30 ans après

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Le 16 mars 1986 avaient lieu les élections législatives qui débouchaient sur la première cohabitation. Le même jour avaient lieu les elections regionales, à la suite de la loi de décentralisation de 1982. Dans beaucoup de départements, ces élections avaient pu servir de lot de consolation à des députés sortants qui n’avaient pas pu être placés en position éligible pour les législatives (notamment ceux du PS qui étaient les plus nombreux) en leur permettant de décrocher un mandat de conseiller régional. 

Le rapport des forces par rapport aux législatives de juin 1981 était diamétralement opposé, cette fois au profit des partis de droite, et avec une moins forte abstention (22% contre 29%). Contrairement aux élections précédentes sous la Ve République et aux suivantes, les élections de 1986 avaient eu lieu au scrutin proportionnel à un tour, dans les départements et territoires élisant au moins deux députés, sans division des départements les plus peuplés, ni apparentements, comme c’était le cas sous la IVe République. Les listes étaient bloquées, sans possibilité de panachage ou de vote préférentiel. Le seuil minimum pour qu’une liste puisse obtenir des élus était de 5 % des suffrages exprimés, ce qui n’avait pas beaucoup de signification dans les départements ne comptant que deux, trois députés à élire, c’est-à-dire leur très grande majorité. Dans ces départements, seules les deux premières listes (voire la première dans le cas de la Haute-Loire et de la Lozère où la liste RPR-UDF a gagné les deux sièges en jeu, respectivement avec 57,21% et 59,99% des voix…) avaient une chance d’avoir des élus. Pour les élections régionales organisées au niveau départemental, le seuil minimal était également de 5 %. Les territoires n’élisant qu’un député continuaient à utiliser le scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Le nombre de sièges est passé de 491 à 577 (555 pour la métropole, 22 dans les DOM-TOM) pour tenir compte de l’augmentation de la population dans certains départements, et la ville de Paris, le seul département à perdre des sièges, a vu son nombre de députés passer de 31 à 21. Cela reflétait la baisse de la population de la capitale  (2,8 millions d’habitants en 1954, 2,1 millions en 1982).

L’élection des députés au scrutin proportionnel, adoptée en juillet 1985, faisait partie des 110 propositions de François Mitterrand en 1981. Mais à cause des défaites de la gauche aux différentes élections intermédiaires (cantonales de 1982, municipales de 1983, européennes de 1984, cantonales de 1985), qui avaient vu la percée du FN, l’opposition de droite a accusé Mitterrand de recourir à la proportionnelle pour limiter une défaite quasi certaine de la gauche en mars 1986. Et certains au PS, comme Rocard et Chevènement, étaient hostiles au recours à la proportionnelle. Le premier a montré publiquement son désaccord en démissionnant de son poste de ministre de l’Agriculture en avril 1985. Au début de 1986, quand les listes de candidats étaient connues, Le Nouvel Observateur s’était amusé à lister les candidats (sortants ou non) dont l’élection était quasi certaine. À de très rares exceptions, l’hebdomadaire ne s’était pas trompé.

Dans un livre édité par les PUF quelques mois après les élections, Mars 1986, la drôle de défaite de la gauche, sous la direction d’Élisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg, Olivier Duhamel (fils de Jacques et futur député européen PS) avait réalisé une simulation pour voir quelle aurait été la physionomie de l’Assemblée nationale si le découpage électoral en vigueur en juin 1981 avait été maintenu, avec les résultats de mars 1986 transposés dans les 491 circonscriptions. Voici le résultat ci-dessous :

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Une simulation qui montre les biais du mode de scrutin

On voit que le PCF aurait eu 15 sièges sur 491 (contre 35 dans l’Assemblée de 1986, et 44 dans celle de 1981), le PS, le MRG et les DVG 157 sièges (contre 214 en 1986, et 289 en 1981), le RPR, l’UDF et les DVD 314 sièges (contre 291 en 1986, et 158 en 1981) et le FN 5 sièges (contre 35 en 1986, et aucun en 1981). Comme le dit Olivier Duhamel, les estimations sont à prendre avec prudence, mais restent plausibles. En tout cas, elles montrent clairement que la mise en place de la proportionnelle départementale, ou semi-proportionnelle selon l’expression de Duhamel, a bien limité l’ampleur de la victoire de la droite modérée qui, au scrutin majoritaire à deux tours, aurait raflé près des deux tiers des sièges avec le découpage de 1981…

En 1986, les partis de l’ancienne Union de la gauche (PS, PCF, MRG) et les divers gauche recueillaient 11 898 040 voix, 42,45% et 249 sièges. L’alliance RPR-UDF et les divers droite en obtenaient 12 565 714 voix, 44,84% et 291 sièges, à peine deux sièges de plus que la majorité absolue. Mais le bon score du FN (2 703 442 voix, 9,65% et 35 sièges) renforçait la domination de la droite au sens large sur la nouvelle assemblée.

Puisqu’on parle du FN, Libération vient de publier un article très intéressant sur le parcours des 35 députés élus il y a 30 ans. J’en profite pour recommander l’article de Guy Birenbaum sur le groupe parlementaire FN à l’Assemblée nationale. Entre ceux qui se sont éloignés à cause des provocations de Jean-Marie Le Pen, ceux qui ont suivi Mégret dans la scission de 1998, et ceux qui ont refusé la succession familiale au FN au profit de Marine Le Pen, il ne reste plus grand monde… Au-delà de ça, la présence dans ce groupe de transfuges de la droite modérée montre que les concepts de dédiabolisation et de fusion des droites n’ont pas attendu Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen pour apparaître. La première n’était pas majeure au moment des élections. La seconde n’était même pas née. Ces idées étaient dans l’air. Elles avaient besoin du bon porte-voix au bon moment. Jean-Marie Le Pen ne pouvait pas l’être, parce que contrairement à sa fille et dans une moindre mesure à sa petite-fille,  il ne veut pas être au pouvoir, mais veut être le troll qui fait tourner la vie politique de la France autour de ses provocations. Ce n’est pas pour rien qu’il disait « Un FN gentil, ça n’intéresse personne« …

Les récentes déclarations de Marion Maréchal Le Pen sur la nécessité d’une alliance entre le FN et le reste de la droite pour gagner en 2017 prouvent que la présentation du FN comme force anti-système est une vaste escroquerie. La mise à l’écart de Jean-Marie Le Pen, la pratique du cumul des mandats par certains cadres du parti, et surtout l’acceptation du cadre institutionnel de la Ve République le démontrent bien. Pendant longtemps, l’anti-gaulliste Jean-Marie Le Pen réclamait une VIe République, très différente de celle que veulent beaucoup de gens à gauche. Aujourd’hui, Marine Le Pen, encouragée par Florian Philippot, revendique l’héritage gaulliste. Et je ne parle pas du rapprochement idéologique entre les électorats du FN et de LR, entamé par les campagnes présidentielles de 2007 et de 2012 de Nicolas Sarkozy (qui rétrospectivement, peut etre considéré comme le véritable artisan de la dédiabolisation du FN…), attesté par des sondages ici ou , qui contredit l’idée d’un FN radicalement anticonformiste, donc anti-système.

Du coup, si le FN n’est pas la force anti-système qu’il prétend être, quelle doit être l’attitude des forces politiques opposées au FN et/ou au reste de la droite ? Traiter les électeurs du FN de salauds, comme l’a fait Bernard Tapie il y a plus de 20 ans, est contre-productif. Pratiquer le « front républicain » en votant pour LR pour éviter l’élection d’un candidat FN, est inutile. Pas seulement à cause du rapprochement idéologique entre les électorats des deux partis. Demander aux électeurs de gauche de « prendre leurs responsabilités », comme l’ont fait certains lors des élections régionales de 2015, c’est leur demander de prendre les responsabilités à la place des électeurs du FN. Les motivations de ces derniers peuvent être diverses, entre la xénophobie et le simple désir de faire un bras d’honneur à des politiques qu’ils considèrent comme méprisants et/ou illégitimes à cause de décisions jugées contraires à leurs intérêts. Dans une démocratie représentative « normale », le vote doit permettre d’être représenté dans les assemblées locales et nationales par le parti le plus proche de vos idées, voire de permettre à ce parti d’avoir le pouvoir. Combien d’électeurs du FN veulent vraiment qu’il ait le pouvoir ? En tout cas, ils ne pourront pas dire qu’ils ne connaissent pas le programme de ce parti, qui existe depuis 43 ans. Il y a en France autant de partis qu’il y a de jours dans l’année, dont une vingtaine pour la gauche. Si on veut manifester son rejet de la construction européenne telle qu’elle existe sans être accusé de racisme ou de xénophobie, il y a le choix. Les électeurs du FN ne devront pas se plaindre si la nocivité du programme du FN est démontrée lorsqu’il aura le pouvoir au niveau national. L’hypothèse d’une victoire du FN en 2017 ou en 2022 ne relève pas de la politique-fiction. Une BD comme La Présidente ou le livre Le Séisme de Michel Wieworka montrent qu’elle est plausible à défaut d’être certaine. Et l’enquête du CEVIPOF après les régionales, qui révèle la progression du FN dans toutes les catégories de la fonction publique, prouve que la famille Le Pen n’a plus beaucoup d’efforts à faire pour mettre l’appareil d’Etat à son service. Ce n’est pas rassurant…

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