article publié dans Le Monde en juillet 198629, deux mois après l’annonce de la privatisation de TF1, le grand reporter Jean Bertolino, représentant de la CFDT au comité d’entreprise de TF1, critiquait les motifs politiques de la privatisation, qu’il assimilait à un bradage du service public et à une ”aliénation”, c’est-à-dire à une soumission de la chaîne au pouvoir politique et aux affairistes. Il critiquait aussi la politique d’Hervé Bourges :

Quant à notre direction, qu’a-t-elle fait d’autre que détourner TF1 de sa mission primordiale et de la placer dans la position ambiguë de chaîne semi-publique, semi-privée ? N’est-ce pas elle qui a inauguré l’arrivée des sponsors avec l’émission Cocoricoboy financée par une marque de jus de fruits ? Elle, qui, pour combler un trou budgétaire30 aggravé par ses dépenses régaliennes, s’est efforcé de remplir l’antenne à moindres frais par des séries B américaines ou des émissions prétendues grand public, d’une médiocrité affligeante ?

À travers ce paragraphe, Jean Bertolino pose le problème du financement de la télévision, qui est une activité coûteuse (et très risquée financièrement, comme le montre la disparition en avril 1992 de La Cinq après six ans d’existence). Juridiquement parlant, TF1 est une chaîne publique (pour quelques mois encore…), et donc, son financement se fait par l’intervention de l’État qui prélève la redevance sur les ménages équipés d’un poste de télévision. Mais les recettes de la redevance ne sont pas extensibles. Vers le milieu des années 1980, le taux d’équipement en téléviseurs est proche de 100%. Les chaînes publiques ont le choix entre demander au gouvernement l’augmentation de la redevance et recourir à la publicité (introduite à la télévision française en octobre 1968) et au parrainage, comme c’est le cas pour les chaînes privées, en particulier aux États-Unis (les soap operas, surtout ceux diffusés en daytime, sont sponsorisés par les marques de lessive, d’où leur nom). La tentation de recourir à cette dernière solution est forte, surtout en période de restrictions budgétaires, et lorsque les contribuables rechignent à payer la redevance. Mais selon une étude de l’IREP en 1985, les annonceurs ont dépensé pour les programmes parrainés 1,1 milliard de francs en 1983 (sur des investissements publicitaires évalués à 34,7 milliard de francs) et à peine plus en 1984 (1,2 milliard) et en 1985 (1,4 milliard)31. Cependant, la publicité apporte par le biais de la RFP (Régie française de publicité, créée en janvier 1969) des revenus importants aux chaînes publiques. Ces ressources représentent une part importante du budget des chaînes publiques, et c’est surtout vrai pour TF1 et Antenne 2 (respectivement 56,8% et 49,7% en 1984, contre 13,6% pour FR332).

En faisant sponsoriser Cocoricoboy par Orangina (la ”marque de jus de fruits” à laquelle faisait allusion Jean Bertolino) depuis septembre 1985, TF1 fait des économies de l’ordre de 30 à 40% du coût de l’émission. Les économies ne se font pas à sens unique. De son côté, Orangina verse près de 90 000 francs pour le financement de l’émission de Stéphane Collaro en échange de la mention de la marque au générique. Si la marque avait voulu diffuser un spot de 30 secondes juste avant le JT de 20 heures, elle aurait dû dépenser 200 000 à 250 000 francs33. Mais l’expérience tourne rapidement court quand le PDG d’Orangina, Jean-Claude Beton, rompt le 31 décembre 1985 le contrat qui liait la marque à TF1 jusqu’en juin 1986. Il souhaite une plus grande visibilité d’Orangina dans l’émission, ce que ne permet pas le contrat et encore moins les recommandations de la Haute Autorité qui, dans un avis rendu public le 11 décembre 1985, limite le parrainage aux émissions unitaires et ponctuelles comme les retransmissions sportives, ce qui excluait Cocoricoboy. Cocoricoboy n’est pas pour autant la seule émission à bénéficier du parrainage. On peut citer les magazines Challenge 85 (présenté par Yves Mourousi, le présentateur du JT de 13 heures, et sponsorisé par le CNPF) et Partez gagnant, ou les jeux Anagram et Tournez manège.

Ces pratiques de recours aux annonceurs (et donc au marché) pour le financement des émissions, motivées par les difficultés financières de la chaîne, ont servi de justification pour privatiser TF1.

C) Vers la privatisation

Le 16 mars 1986, la coalition RPR-UDF gagne de justesse la majorité absolue aux élections législatives. Dans leur plate-forme commune, les deux partis avaient promis ”le désengagement de l’Etat” de l’audiovisuel. En clair, l’audiovisuel public doit être réduit à une chaîne de télévision et à une station de radio, entièrement financées par la redevance, et dont la fonction est ”d’assurer une fonction éducative et culturelle”. C’est à l’UDF, plus précisément au Parti républicain, autour de ”la bande à Léo” (François Léotard, le ministre de la Culture et chef du Parti républicain, Alain Madelin, celui de l’Industrie, Gérard Longuet, celui des PTT…), aux idées ultra-libérales, que se trouvent les partisans les plus enthousiastes de la privatisation. Mais la coalition se divise très vite sur les modalités de la privatisation des chaînes de télévision, que ce soit sur sa nature (quelle chaîne ?) ou son ampleur (combien et à quel prix ?). Les conseillers de Jacques Chirac proposent d’abord de privatiser FR3 et la diviser en chaînes régionales dont les opérateurs seraient les principaux quotidiens régionaux. Mais devant la frilosité des patrons de ces derniers, qui trouvent l’aventure trop risquée et coûteuse, et l’opposition de Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac renonce au projet. Il abandonne aussi l’idée lancée par François Léotard de privatiser Antenne 2, dont l’un de ses plus proches conseillers, Maurice Ulrich, a été le PDG de 1978 à 1981. Devant l’impatience de la majorité RPR-UDF qui, comme la gauche en 1981, veut concrétiser le changement politique dans le paysage audiovisuel, le gouvernement choisit, sur la suggestion du ministre des Finances Edouard Balladur, de se rabattre sur TF1, avec plusieurs arrière-pensées en tête :

– TF1 est en déficit, et la privatisation permettra d’améliorer sa gestion, le secteur privé étant jugé plus efficace ;

– on donne des gages de bonne volonté aux giscardiens et à ”la bande à Léo”, et on ressoude la majorité ;

– on se débarrasse d’Hervé Bourges et de Michel Polac, dont la frange la plus dure de la droite réclame la tête.

La décision de privatiser TF1 est annoncée le 14 mai 1986 à l’Assemblée nationale, par François Léotard. Hervé Bourges, qui a eu vent des rumeurs de privatisation de la chaîne depuis plusieurs semaines, réagit trois heures après l’annonce plus tard et s’adresse aux salariés de TF1, qui ne cachent pas leur inquiétude. Certains d’entre eux, comme le journaliste Jean-Claude Bourret, membre du syndicat FO, parlent de lancer une grève contre la privatisation. Hervé Bourges leur demande au contraire de ”continuer à faire fonctionner l’entreprise TF1”, et ce afin d’assurer ”le succès [des] émissions” de la chaîne. Du coup, le mouvement des salariés contre la privatisation n’est pas très intense, et ce malgré deux manifestations (l’une réunit 5000 à 7000 personnes le 21 mai, l’autre 10 000 manifestants le 8 juin) et une pétition lancée par Télérama et L’Evènement du Jeudi qui réunit plus de 100 000 signatures. Des réalisateurs (Claude Santelli), des acteurs (Pierre Arditi, Bernard Giraudeau, Anny Duperey…) se positionnés contre la privatisation. De son côté, l’humoriste Pierre Desproges considère que le maintien de TF1 dans le domaine public n’empêchera pas le décervelage de la population par la télévision (« La télévision, d’Etat ou pas, c’est (et ce fut toujours) la victoire de la merde sur la beauté des choses […]. La télé, d’Etat ou pas, c’est la loi scélérate des hit parades et des top 50, c’est-à-dire, la loi des requins froids et des débiles anglomaniaques et fossoyeurs de la chanson qui pense« ). Si l’on excepte quelques lecteurs de Télé 7 Jours34, qui dénoncent le démantèlement du secteur public et rappellent qu’il appartient à tous les Français, la masse des téléspectateurs est indifférente et ne proteste pas, pas plus qu’au moment du démantèlement de l’ORTF. Néanmoins, selon un sondage réalisé par IPSOS pour Le Point le 28 mai, 56% des Français étaient opposés à la privatisation, contre 29% d’avis favorables. Cela n’empêche pas la loi officialisant la privatisation d’être promulguée le 30 septembre 1986. Le même texte remplace la Haute Autorité par la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés), ancêtre direct du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Commence alors la compétition entre les candidats à la reprise de TF1. Des syndicalistes mettent en œuvre un projet de reprise de TF1 par ses salariés. 800 d’entre eux se joignent au projet. Mais il n’aboutit pas, tout comme la tentative d’Alain Denvers de former son propre tour de table35. Seuls deux candidats sérieux sont en lice : Hachette, en association avec Le Monde et d’autres groupes de presse étrangers, comme El País, et Bouygues, en association avec Robert Maxwell, le groupe GMF-FNAC, plusieurs banques, Le Point et Bernard Tapie. Hachette est peu populaire auprès des salariés de la chaîne, qui craignent une mise au pas par ”la pieuvre verte”. Bouygues connaît mal voire pas du tout la télévision et paraît plus rassurant. Pendant ce temps, le gouvernement fixe le 5 février 1987 le coût de la reprise de TF1 : 3 milliards de francs pour avoir le contrôle de 50% du capital de la chaîne (5 milliards de francs). 40% sont vendus au public et 10% réservés au personnel. Le 3 avril suivant, les candidats à la reprise de TF1 présentent leurs projets à la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés, qui a remplacé la Haute Autorité en novembre 1986) lors d’une audition publique retransmise en direct par TF1. Hachette part favori, mais Bouygues, qui a minutieusement préparé son audition par des séances de media training, réussit grâce à d’habiles manoeuvres à discréditer Hachette36 et convaincre la CNCL lors de son audition le 3 avril 1987, juste après le passage d’Hachette. Le lendemain, l’instance de régulation de l’audiovisuel fait de lui l’opérateur de TF1. Le 16 avril, au lendemain d’une fête organisée à Port-Marly pour célébrer le passage de TF1 au secteur privé et diffusée en direct à 20 h 35, Hervé Bourges cède sa place de PDG à Francis Bouygues. Celui-ci en profite pour mettre la chaîne au pas. La mise au pas, commencée avec la suppression de Droit de réponse et le licenciement de Michel Polac en septembre 1987, et achevée avec le déménagement de TF1 à Boulogne-Billancourt à l’été 1992 est progressive. Dans l’intervalle, la moitié des effectifs de la chaîne (environ 1500 personnes en 1987) sont renouvelés, sans la moindre contestation37.

La présidence d’Hervé Bourges montre à quel point les hommes comptent dans la gestion d’une chaîne de télévision. De plus, le recours au marketing pour la promotion de la chaîne annonce certains procédés employés après la privatisation.  De fait, on peut dire que l’action d’Hervé Bourges a facilité, même si ce n’était pas son intention, la privatisation de TF1. Le fonctionnement de la chaîne s’est rapproché de celui des chaînes privées qui existaient alors en Italie (où le monopole d’Etat a été abrogé en 1976, pour le bonheur de Mediaset et de Silvio Berlusconi, et le malheur de la représentation des femmes à la télévision), ou aux USA (où le paysage audiovisuel est très largement dominé par les chaînes commerciales).

Une fois la privatisation actée, peut-on revenir en arrière ? Si on se limite au cas de TF1, trois décennies après, la réponse semble être non. Mais tout n’est pas perdu pour les opposants à une privatisation plus ou moins déguisée de la SNCF. Le cas des chemins de fer britanniques, privatisés en 1997, chers, peu performants et fortement subventionnés, semble fournir des arguments en leur faveur…

BONUS

Une émission d’Antenne 2 du 21 août 1984 sur l’avenir des médias. Elle était présentée par Christine Ockrent et Laurent Broomhead.

Un documentaire racontant les mutations du paysage audiovisuel français dans les années 1980 et 1990.

1 Source : Le Monde du 26 septembre 1981, cité par BOURDON Jérôme, in Haute fidélité, p. 232.

2 Idem.

3 Source : BACHMANN Sophie, L’éclatement de l’ORTF, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 17.

4 Source : Le Monde du 26 septembre 1981, cité par BOURDON Jérôme, in Haute fidélité, p. 232.

5 PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987, p. 22.

6 Cité par Le Monde du 16 juin 1981.

7 GAVI Philippe, ”La CFDT part en guerre à TF1”, in Libération, 18 septembre 1981.

8 Cette élection partielle voit l’élection dès le premier tour d’Alain Peyrefitte (RPR), qui récupère ainsi le siège qu’il avait perdu de justesse aux élections législatives de juin 1981. Jacques Hébert est accusé d’avoir tronqué la phrase qu’une électrice a lancée au candidat socialiste, Marc Fromion. La phrase était la suivante : ”A la télé, rien n’a changé depuis le 10 mai”. Elle a été tronquée lors de sa diffusion le 11 janvier 1982 : ”Rien n’a changé depuis le 10 mai”.

9 Cité in BRUSINI Hervé et JAMES Francis, Voir la vérité : le journalisme de télévision, p. 36.

10 Cf. PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987. L’auteur fait justement partie des journalistes communistes de TF1.

11 Le texte intégral est cité in PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987, pp. 130-131.

12 Source : BOURDON Jérôme, Haute fidélité, p. 356, d’après les chiffres du CEO (Centre d’études des opinions), l’ancêtre de Médiamétrie.

13 GAVI Philippe, ”Antenne 2 plus regardée que TF1”, in Libération, 18 mars 1983.

14 Au moment où Le Canard enchaîné révèle ”l’affaire des diamants”, en octobre 1979, qui impliquait Valéry Giscard d’Estaing, Roger Gicquel, pourtant peu suspect d’hostilité au pouvoir giscardien, fut obligé de faire lire ses papiers par le directeur de l’information et le PDG de TF1, respectivement Henri Marque et Jean-Louis Guillaud.

15 Le lendemain de la diffusion, Le Monde publie un dessin qui montre François Mitterrand face à son image dans le poste de télévision et qui s’exclame : ”Encore lui !”.

16 Cité in CHAMARD Marie-Ève et KIEFFER Philippe, La Télé. Dix ans d’histoire secrète. Paris, Flammarion, 1992, p. 118.

17 M J., ”Fièvre et brouillard à TF1”, in L’Unité n°521, 8 juillet 1983.

18 DROIT Michel, ”Le troisième été”, in Le Figaro, 21 juillet 1983.

19 Cf. BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, pp. 89-91.

20 Source : CHANIAC Régine et DESSAULT Sylvie, La télévision de 1983 à 1993. Chronique des programmes et de leur public. Paris, INA et La Documentation française, 1994, p. 79.

21 BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, p. 94.

22 Idem.

23 Ibidem, p. 173.

24 Ibidem.

25 Eurodience n°0, pp. 8-9.

26 Eurodience n°1, juillet-août 1987, pp. 6-8.

27 BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, p. 165.

28 Cité in Dossiers de l’audiovisuel n°1, ”Les nouveaux investisseurs”, mai-juin 1985, p. 9.

29 BERTOLINO Jean, ”La grande magouille”, in Le Monde, 26 juillet 1986.

30 En 1985, le déficit de TF1 en 1985 est selon Hervé Bourges (in Une chaîne sur les bras, p. 209) de 85 millions de francs, sur un budget d’environ 2,5 milliards de francs (dont 1,4 milliard , soit 57,5%, vient de la publicité).

31 ”Le sponsoring : une réglementation nécessaire”, in Dossiers de l’audiovisuel n°6, ”Télévision et publicité”, mars-avril 1986, p. 24.

32 Source : BOURDON Jérôme et GRUNBLATT Catherine, ”Comment l’argent de la pub est entré à la télévision”, in Dossiers de l’audiovisuel n°6, ”Télévision et publicité”, mars-avril 1986, pp. 28-30.

33 LESTROHAN Patrice, ”L’effet Orangina secoue la télé”, in L’Evènement du Jeudi, 3 au 9 octobre 1985.

34 Télé 7 Jours n°1359, du 14 au 20 juin 1986, p. 4.

35 Cf. PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, pp. 201-202.

36 Pour plus de détails, lire PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, tout particulièrement le chapitre 10 (”Francis Bouygues à l’assaut de TF1”), pp. 183-238.

37 Cf. PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, p. 247.