Le croquemitaine est une baudruche

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Le vilain barbu !

Depuis quelques jours, il y a une polémique concernant la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux pour un débat. Je comprends parfaitement la position d’Edwy Plenel sur cette question. Tant que Tariq Ramadan n’a pas violé la loi, ni créé de troubles à l’ordre public, n’y a pas de raison de l’interdire de débattre avec Edgar Morin.

Je suis plus que perplexe face à  la promotion de Ramadan en « croquemitaine islamiste », pour reprendre l’expression de Plenel, en gros depuis le livre Frère Tariq de Caroline Fourest, il y a une douzaine d’années déjà. La journaliste le presentait comme le super-mega-giga-gourou qui tient les cerveaux des musulmans français, et dont les enregistrements plus ou moins pirates de ses conférences circulent dans les banlieues abandonnées par la République…

Oui, il est le petit-fils de Hassan El Banna, le fondateur des Frères Musulmans. Oui, son frère Hani a écrit des textes qui justifient la lapidation. S’il doit rendre compte, c’est sur ses propres écrits et sur ses propres actions, par sur ceux de sa famille.

Oui, il est souvent ambigu, et a tendance à dire aux gens ce qu’ils veulent entendre au moment où ils veulent l’entendre. Il est un orateur brillant et un bon débatteur. L’interdire de discuter est-il un moyen pertinent de contrer ses arguments et son discours ? Non, c’est un aveu de faiblesse. Ceux qui veulent le censurer admettent de facto qu’ils ne sont pas capables de déconstruire son discours lors d’un débat argumenté. Je me souviens d’un débat il y a une quinzaine d’années où Gilles Kepel l’avait mis en difficulté. Et de ce débat en 2003 avec Sarkozy, qui a alimenté la méfiance de beaucoup à gauche à son égard. Pourquoi d’autres n’y arriveraient pas ?

Et quant à l’influence réelle de Tariq Ramadan, je pense qu’elle est largement surestimée. Oui, il attire du monde partout où il passe. Mais depuis le livre de Fourest, sur quoi ça a débouché ?  Rien. Rien, en termes d’influence, de formation militante et d’implantation dans la société, qui ressemble de près ou de loin au mouvement créé par son grand-père. Pas d’associations ou de partis pour porter la pensée de Tariq Ramadan (déjà bien compliquée à résumer…) devant des millions de citoyens. Il n’a pas confirmé les craintes de ses détracteurs, qui prédisaient son OPA sur les musulmans de France. Si c’était le cas, les salafistes n’auraient pas recruté autant de jeunes en France pour leurs actions terroristes, que ce soit dans le cadre de Daesh ou pas. Et pour couronner le tout, quel est le mouvement social et politique de masse d’inspiration religieuse qui a émergé en France ces dernières années ? La Manif Pour Tous. Un mouvement porté par les catholiques conservateurs, dont l’une des portes-paroles était plus connue pour ses blagues et une chanson coquine kitsch que pour ses connaissances en théologie. À part une poignée de gens à Lyon et sa banlieue, les musulmans hostiles au mariage pour tous (ils n’étaient pas rares, y compris dans ma propre famille) sont restés à distance de LMPT, qui n’est pas un mouvement très islamophile… Qui, parmi les détracteurs non islamistes et de gauche de Tariq Ramadan, a vu venir ce mouvement ? Personne. Je profite de l’occasion pour recommander les analyses de Gaël Brustier sur LMPT, qu’on peut lire dans le livre Le mai 68 conservateur.




LMPT a des relais dans les partis de droite et d’extrême droite, et a fait émerger tout un tas de mouvements et d’organisations : le Printemps Francais, Sens Commun, les Homens, les Veilleurs, les Sentinelles, les Antigones, etc. L’influence de LMPT se retrouve même dans un groupe de musique comme les Brigandes. Même si le groupe ne revendique pas ouvertement cette influence, il reflète en tout cas les idées de la frange la plus radicale du mouvement, celle qui assume son discours réactionnaire et la critique du capitalisme, sans parler du racisme. Pour en revenir aux partis, LMPT a fait entrer plusieurs de ses responsables dans les conseils régionaux à la faveur des victoires de Valérie Pécresse, de Bruno Retailleau et de Laurent Wauquiez. La première et le dernier avaient fait beaucoup d’efforts pour avoir les bonnes grâce de LMPT. Cela dit, ça n’a pas empêché un candidat émanant directement du mouvement de se présenter dans la circonscription de Pécresse de d’y faire un score non négligeable. Du côté du FN, ses deux députés à l’Assemblée nationale, Marion Marechal Le Pen en particulier, ont relayé le discours de LMPT sur le mariage pour tous.

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Ses meilleurs élèves sont aujourd'hui à droite...

Qu’on soit contre Tariq Ramadan (que certains voient comme l’équivalent dans la vraie vie du president islamiste de Soumission de Houellebecq…) n’est pas un problème. Ce qui m’étonne, c’est la surréaction qu’il suscite, et qui est disproportionnée par rapport à sa force de nuisance réelle. À part toucher les sous des Saoudiens et des Qataris, il n’y a rien qui puisse sérieusement justifier cette panique. Pendant ce temps, les gens de LMPT, qui se révèlent être de très bons disciples de Gramsci, sont dans les assemblées locales, en attendant d’être au pouvoir au niveau national, que ce soit avec LR et/ou le FN. Le sens des priorités de certains me surprendra toujours…

30 ans après

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Le 16 mars 1986 avaient lieu les élections législatives qui débouchaient sur la première cohabitation. Le même jour avaient lieu les elections regionales, à la suite de la loi de décentralisation de 1982. Dans beaucoup de départements, ces élections avaient pu servir de lot de consolation à des députés sortants qui n’avaient pas pu être placés en position éligible pour les législatives (notamment ceux du PS qui étaient les plus nombreux) en leur permettant de décrocher un mandat de conseiller régional. 

Le rapport des forces par rapport aux législatives de juin 1981 était diamétralement opposé, cette fois au profit des partis de droite, et avec une moins forte abstention (22% contre 29%). Contrairement aux élections précédentes sous la Ve République et aux suivantes, les élections de 1986 avaient eu lieu au scrutin proportionnel à un tour, dans les départements et territoires élisant au moins deux députés, sans division des départements les plus peuplés, ni apparentements, comme c’était le cas sous la IVe République. Les listes étaient bloquées, sans possibilité de panachage ou de vote préférentiel. Le seuil minimum pour qu’une liste puisse obtenir des élus était de 5 % des suffrages exprimés, ce qui n’avait pas beaucoup de signification dans les départements ne comptant que deux, trois députés à élire, c’est-à-dire leur très grande majorité. Dans ces départements, seules les deux premières listes (voire la première dans le cas de la Haute-Loire et de la Lozère où la liste RPR-UDF a gagné les deux sièges en jeu, respectivement avec 57,21% et 59,99% des voix…) avaient une chance d’avoir des élus. Pour les élections régionales organisées au niveau départemental, le seuil minimal était également de 5 %. Les territoires n’élisant qu’un député continuaient à utiliser le scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Le nombre de sièges est passé de 491 à 577 (555 pour la métropole, 22 dans les DOM-TOM) pour tenir compte de l’augmentation de la population dans certains départements, et la ville de Paris, le seul département à perdre des sièges, a vu son nombre de députés passer de 31 à 21. Cela reflétait la baisse de la population de la capitale  (2,8 millions d’habitants en 1954, 2,1 millions en 1982).

L’élection des députés au scrutin proportionnel, adoptée en juillet 1985, faisait partie des 110 propositions de François Mitterrand en 1981. Mais à cause des défaites de la gauche aux différentes élections intermédiaires (cantonales de 1982, municipales de 1983, européennes de 1984, cantonales de 1985), qui avaient vu la percée du FN, l’opposition de droite a accusé Mitterrand de recourir à la proportionnelle pour limiter une défaite quasi certaine de la gauche en mars 1986. Et certains au PS, comme Rocard et Chevènement, étaient hostiles au recours à la proportionnelle. Le premier a montré publiquement son désaccord en démissionnant de son poste de ministre de l’Agriculture en avril 1985. Au début de 1986, quand les listes de candidats étaient connues, Le Nouvel Observateur s’était amusé à lister les candidats (sortants ou non) dont l’élection était quasi certaine. À de très rares exceptions, l’hebdomadaire ne s’était pas trompé.

Dans un livre édité par les PUF quelques mois après les élections, Mars 1986, la drôle de défaite de la gauche, sous la direction d’Élisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg, Olivier Duhamel (fils de Jacques et futur député européen PS) avait réalisé une simulation pour voir quelle aurait été la physionomie de l’Assemblée nationale si le découpage électoral en vigueur en juin 1981 avait été maintenu, avec les résultats de mars 1986 transposés dans les 491 circonscriptions. Voici le résultat ci-dessous :

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Une simulation qui montre les biais du mode de scrutin

On voit que le PCF aurait eu 15 sièges sur 491 (contre 35 dans l’Assemblée de 1986, et 44 dans celle de 1981), le PS, le MRG et les DVG 157 sièges (contre 214 en 1986, et 289 en 1981), le RPR, l’UDF et les DVD 314 sièges (contre 291 en 1986, et 158 en 1981) et le FN 5 sièges (contre 35 en 1986, et aucun en 1981). Comme le dit Olivier Duhamel, les estimations sont à prendre avec prudence, mais restent plausibles. En tout cas, elles montrent clairement que la mise en place de la proportionnelle départementale, ou semi-proportionnelle selon l’expression de Duhamel, a bien limité l’ampleur de la victoire de la droite modérée qui, au scrutin majoritaire à deux tours, aurait raflé près des deux tiers des sièges avec le découpage de 1981…

En 1986, les partis de l’ancienne Union de la gauche (PS, PCF, MRG) et les divers gauche recueillaient 11 898 040 voix, 42,45% et 249 sièges. L’alliance RPR-UDF et les divers droite en obtenaient 12 565 714 voix, 44,84% et 291 sièges, à peine deux sièges de plus que la majorité absolue. Mais le bon score du FN (2 703 442 voix, 9,65% et 35 sièges) renforçait la domination de la droite au sens large sur la nouvelle assemblée.

Puisqu’on parle du FN, Libération vient de publier un article très intéressant sur le parcours des 35 députés élus il y a 30 ans. J’en profite pour recommander l’article de Guy Birenbaum sur le groupe parlementaire FN à l’Assemblée nationale. Entre ceux qui se sont éloignés à cause des provocations de Jean-Marie Le Pen, ceux qui ont suivi Mégret dans la scission de 1998, et ceux qui ont refusé la succession familiale au FN au profit de Marine Le Pen, il ne reste plus grand monde… Au-delà de ça, la présence dans ce groupe de transfuges de la droite modérée montre que les concepts de dédiabolisation et de fusion des droites n’ont pas attendu Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen pour apparaître. La première n’était pas majeure au moment des élections. La seconde n’était même pas née. Ces idées étaient dans l’air. Elles avaient besoin du bon porte-voix au bon moment. Jean-Marie Le Pen ne pouvait pas l’être, parce que contrairement à sa fille et dans une moindre mesure à sa petite-fille,  il ne veut pas être au pouvoir, mais veut être le troll qui fait tourner la vie politique de la France autour de ses provocations. Ce n’est pas pour rien qu’il disait « Un FN gentil, ça n’intéresse personne« …

Les récentes déclarations de Marion Maréchal Le Pen sur la nécessité d’une alliance entre le FN et le reste de la droite pour gagner en 2017 prouvent que la présentation du FN comme force anti-système est une vaste escroquerie. La mise à l’écart de Jean-Marie Le Pen, la pratique du cumul des mandats par certains cadres du parti, et surtout l’acceptation du cadre institutionnel de la Ve République le démontrent bien. Pendant longtemps, l’anti-gaulliste Jean-Marie Le Pen réclamait une VIe République, très différente de celle que veulent beaucoup de gens à gauche. Aujourd’hui, Marine Le Pen, encouragée par Florian Philippot, revendique l’héritage gaulliste. Et je ne parle pas du rapprochement idéologique entre les électorats du FN et de LR, entamé par les campagnes présidentielles de 2007 et de 2012 de Nicolas Sarkozy (qui rétrospectivement, peut etre considéré comme le véritable artisan de la dédiabolisation du FN…), attesté par des sondages ici ou , qui contredit l’idée d’un FN radicalement anticonformiste, donc anti-système.

Du coup, si le FN n’est pas la force anti-système qu’il prétend être, quelle doit être l’attitude des forces politiques opposées au FN et/ou au reste de la droite ? Traiter les électeurs du FN de salauds, comme l’a fait Bernard Tapie il y a plus de 20 ans, est contre-productif. Pratiquer le « front républicain » en votant pour LR pour éviter l’élection d’un candidat FN, est inutile. Pas seulement à cause du rapprochement idéologique entre les électorats des deux partis. Demander aux électeurs de gauche de « prendre leurs responsabilités », comme l’ont fait certains lors des élections régionales de 2015, c’est leur demander de prendre les responsabilités à la place des électeurs du FN. Les motivations de ces derniers peuvent être diverses, entre la xénophobie et le simple désir de faire un bras d’honneur à des politiques qu’ils considèrent comme méprisants et/ou illégitimes à cause de décisions jugées contraires à leurs intérêts. Dans une démocratie représentative « normale », le vote doit permettre d’être représenté dans les assemblées locales et nationales par le parti le plus proche de vos idées, voire de permettre à ce parti d’avoir le pouvoir. Combien d’électeurs du FN veulent vraiment qu’il ait le pouvoir ? En tout cas, ils ne pourront pas dire qu’ils ne connaissent pas le programme de ce parti, qui existe depuis 43 ans. Il y a en France autant de partis qu’il y a de jours dans l’année, dont une vingtaine pour la gauche. Si on veut manifester son rejet de la construction européenne telle qu’elle existe sans être accusé de racisme ou de xénophobie, il y a le choix. Les électeurs du FN ne devront pas se plaindre si la nocivité du programme du FN est démontrée lorsqu’il aura le pouvoir au niveau national. L’hypothèse d’une victoire du FN en 2017 ou en 2022 ne relève pas de la politique-fiction. Une BD comme La Présidente ou le livre Le Séisme de Michel Wieworka montrent qu’elle est plausible à défaut d’être certaine. Et l’enquête du CEVIPOF après les régionales, qui révèle la progression du FN dans toutes les catégories de la fonction publique, prouve que la famille Le Pen n’a plus beaucoup d’efforts à faire pour mettre l’appareil d’Etat à son service. Ce n’est pas rassurant…

Le féminisme, ça regarde (aussi) les hommes

La semaine passée avait lieu la journée internationale des droits des femmes. Plusieurs événements ont été organisés, à Belleville comme dans le reste du 20e et le reste de Paris, à cette occasion.

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Le 8 mars, l’association CIP 20 (pour Citoyennes Interculturelles Paris 20e) inaugurait son local au 39 bis rue de Tourtille. La maire d’arrondissement, plusieurs élu(e)s et conseiller(e)s de quartier étaient là. Les fondatrices de l’association ont rappelé les origines de sa création. L’inauguration s’est terminée par un généreux buffet. Si vous cherchez un traiteur à Belleville, je recommande vivement CIP 20.

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Les initiatives comme celles de CIP 20, qui permettent aux femmes issues de l’immigration d’avoir un peu d’autonomie financière et de ne pas vivre dans la précarité, sont à encourager et saluer. Elles sont en tout cas plus pertinentes, de mon point de vue, que celle qui a abouti à l’affichage de ce texte juste en bas de chez moi. La pétition dont il est question est sur Change.org.

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La prostitution est un sujet trop sérieux pour que les auteurs de ce texte se laissent aller à caricaturer les adversaires de la prostitution en partisans de l’ordre moral (voire, comme dans la pétition, à comparer la Mairie de Paris au Régime de Vichy…), ou à attaquer sournoisement une minorité religieuse déjà bien stigmatisée  (« Certains pays musulmans ont leur charia, pourquoi n’aurions-nous pas la nôtre ?« ). J’admets que la frontière entre prohibition et abolition n’est pas si évidente que ça. Mais croire, comme le font les auteurs du texte et de la pétition, que la relation entre le/la prostitué(e) et son/sa client(e) est a priori  égalitaire (cf. les références aux adultes consentants), c’est être soit naïf,  soit aveugle, soit hypocrite. Quand la relation sexuelle est tarifée, la relation est rarement égalitaire. En payant, le/la client(e) obtient un droit d’usage sur le corps du/de la prostitué(e), qui est en situation de dépendance si il ou elle a choisi le métier pour survivre, ce qui est la majorité des cas (tout le monde n’est pas Virginie Despentes…). Et du côté des clients, la question de la dépendance se pose surtout pour les personnes handicapées moteur, ne serait-ce que pour des raisons techniques (les transporter, éviter les mauvais gestes…). Comment éviter l’écueil du proxénétisme, tout en préservant leur droit à une vie privée ? La pétition et l’affiche des opposants à la pénalisation des clients refusent de voir les problématiques posées par la prostitution : dépendance, voire exploitation, rapports inégalitaires entre les personnes… L’outrance verbale des opposants à la pénalisation les décrédibilise. Et citer le couple Badinter ne suffit pas comme caution féministe. Le rapport de Monsieur a servi de caution à la « réforme » du Code du Travail qui, en levant les protections des salariés, fragilise la situation des travailleurs précaires, qui sont majoritairement des femmes. Quant à Madame, elle est la principale actionnaire d’une agence de publicité qui diffuse des publicités sexistes, et ne fait rien contre cela, alors que le cas de Vincent Bolloré à Vivendi montre que le principal actionnaire, même avec moins de 50% du capital, peut faire beaucoup de choses. Qu’elle ne s’étonne pas des accusations de double standard

On a beaucoup parlé des hommes dans ce billet. Et pour cause. Le féminisme c’est aussi une affaire d’hommes. Même quand on est contre, comme l’auteur du massacre de l’École polytechnique de Montréal, qui a laissé une lettre critiquant les féministes,  accusées d’être les ennemis des hommes. Une lettre qui montre bien le caractère politique et antiféministe de son acte, comme le rappelle une universitaire québécoise dans une vidéo sur l’événement.

Pour finir ce billet sur une note plus optimiste, le 11 et 12 mars 2016 avait eu lieu au centre d’animation des Amandiers  (Paris 20ème) le forum Femmes en Actions. Le 12 mars, il y a eu une rencontre-débat sur le thème « Pourquoi pas les hommes ? ». Le but de ce débat ? Montrer que le féminisme ne regarde pas que les femmes. Les hommes sont aussi concernés. Juste avant le débat proprement dit, il y a cette simulation sur les stéréotypes attribués aux hommes. Et ce que la société exige des hommes est parfois lourd à porter, et pas que physiquement…

Le débat qui a suivi a montré que tous les hommes n’étaient pas condamnés à être des Marc Lépine, ou des Eric Zemmour ou des Alain Soral. C’est rassurant…

La société existe, les sciences sociales aussi

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La pensée de Margaret T en quelques citations

« There is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. » Avec « There is no alternative » (« Il n’y a pas d’alternative »), le fameux TINA, c’est sans doute l’une des citations les plus célèbres de Margaret Thatcher. En septembre 1987, dans une interview au magazine Woman’s Own, la chef de gouvernement conservatrice explique ainsi : « Nous sommes arrivés à une époque où trop d’enfants et de gens (…) rejettent leurs problèmes sur la société. Et qui est la société ? La société n’existe pas. Il y a des individus, hommes et femmes, et des familles. » Et elle enfonce le clou :

And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first. It’s our duty to look after ourselves and then, also to look after our neighbour. People have got the entitlements too much in mind, without the obligations. There’s no such thing as entitlement, unless someone has first met an obligation.
(Et aucun gouvernement ne peut agir, si ce n’est à travers les gens, et les gens doivent d’abord s’occuper d’eux-mêmes. Il est de notre devoir de nous occuper de nous et ensuite de nous occuper de notre voisin. Les gens ont trop à l’esprit leurs avantages, sans les obligations concomitantes. Un avantage n’existe pas avant que quelqu’un n’ait rempli une obligation.)

La fin de ce passage est contradictoire avec l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de société. Pourquoi parler d’obligations s’il n’y a que des individus égoïstes et isolés qui ne pensent pas à leurs voisins ? Parler d’obligations, c’est parler des devoirs des individus les uns envers les autres, et cela suppose l’absence d’égoïsme, ou le moins d’égoïsme possible, dans les relations entre eux. Donc l’existence de liens qui ne se limitent pas à ceux qui existent dans la cellule familiale. Le cas de Joyce Vincent, une Britannique morte à 38 ans en 2003, et retrouvée dans son appartement… en 2006, soit 3 ans après son décès 😨😨😨, montre l’importance des liens entre les individus, familiaux ou pas…


On a beaucoup parlé des propos de Manuel Valls sur les « excuses sociologiques » que les sciences sociales trouveraient aux terroristes. Cela montre que les sciences sociales dérangent. Pas seulement les politiques, mais aussi la police et la magistrature, voire certaines personnalités dans les médias, comme Philippe Val, qui a déclaré la guerre au « sociologisme » dans son dernier livre, auquel le sociologue Bernard Lahire a apporté une reponse argumentée. Quant à Manuel Valls, il en a rajouté une couche lors du diner du CRIF, le 8 mars. Il y a dit : « l’antisionisme, c’est-à-dire tout simplement le synonyme de l’antisémitisme« . Après son amalgame « expliquer, c’est excuser« , voici son amalgame « antisionisme = antisémitisme ». Que Valls adhère à l’idéologie sioniste, c’est son droit. Mais faire implicitement ou explicitement l’amalgame « sionisme = judaïsme », c’est faire le jeu des antisémites. Les amalgames de Valls sont dangereux, dans tous les sens du terme. Et cette vidéo d’Usul sur les sciences sociales, accusées d’excuser les terroristes, est une réponse à cette pensée simpliste à l’anti-intellectualisme à peine déguisé…


Toujours dans la même démarche d’étude sociologique, il y a cette vidéo sur le concept de Génération Y.

Et je recommande cette vidéo sur Frédéric Lordon, qui montre que l’économie ne doit pas être déconnectée des autres sciences sociales  (histoire,  sociologie et philosophie en particulier).


Enfin, il y a cette vidéo sur les rapports entre le travail, le marché,  le capital et les revenus, avec un focus sur les travaux de Bernard Friot.

Le prince de l’espace à la Sorbonne (Nouvelle)

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Les 18 et 19 aura lieu un colloque sur Goldorak (dont javais parlé dans un mémoire rédigé il y a 10 ans sur le manga et l‘anime en France) à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Le programme des réjouissances est sur cette adresse. Mais il y n’y a plus de places disponibles. Ceux qui veulent accéder à la captation vidéo du colloque auront plus de chances sur ce lien.

Un dessin animé vieux de 40 ans (ou une bande dessinée) est un sujet d’étude universitaire aussi légitime qu’une série télévisée ou un film en prise de vues réelles. Si tous les intervenants du colloque ne sont pas universitaires, la majorité d’entre eux peut etre créditée de travaux sérieux (c’est-à-dire pas juste un plaidoyer de fan) sur le manga et la japanimation. Par exemple, on peut citer la co-organisatrice du colloque, Marie Pruvost-Delaspre, qui a soutenu une thèse sur les dessins animés de la Tôei dans les années 1950, 1960 et 1970, ou  Ariane Beldi, qui s’est surtout intéressée au marché de la vidéo  (on peut trouver un résumé de sa thèse sur son blog, ainsi qu’une pas si brève histoire de l’industrie de l’animation). La première dirige un ouvrage auquel contribue la seconde et d’autres participants au colloque sur l’animation japonaise en France. Il vient juste de sortir.

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En France et Italie, Goldorak a suscité des polémiques sur sa violence, voire son fascisme, et sa mauvaise influence supposée sur les jeunes. En France, on a souvent cité À cinq ans, seul avec Goldorak (1981) de Liliane Lurçat comme un des exemples de livres condensant tous les clichés négatifs sur les anime. Le livre, il est vrai, est moins sévère que sa réputation ne le laisse penser. Mais il ne faut pas oublier que le robot cornu est un prétexte pour soutenir le combat de l’auteure contre la télévision, et d’une manière générale, contre les écrans. Ce combat est lié à un autre combat, sur les méthodes pédagogiques, comme l’écriture, car Liliane Lurçat est membre du collectif Sauver les lettres. Un combat que des personnages peu sympathiques se sont empressés de récupérer

Pour terminer ce billet sur une note plus joyeuse, je rappelle quun reboot de la série, Grendizer Giga, est sorti, dabord en manga, puis en anime. Le look de certains personnages surprendra plus d’un(e)…

Jaurès, la République et le socialisme

Le 29 février à l’Assemblée nationale, dans le cadre des formations de la motion B, Rémi Lefebvre (qui est aussi mandataire de la motion B dans le Nord) fait une communication très intéressante sur Jean Jaurès et son rapport à la République et au socialisme.

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L'assistance très studieuse

Juste avant son intervention, j’ai fait une introduction de 5 minutes sur la nécessité sa présence. Les événements des dernieres annees et des derniers mois ont sérieusement remis en question l’engagement de beaucoup de militants. La politique du gouvernement, les attentats de 2015 (qui ont débouché sur l’état d’urgence), le fonctionnement et le rôle du PS (le congrès de Poitiers a-t-il apporté une réponse ? ), les échecs électoraux, ou bien la construction européenne ont constitué de sérieux motifs d’interrogation. Certains, qu’ils soient élus ou simples militants, ont tiré comme conclusion qu’il fallait quitter le PS.

Personnellement, il y a eu des actions, des déclarations, qui m’ont sérieusement interpellé, voire choqué, en tant que militant. Ces paroles et ces actes posent la question de l’écart entre l’idéal et le possible dans l’action politique.

Toute sa vie, Jean Jaurès s’est posé cette question. Dans son engagement, la République et le socialisme sont étroitement liés.  C’est après avoir été élu député républicain en 1885 que Jaurès est devenu socialiste. Et c’est parce qu’il considérait que la République était le meilleur cadre pour le socialisme qu’il est resté républicain. Il est bon de rappeler cette synthèse entre l’aspiration révolutionnaire socialiste et la tradition républicaine. Surtout quand le Premier ministre actuel est un homme qui, tout en se réclamant de Clemenceau, a proposé à de nombreuses reprises (en 2009 et en 2014 par exemple) que le PS change de nom parce que le socialisme est un mot du XIXe siècle…

J’ai terminé en rappelant que pour beaucoup de gens, le clivage gauche-droite était au mieux une abstraction, au pire une illusion, et que l’extrême droite, les soraliens et les lepenistes en particulier, profitaient de cette confusion pour avancer leurs pions, plus ou moins masqués.

Résumer la riche contribution de Rémi Lefebvre serait impossible. Je me limiterai à citer les points qui ont le plus attiré mon attention :
– le soucis de l’humanisme. Jaurès n’a jamais séparé l’humanisme. S’il reprend à son compte la critique du capitalisme par le socialisme, c’est parce qu’il est convaincu de la nature anti-humaniste du système capitaliste. Et c’est parce qu’il a été progressivement convaincu que les droits du capitaine Dreyfus en tant qu’être humain (avoir droit à un procès régulier) ont été bafoués qu’il devient dreyfusard ;
– l’appropriation particulière du marxisme. Grâce à Eduard Bernstein, Jaurès a pu des textes de Marx qui étaient inédits en France à la fin du XIXe siècle. Si Jaurès considère comme pertinents les concepts de lutte des classes (dédicace à Fleur Pellerin et Jérôme Cahuzac…) et de valeur ajoutée, il est, contrairement à Marx, partisan du gradualisme. Et sur la question des élections, Jaurès les voient comme un moyen de la conquête du pouvoir, alors que Marx les voient dans le meilleur des cas comme un outil de propagande pour les socialistes, au pire comme le paravent de la démocratie formelle. Les guédistes et aujourd’hui une partie des trotskystes  (LO surtout) sont sur la même ligne que Marx ;
– la question de l’internationalisme et du pacifisme. Malgré, ou à cause de son pacifisme, Jaurès s’est beaucoup intéressé aux questions militaires. Dans L’Armée nouvelle (1910), il défendait l’idée d’une armée non professionnelle, composée de milices ouvrières avec des officiers élus, pour éviter que l’armée soit une caste coupée de la société. Et malgré ou à cause de l’internationalisme, Jaurès a toujours été attachés aux idées de patrie et de nation. L’idee de nation a tout au long du XIXe siècle une idée de gauche, et  l’extrême droite se l’est progressivement appropriée à partir de la fin du XIXe siècle. Je ne prends pas de risque en disant que sa vision des choses n’a rien à voir avec celle des lepenistes et soraliens…

Pour ceux qui voudraient lire une bonne biographie de Jaurès, Rémi Lefebvre recommande le livre de Gilles Candar et Vincent Duclert, le meilleur existant.

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La bio ultime...

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