Où sont les gaullistes ?

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Un seul mort, vraiment ?

Il y a bientôt 3 mois, le 9 novembre 2015, on fêtait le 45e anniversaire de la mort de Charles de Gaulle. Beaucoup de personnalités politiques, de gauche comme de droite, comme la maire de Paris, Anne Hidalgo, ont fait le voyage à Colombey-les-Deux-Églises. De son vivant, le général avait des adversaires très virulents, dont certains, à l’extrême droite, avaient tenté de l’assassiner. Mort et enterré, le général est presque devenu consensuel. Mais qu’en est-il de l’héritage qu’il laisse, 45 ans après ?

L’héritage politique : les vrais héritiers sont ailleurs

L’une des phrases les plus citées pour résumer De Gaulle et le gaullisme, c’est une certaine idée de la France. Plus précisément, le gaullisme, c’est la défense de la souveraineté nationale, que ce soit face aux superpuissances (comme les USA) ou face aux instances supranationales dirigées par des technocrates non élus (comme l’Union européenne). Et c’est aussi le souci de la légitimité populaire, d’où le recours fréquent (et pas sans arrière-pensées plébiscitaires) au référendum. Cela explique des décisions telles que la sortie du commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 (afin que la France ne soit pas entraînée sans le vouloir dans un  conflit), et l’opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE (afin qu’elle ne soit pas réduite à une zone de libre-échange sous domination américaine). Le gaullisme, en somme, est sur le plan idéologique une forme de souverainisme.

Historiquement, on rattache le gaullisme à la droite, parce que De Gaulle venait d’une famille de droite monarchiste, et que la majorité de ses soutiens (élus, militants et électeurs) étaient à droite. Et ce malgré le fait que De Gaulle ait toujours voulu ignorer le clivage gauche-droite (« Ce n’est pas la gauche, la France. Ce n’est pas la droite, la France« ). Mais quand on regarde ce qui s’est passé depuis la mort du général, on voit que la droite n’a pas vraiment préservé son héritage. Et l’ironie de l’histoire a fait que les deux principaux responsables, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ont commencé leur « carrière » politique dans les formations issues du mouvement gaulliste (UNR, UDVe, UDR, RPR).

Jacques Chirac a commencé le travail de démolition en 1974 en trahissant l’ex Premier ministre (juin 1969-juillet 1972) Jacques Chaban-Delmas, jugé trop gauchiste (il avait parmi ses conseillers un certain Jacques Delors…), en ralliant avec 43 parlementaires Valéry Giscard d’Estaing. Sa trahison, en plus de lui rapporter le poste de Premier ministre (mai 1974-août 1976), lui a permis d’être le chef de l’UDR, qui devient en 1976 le RPR. Pendant 20 ans, la famille gaulliste a été mise au service de l’ambition de Chirac, et ses évolutions idéologiques : « travailliste à la française » en 1976, ultra-souverainiste en 1979 (avec l’appel de Cochin), ultra-libéral et pro-européen entre 1981 et 1988, social en 1995 (avec le slogan « la France pour tous »)… Il faut ajouter son adhésion au principe de la cohabitation, comme Premier ministre (mars 1986-mai 1988) et comme président de la République (avec Lionel Jospin pour Premier ministre de 1997 à 2002), alors qu’il aurait dû, en vrai gaulliste, demander la démission de François Mitterrand dans le premier cas et démissionner dans le second, comme l’avait fait De Gaulle après le référendum perdu d’avril 1969. Alors qu’en 1997 l’enjeu du scrutin (la majorité à l’Assemblée nationale) était beaucoup plus important, et que Chirac l’avait provoqué par une dissolution alors que le gouvernement avait une large majorité…

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Chirac et Sarkozy en 1981, quand il n'y avait pas l'épaisseur d'une feuille à cigarette entre eux...

Nicolas Sarkozy avait participé à la campagne de Chaban-Delmas avant de se placer sous la protection de Jacques Chirac, puis de le trahir en 1995. Comme Chirac avec le RPR avant lui, Sarkozy a fait de l’UMP (censée rassembler toutes les familles de la droite à l’exception de l’extrême droite et des centristes façon Bayrou) l’instrument de son ambition personnelle. Les élections présidentielles de 2007 et 2012 ont clairement montré que les idées de Sarkozy (malgré Henri Guaino, qui etait moins écouté que Patrick Buisson) n’ont rien à voir avec le gaullisme. Elles reposent sur deux piliers : l’ultra-libéralisme (la loi TEPA, les attaques contre les corps intermédiaires comme les syndicats…) et l’obsession identitaire (le ministère de l’identité nationale, la stigmatisation des minorités…). En politique extérieure, Sarkozy a été suiviste avec les Américains. Il a ainsi organisé le retour de la France dans le commandement militaire de l’OTAN, ce que même un adversaire historique de De Gaulle comme Mitterrand n’avait jamais fait… Pour terminer sur « l’oeuvre » de Nicolas Sarkozy, un fait est passé inaperçu lors du congrès qui a suivi la défaite de l’UMP à la présidentielle et aux législatives de 2012. La motion qui se réclamait ouvertement du gaullisme n’avait réuni que 12,37% des votes des adhérents…

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Affiche pour la présidentielle de 1965
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Affiche pour les régionales de 2015 en Île-de-France

Un demi-siècle sépare ces affiches. Un écart qui en dit long sur l’état du gaullisme à droite…

Du coup, où trouver les vrais héritiers du général ? Les partis de droite et d’extrême droite, en France, sont obsédés soit par le marché, soit par l’identité, soit par les deux. La question de la souveraineté populaire est vue sous un angle démagogique, à travers les propositions de référendum sur le rétablissement de la peine de mort pour les assassins d’enfants ou les terroristes par exemple. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, qui avait quitté l’UMP à cause de son soutien à la construction européenne, sa campagne pour les régionales en Île-de-France montre qu’il est passé du souverainisme à une ligne identitaire (les attaques contre les migrants) et poujadiste (les affiches où il dit aux automobilistes « Ne vous laissez plus faire ! »). Reste les autres camps politiques en France et dans le reste de l’Europe. Le fait qu’un dirigeant tel qu’Alexis Tsipras en Grèce, ait consulté en juillet dernier les citoyens sur les accords avec l’Eurogroupe, montre le soucis de la souveraineté nationale. En France, les chevenementistes ont longtemps incarné, à l’intérieur puis à l’extérieur du PS, le soucis de la souveraineté à gauche. Dans un autre genre, l’interview d’Anne Hidalgo dans L’Obs du 5 novembre montre cette préoccupation pour la souveraineté du peuple dont les élus sont les représentants. La maire de Paris constate l’échec des politiques d’austérité dans la zone euro et déclare : »Il faut que les politiques ne se laissent pas dévorer par des technocrates aux antipodes des attentes des citoyens« . Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les vrais héritiers des idées du général sont maintenant à gauche…

L’héritage institutionnel : un présidentialisme mortifère

Si le général de Gaulle fait consensus aujourd’hui, c’est plus pour son action dans la Résistance et la défense de la souveraineté nationale que pour les institutions qu’il a laissé.

La crise que traverse la France actuellement n’est pas que sociale et économique. Elle est aussi politique. Beaucoup de citoyens ne se sentent pas représentés par la classe politique, considérée sans nuance comme carriériste et/ou corrompue. Diverses affaires touchant des élus de tous bords n’ont fait qu’alimenter cette idée. Comment s’étonner après de voir sur internet des citoyens brûler, déchirer ou découper leur carte d’électeur ?

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50 ans apres, la Ve a-t-elle bien grandi ?

Les institutions de la Ve République ont une part de responsabilité dans cette situation. Le général de Gaulle, marqué par les chutes des IIIe et IVe Républiques en 1940 et 1958, respectivement à cause d’une guerre mondiale et d’une guerre coloniale, voulait un exécutif fort pour prendre les décisions. La Constitution actuelle reflète cette idée, en donnant de grands pouvoirs au président de la République, sans beaucoup de contrôle d’ailleurs, puisque le parlement sert surtout de chambre d’enregistrement. Le passage au quinquennat en 2000 a renforcé cette tendance. Lorsqu’elles ont lieu un mois après la présidentielle, les législatives ne sont plus qu’une élection de confirmation. Les députés, élus avec participation moins importante (42,8% d’abstention au premier tour des législatives de juin 2012, contre 20,5% pour celui de la présidentielle d’avril-mai), dépendent par conséquent du président, et lui sont redevables. Aller en sens contraire, en votant contre le budget par exemple, revient à s’exposer à une dissolution de l’Assemblée.

Les défauts de ce système sont de plus en plus évidents aujourd’hui. L’élection présidentielle concentre toute l’attention. Beaucoup d’électeurs placent d’énormes espoirs dans le président. Ils lui demandent d’être à la fois Jésus, le Père Noël et Nicolas Flamel. Le président qui déçoit se condamne à l’impopularité et condamne son camp aux défaites électorales. On l’a vu avec Nicolas Sarkozy. On le voit avec François Hollande. La Constitution de 1958, on l’a dit, donnait beaucoup de pouvoir au président de la République. Mais aujourd’hui, ces pouvoirs semblent ne plus agir sur la réalité socio-économique. Pourquoi ? Pour au moins deux raisons :
– la construction européenne qui, en s’approfondissant, implique des transfert de souveraineté de la part des États membres comme le montrent la PAC (politique agricole commune) et la monnaie unique (de la création du SME dans les années 1970 à l’euro) ;
– la réduction du rôle direct de l’État dans l’économie, du fait des privatisations plus ou moins larges dans les années 1980 et 1990 dans des secteurs comme l’industrie, la banque ou les services.

Ces deux raisons font que l’État ne peut plus mener une politique réellement autonome. En limitant la capacité du gouvernement à agir sur les choses, elles alimentent le sentiment d’impuissance des politiques, et la crise de confiance.

Au niveau des collectivités territoriales, la situation n’est pas forcément meilleure, même si les maires restent les élus les plus appréciés des citoyens selon les sondages. Beaucoup de citoyens ont du mal à percevoir l’action des régions sur leur existence. Quant aux départements, certains sont dirigés de façon autocratique et clientéliste, comme les Hauts-de-Seine sous feu Charles Pasqua ou les Bouches-du-Rhône sous Jean-Noël Guerini. Comme pour certaines municipalités, le modèle présidentialiste, ou plus exactement ses défauts (autoritarisme, opacité, manque de débats de fond, assemblée considérée comme une chambre d’enregistrement…) s’est diffusé dans les collectivités, tout comme le cumul des mandats locaux et nationaux. Les dernières régionales n’ont pas vraiment inversé la tendance. Sous les IIIe et IVe Républiques, les cumulards étaient minoritaires chez les députés. Avec la réduction de leurs pouvoirs sous la Ve République, les députés se sont rabattus sur les mandats locaux et ont apporté dans les assemblées locales les mauvaises habitudes du présidentialisme.

Certains justifient le cumul par la nécessité de la proximité avec les citoyens. En réalité, le cumul favorise l’absentéisme des élus. Un sénateur-maire qui donne la priorité à son mandat local ne sera presque jamais présent pour assister aux séances, participer aux commissions ou rédiger des rapports. Un député-maire qui donne la priorité à son mandat national ne sera là que pour présider les réunions mensuelles du conseil municipal. Il déléguera le reste à ses adjoints, voire (pour les communes de taille importante) aux fonctionnaires territoriaux, qui ne sont pas élus et ne rendent pas compte de leur action aux citoyens si leurs décisions posent problème. Et ce alors que certains, comme le directeur général des services (DGS), ont plus de pouvoir qu’un simple conseiller municipal… Bref, les défenseurs du cumul oublient (ou font mine d’oublier) qu’on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

Il n’est pas sain que la vie politique d’un pays tourne autour de l’élection d’une seule personne. Le mythe de l’homme providentiel infantilise les électeurs et met en avant les personnes les plus mégalomanes. Le cas caricatural de Nicolas Sarkozy le montre bien. L’hyperpersonnalisation du pouvoir fait qu’il est impossible de parler sérieusement du programme. L’élection se fait plus sur le rejet d’une personnalité plutôt que sur un projet politique précis.

Que faire ? Plus de démocratie !

Il est nécessaire de sortir du présidentialisme, en réformant profondément la Constitution. Il faut d’abord clarifier les rôles du président de la République et du Premier ministre.

Le président doit être un arbitre, au lieu d’être le principal acteur, en se servant du Premier ministre comme fusible, et sans rendre compte de son action. Il doit avoir pour seuls pouvoirs la nomination du Premier ministre et le droit de dissolution, qui ne devrait être utilisé que pour trancher les problèmes de ligne idéologique et/ou de leadership de la majorité parlementaire. Dans un système parlementaire normal, est-ce que Manuel Valls, dont les idées ne représentent que 5% des sympathisants du PS (si on se base sur les primaires de 2011) serait devenu Premier ministre ?

Le gouvernement doit être le seul a déterminer et conduire la politique du pays, et en assumer la responsabilité devant le parlement. Il est souhaitable que le Premier ministre choisisse ses ministres afin d’avoir la maîtrise de son gouvernement. Il doit avoir la confiance des députés sur un programme clair pour toute la législature.

Quant au parlement, qu’il ait une ou deux chambres, il doit vraiment être en mesure de contrôler l’action du gouvernement. Cela passe par le droit de fixer librement son ordre du jour, et le nombre de commissions. Il doit correspondre au nombre de ministères. Il y a actuellement 8 commissions à l’Assemble nationale, contre 21 au Bundestag allemand, pour autant de ministres. L’Assemblée doit être plus représentative. Un mode de scrutin semblable à celui du Bundestag (avec la moitié des députés élus à la proportionnelle) est préférable. Enfin les députés ne doivent pas cumuler leur poste avec un autre mandat électif.  Certaines de ces propositions sont reprises dans le rapport de la commission Bartolone.

Au niveau local, il faut encourager la démocratie participative, et éviter qu’elle soit dépendante des caprices de tel ou tel maire. Les conseils citoyens, créés par la loi du 24 février 2014, et qui concernent les communes de plus de 20 000 habitants, sont un pas dans la bonne direction. Mais leur donner un budget indépendant de celui de la municipalité ne suffit pas. L’efficacité de ces instances dépendra surtout de l’empowerment et de la mobilisation des habitants, surtout dans les quartiers populaires. Pour beaucoup, la précarité fait que la survie est prioritaire sur l’exercice des droits des citoyens…

Dans les communes rurales, des expériences comme celle de Saillans (1 200 habitants) dans la Drôme sont à encourager. En mars 2014, Vincent Beillard (42 ans, veilleur de nuit dans un centre pour handicapés) est élu avec 56% des voix contre François Pegon (MODEM), en poste depuis 2008. Ce dernier avait pour prédécesseur un socialiste, en poste de 2001 à 2008. La tradition du village est de ne jamais reconduire un maire qui accompli un mandat complet. D’où la défaite de François Pegon face à une liste divers gauche dite « collégiale », car elle préfère mettre en avant sa méthode de travail que sa tête de liste, connue au dernier moment. Sur le millier d’électeurs, entre 100 et 200 personnes sont dans une commission thématique qui réfléchit sur les actions à mener. La commission prépare le travail pour le groupe action projet (GAP), qui propose les solutions qui seront adoptées par le conseil municipal. Malgré les critiques de l’ex maire MODEM, qui accuse l’équipe qui lui a succédé de perdre son temps en palabres, l’expérience marche. Elle montre que la démocratie participative permet un réel consensus, qui renforce le soutien des citoyens aux décisions municipales, et donc la légitimité des élus.

Pour que la démocratie vive, il faut que les citoyens aient une idée précise de ce que font au niveau local et national  leurs élus. Ces derniers ne doivent pas considérer leur élection comme un chèque en blanc, et doivent rendre compte de leur action régulièrement.

Certains me demanderont quel est le rapport entre le gaullisme et un patelin de 1 200 habitants. Le peuple. Celui sans qui il n’y a pas de démocratie.

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