40 ans d’histoires (bis)cornues

Il y a 40 ans, le 3 juillet 1978, Goldorak était diffusé sur Antenne 2, dans Récré A2, avec succès, mais non sans polémiques.

Après un colloque en 2016, un livre sur le robot cornu, écrit par des organisatrices du colloque, sortira au plus tôt en septembre.

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Concession(s) de domaine(s) public(s)

En février, le gouvernement a présenté son projet de « réforme » de la SNCF, en se basant pour le justifier sur le rapport que Jean-Cyril Spinetta, ancien PDG d’Air France, a remis au Premier ministre. Le rapport propose entre autres la fin du régime spécial des cheminots, la fermeture des lignes déficitaires (déjà en cours depuis quelques années) et la transformation de la SNCF, pour l’instant un EPIC, en société anonyme à capital public, afin de rendre l’entreprise, qui perd trop d’argent au goût de certains, plus concurrentielle. Beaucoup de critiques du rapport Spinetta (ici ou ) rappellent, à juste titre, que l’endettement de la SNCF et de ses filiales a été provoqué par l’Etat, et que la fermeture des petites lignes, justifiée par des motifs purement comptables, est contradictoire avec l’intention de revaloriser le rail. De plus, ils souhaitent que l’Etat français reprenne à sa charge la dette de la SNCF (environ 50 milliards d’euros), comme l’a fait en 1994 l’Etat fédéral allemand pour la dette de la Deutsche Bahn (qui était de 35 milliards d’euros). D’autres détracteurs voient dans la transformation de la SNCF en société anonyme une stratégie pour entamer en douceur la privatisation de l’entreprise au nom de la concurrence. Dans l’affaire, les cheminots servent de boucs émissaires commodes pour le pouvoir macroniste et les ultra-libéraux de l’IFRAP.

La privatisation d’une entreprise publique endettée pour la rendre plus performante n’est pas une idée nouvelle. Elle a été appliquée dans le domaine audiovisuel il y a plus de 30 ans, à une chaîne de télévision : TF1. Mais revenons quelques années avant la privatisation, au début des années 1980. Le début de la décennie a vu la fin du monopole d’Etat sur l’audiovisuel (la loi du 29 juillet 1982 déclare dans l’article 1 que « la communication audiovisuelle est libre« ), la création de la première instance de régulation de l’audiovisuel (la Haute autorité de la communication audiovisuelle), et l’apparition des chaînes privées, qu’elles soient à péage (comme Canal + en 1984) ou financées par les recettes publicitaires (comme La Cinq et TV6, future M6, en 1986).

I) TF1, une chaîne en crise : l’alternance de mai-juin 1981 et ses conséquences

Dès son arrivée au pouvoir en mai 1981, la gauche entend marquer le changement dans le secteur de l’audiovisuel public, qui a subi beaucoup de transformations depuis le démantèlement de l’ORTF (Office de la Radio Télévision Française) en 1974. Les huées visant Jean-Pierre Elkabbach (directeur de l’information d’Antenne 2 et co-animateur de Cartes sur table) et les frères Alain et Patrice Duhamel (respectivement co-animateur de Cartes sur table et chef du service politique de la rédaction de TF1) le soir de l’élection de François Mitterrand sur la place de la Bastille étaient révélatrices de cette volonté de changement. La gauche (et tout particulièrement les communistes) reproche à la télévision l’absence d’information honnête et pluraliste (et ce malgré les promesses de Valéry Giscard d’Estaing en 1974) et l’omniprésence des programmes de divertissement (les Carpentier, Danielle Gilbert et Guy Lux sont les principaux visés). Mais contrairement à ce qui s’était passé au lendemain des évènements de mai 1968 (110 départs1), et au moment du démantèlement de l’ORTF en août 1974 (440 départs2 sur 16 000 agents3), il n’y a pas de ”purge” massive. Sur les sept sociétés issues de l’ORTF (TF1, Antenne 2, FR3, Radio France, la SFP, TDF et l’INA) Le Monde n’enregistre en septembre 1981 que 40 départs4, et selon Roland Passevant, moins d’une dizaine de journalistes ont été contraints au départ5. Ceux qui partent sont pour la plupart les dirigeants des sociétés issues de l’ORTF et des directeurs de l’information auxquels le nouveau pouvoir reproche, pour reprendre les propos tenus le 12 juin 1981 par le ministre de la Communication Georges Fillioud, de s’être ”comportés non en informateurs objectifs, mais en partisans politiques6”. Ainsi, le PDG de TF1 depuis 1978, Jean-Louis Guillaud, démissionne le 23 juillet 1981, après avoir négocié le montant de ses indemnités. Il est aussitôt remplacé par un conseiller d’Etat, Jacques Boutet. Des journalistes mis à l’écart en 1968 et 1974, comme André Harris et Alain de Sédouy, reviennent à l’antenne. Mais ces changements ne sont pas considérés comme suffisants par une partie de la rédaction de TF1.

A) Une rédaction profondément divisée

Le 15 septembre 1981, la section CFDT de la chaîne adresse une lettre ouverte à Jacques Boutet. Cette lettre demande à mots à peine couverts le renvoi de tous les responsables nommés sous le septennat giscardien et maintenus à leur poste par la gauche, comme le directeur de l’information de TF1, Jean-Marie Cavada, contre lequel la rédaction a voté le 10 juillet avec le soutien discret de Georges Fillioud une motion de défiance :

Depuis le 10 mai, seul dans l’ex-ORTF, Jean-Pierre Elkabbach a été licencié avec plus de 1,5 million de francs. Où est le scandale ? Nous vous reprochons aujourd’hui de prendre des mesures qui ne visent qu’à reconduire dans leurs fonctions et prérogatives ceux-là mêmes qui utilisèrent le service public au profit de leurs intérêts idéologiques ou personnels […]. Nous exigeons que les choses ne se fassent plus contre ou sans notre avis, que nos revendications soient enfin prises en compte et non méprisées. Notre conduite nous amène à agréer l’expression de M. le ministre de la Communication : ”Mobilisez-vous dans les rédactions des entreprises”. C’est pourquoi nous vous demandons à des postes clés des hommes nouveaux redevables devant l’opinion publique de la mission de service public qui leur a été confiée. C’est pour nous le véritable sens de la consultation du 10 mai.

Libération, qui cite des extraits de la lettre dans son édition du 18 septembre7, accuse la CFDT de pratiquer une chasse aux sorcières, conteste leur légitimité à parler au nom de l’opinion et cite un sondage de la SOFRES réalisé du 21 au 27 août selon lequel le renouvellement des dirigeants de l’audiovisuel public susciterait l’indifférence d’une majorité de Français (52%). La CFDT réplique dans son droit de réponse publié le 28 septembre que le changement des responsables nommés par l’ancienne majorité est nécessaire et légitime, du fait du manque d’honnêteté de l’information dont ils ont fait preuve. Ils sont donc ”coupables de lèse-service public”. Libération, dans son commentaire du droit de réponse, considère que ”le maintien d’un certain nombre de responsables, à supposer qu’ils aient été les courroies de transmission de l’ancien régime, assure un certain pluralisme”. Cependant, la CFDT et ses alliés finissent par obtenir le départ de Jean-Marie Cavada. Ils profitent de la suspension en janvier 1982 d’un adjoint de ce dernier, Jacques Hébert, dont les sympathies de droite sont connues, accusé d’avoir truqué un reportage (il aurait orienté les propos d’une électrice dans un sens défavorable au candidat socialiste dans une élection législative partielle à Provins8), pour obtenir sa démission en février 1982. Jean-Marie Cavada est remplacé le rédacteur en chef Jean-Pierre Guérin, ancien d’Antenne 2, mais qui a travaillé à TF1 jusqu’en 1978. Malgré cela, il ne parvient pas à imposer son autorité à la rédaction. De plus, certaines nominations de chefs de service, en particulier le service politique et le service social, lui ont été imposées par Jacques Boutet.

Mais les conflits au sein de la rédaction ne se limitent pas aux changements de chefs. Il y a aussi la manière de faire l’information. En juin 1981, des représentants du personnel, parmi lesquels figurent Marie-Laure Augry, Alain Chaillou, Alain Denvers (le fils de l’élu PS Albert Denvers), Jean-Pierre Berthet et Jean-Loup Demigneux, avaient publié un texte dans lequel ils se plaignaient d’avoir ”ni les moyens, ni les garanties suffisantes pour faire respecter [leur] déontologie professionnelle et [leur] mission de service public avec le système d’information qu[‘ils] pratiqu[ent]” et réclament ”une autre forme de journalisme de télévision9”. En termes clairs, ils réclament un journalisme non institutionnel, reflétant fidèlement le contexte social et politique, analysant l’actualité à froid, et nourri d’enquêtes et de reportages. Une telle conception du journalisme induit le traitement de chaque sujet par un spécialiste, le primat du commentaire sur l’image et la rupture avec ce qu’on n’appelle pas encore ”l’info spectacle” et la starisation du présentateur du JT, comme ce fut le cas avec Roger Gicquel au JT de 20 heures de 1975 à 1980. Mais cette remise en cause radicale des méthodes de conception de l’information télévisée tourne court, essentiellement à cause des luttes de clans au sein de la rédaction, qui reflètent les clivages politiques et syndicaux, ainsi que les rivalités personnelles. Les rescapés de l’équipe de Jean-Louis Guillaud, marqués à droite, s’opposent aux nouveaux venus et aux revenants, clairement à gauche, et la CGT et la CFDT s’opposent à FO et la CFTC. Les rares journalistes communistes de la rédaction ont du mal à trouver leur place, car leur étiquette les poursuit. Certains sont même au bord de la dépression10… Les inégalités de statuts et de salaires entre journalistes contribuent à aggraver la situation, et ne facilitent pas la tâche de Jean-Pierre Guérin. Le plan de réforme de l’information que ce dernier présente en janvier 1983 est critiqué dans un tract11 de la CGT, de la CFDT et du SNJ, qui lui reprochent d’être conçu ”dans la précipitation et l’indécision” et de préférer la forme au fond. Les syndicats constatent un ”malaise ambiant et persistant”, et proposent de réunir les journalistes ”autour d’un projet commun, dans la rigueur, la clarté et l’imagination”, plutôt que de s’enfermer dans ”une réflexion purement formelle”. La nouveauté à l’antenne de TF1 est illustrée non pas par l’information, mais par Droit de réponse, une émission de débat présentée par Michel Polac le samedi soir à 20 h 30 à partir de décembre 1981, et que les critiques, nombreux à droite mais aussi à gauche, taxent de vulgarité à cause de la virulence des débats. En janvier 1982, le débat qui opposait les journalistes de Charlie Hebdo (qui venait de cesser sa publication) à ceux du Quotidien de Paris, de Minute, et Jean-François Kahn, avait tourné à l’injure, et une bagarre avait eu lieu à la fin de l’émission.

B) La concurrence d’Antenne 2

Pour contrer la starisation des présentateurs du JT (”le culte du présentateur unique”, pour reprendre l’expression de Françoise Kramer), la rédaction de TF1 avait mis en place la présentation tournante du JT de 20 heures, d’abord en alternance (avec Jean-Claude Narcy, Jean-Pierre Berthet et Jean-Loup Demigneux), puis par couples (Jean-Claude Narcy et Françoise Kramer, Jean-Pierre Berthet et Geneviève Buchi). Mais aucune des formules ne marche. Pire, l’audience de TF1 chute au profit d’Antenne 2, à en croire un sondage du CESP (Centre d’études des supports de publicité) rendu public le 17 mars 1983. La part d’audience (c’est-à-dire la part de la durée totale d’écoute de la télévision) de TF1 était de 46% en 1981. Elle tombe à 42% en 1982 puis à 38% en 198312. Parallèlement, la part d’audience d’Antenne 2 passe de 37% en 1981 à 40% en 1982 puis à 46% en 1983. En février 1983, selon le CESP, l’audience cumulée (la proportion de la population regardant une chaîne pendant la journée) d’Antenne 2 est supérieure à celle de TF1 (56,1% contre 53,1%)13.

Cette domination d’Antenne 2 peut surprendre, car la rédaction de la chaîne est réputée pour être autant, voire plus contestataire que celle de TF1. Il faut rappeler que le départ de Jean-Pierre Elkabbach de la direction de l’information au lendemain des législatives de juin 1981 s’est fait sous les crachats et les insultes des journalistes, qui lui reprochaient sa soumission à l’ancien pouvoir, car il avait tout fait pour empêcher le traitement des affaires embarrassantes pour le pouvoir giscardien (comme ”l’affaire des diamants”). Ce sont les journalistes, plus que le nouveau pouvoir, qui ont poussé Elkabbach à partir. Mais peu après la nomination de Pierre Desgraupes comme PDG d’Antenne 2 le 23 juillet 1981, la rédaction conteste François-Henri de Virieu, le directeur de l’information, qui est jugé trop autoritaire, et veut un droit de regard sur la désignation du directeur de la rédaction, qu’elle souhaite élire. En décembre 1982, François-Henri de Virieu est remplacé par Pierre Lescure, plus consensuel, ce qui permet à Pierre Desgraupes de consolider son autorité, tout en garantissant aux journalistes leur protection contre les pressions politiques.

Comme leurs confrères de TF1, les journalistes d’Antenne 2 ont eux aussi tenté de remettre en cause la façon de faire l’information télévisée. La traduction à l’écran de ces intentions est un échec relatif. La rédaction d’Antenne 2 des journaux de mi-journée expérimentaux, intitulés Journal d’en France. Les journalistes disparaissent de l’écran au profit des habitants d’un petit village, qui sont censés élaborer l’information. Mais la forme rappelle plus les micro-trottoirs qu’un vrai JT, et Pierre Desgraupes contraint la rédaction à revenir au JT traditionnel, avec un présentateur en plateau lançant et commentant les reportages. Et ce, avec les risques de starisation du présentateur, comme le montre la démission de Patrick Poivre d’Arvor en juillet 1983. Ce dernier disputait la présentation du JT de 20 heures à Christine Ockrent, que Pierre Desgraupes avait nommée à la rédaction en chef de ce même JT, puis à sa présentation. Malgré cela, Antenne 2 est plus regardée que TF1, car Christine Ockrent incarne, en apparence sinon en réalité, un journalisme objectif, qui privilégie la relation des faits au commentaire, et rompt avec le ”journalisme couché”, qu’incarnait par exemple Michel Droit à l’époque de l’ORTF dans ses interviews du général de Gaulle (un exemple ici). Antenne 2 part donc avec un gros avantage sur TF1 : elle a une meilleure image de marque, et donne l’impression d’être indépendante du pouvoir politique, car Pierre Desgraupes essaie autant que possible de résister aux pressions du gouvernement. Quant à TF1, le secteur de l’information a été conçu dès le départ pour être le porte-parole du gouvernement, comme avant elle la première chaine de l’ORTF (”La voix de la France”, aurait dit Georges Pompidou). Avant 1981, le gouvernement connaissait le sommaire des JT par le biais du directeur de l’information et du PDG14. Enfin, TF1 a l’image d’une chaîne ”ringarde” et ”bas de gamme”, qui tire le public vers le bas avec des émissions de divertissement.

C) La valse des présidents

La crise au sein de la chaîne se voit aussi à travers l’instabilité de la direction : trois PDG se succèdent entre juillet 1981 et juillet 1983. Comme on l’avait dit plus haut, Jean-Louis Guillaud avait été contraint de quitter son poste à la suite des élections de 1981, pour être remplacé par Jacques Boutet le 23 juillet 1981. Ce dernier, conseiller d’État de formation, avait été administrateur de la Loterie nationale (l’ancêtre de la Française des jeux, actuellement en cours de privatisation), puis rapporteur de la commission de contrôle de la campagne électorale pour les présidentielles de 1981. Il était donc chargé de faire respecter l’égalité des temps de parole des candidats. François Mitterrand ayant eu une bonne impression de lui à ce dernier poste, il propose sa nomination à la tête de TF1 alors que Jacques Boutet ne connaît rien ou presque de la télévision et ne le cache pas.

Du fait de son inexpérience, il a beaucoup de mal à imposer son autorité aux journalistes de la chaîne (qui le méprisent), contrairement à Pierre Desgraupes à Antenne 2. De plus, il commet nombre d’erreurs. En décembre 1981, la diffusion du reportage Les Trottoirs de Manille, sur la prostitution enfantine aux Philippines, lui vaut les sévères critiques de Georges Fillioud. Le 20 juillet 1982, il autorise la diffusion d’une émission de Georgette Elgey sur François Mitterrand, Ecrits et discours de François Mitterrand, considérée comme hagiographique par la presse15, alors que le président de la République n’avait pas souhaité cette diffusion et l’avait fait savoir par communiqué plusieurs heures auparavant. Enfin, Jacques Boutet s’entend mal avec Jean-Marie Cavada, qui a quitté la direction de l’information en février 1982, et se révèle incapable de faire face aux luttes de clans dans la chaîne. Aussi son bilan est-il jugé globalement négatif par le gouvernement et la Haute Autorité, dont les membres prennent leurs fonctions le 31 août 1982. À sa demande, Jacques Boutet est relevé de ses fonctions en septembre 1982 et remplacé le 17 du même mois par un autre haut fonctionnaire, Michel May.

Celui-ci est un instituteur devenu énarque et conseiller à la Cour des comptes, a été directeur adjoint de l’ORTF en 1973, puis secrétaire général de l’ORTF en 1974, peu de temps avant son démantèlement. Il s’est surtout occupé des aspects financiers et budgétaires et de la gestion de l’Office. Il a été proposé au gouvernement et à la Haute Autorité par Jérôme Clément, conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Jérôme Clément présente Michel May comme un ”solide géomètre” qui a le ”profil idéal, équilibré, droit16. En termes clairs, ce sont ses qualités d’administrateur et de gestionnaire, plus que sa connaissance de la télévision et des programmes (qu’il ne regarde pas ou presque, comme il le dit à son successeur Hervé Bourges au moment de la passation de pouvoirs), qui ont été déterminantes dans la nomination de Michel May. Aussi ce dernier, pour résoudre les problèmes de trésorerie de TF1, réduit les budgets des postes les plus dépensiers, comme celui de la création. Il se rend rapidement impopulaire au sein de la chaîne.

Comme Jacques Boutet, Michel May échoue dans sa tâche. Il est très secret, communique peu, n’a pas la confiance des syndicats, et encore moins celle des journalistes, qu’il considère comme des ”cons” et des ”emmerdeurs”. D’où des relations très tendues avec Jean-Pierre Guérin, qui se plaint d’être obligé de travailler avec une équipe qu’il n’a pas choisie et des journalistes avec lesquels il a de très mauvaises relations (comme Alain Denvers, le présentateur des Mercredis de l’information, qui a été imposé par Michel May). Michel May lui reproche les mauvais résultats d’audience des JT de TF1 et ne cache pas son scepticisme face à la formule de la présentation en couples. Jean-Pierre Guérin se défend en répondant qu’il lui faut des moyens matériels et le droit de travailler avec des journalistes de son choix, ce qui implique de se débarrasser des ”placardisés” comme Roger Gicquel et des journalistes qui ne font pas leur travail et donc, de réduire les effectifs de la rédaction (280 journalistes en 1983). De son côté, la Haute Autorité, lors d’une audience le 23 juin 1983, critique sévèrement l’efficacité de la gestion de TF1 par Michel May, que certains considèrent déjà comme un président en sursis car il a plusieurs fois parlé de démissionner, et l’inégalité des temps de parole entre la majorité et l’opposition, au profit de la première. Une semaine plus tard, Michel May a un entretien avec Jean-Pierre Guérin, qui se passe mal. Il ne tient pas compte de ses objections, met fin à ses fonctions de directeur de l’information le 1er juillet 1983 et le remplace par Jean Lanzi, lui aussi ancien journaliste à l’ORTF et à Antenne 2, ancien présentateur de l’émission La Maison de TF1 et conseiller du PDG de TF1 chargé de l’antenne. La nouvelle du limogeage de Jean-Pierre Guérin provoque la colère des journalistes et des syndicats, et la saisie de la Haute Autorité par l’opposition de droite. La décision de Michel May suscite aussi des critiques à gauche. Le 8 juillet, un article de l’hebdomadaire socialiste L’Unité17 lui reproche d’avoir ”joué les marmottes”, de ne pas donner à Jean Lanzi les moyens de faire fonctionner efficacement la rédaction, et appelle à mots à peine couverts la Haute Autorité à le relever de ses fonctions. À travers cet article, il faut comprendre le constat d’échec de la politique gouvernementale en matière audiovisuelle, et la nécessité d’un changement de cap. La démission de Michel May le 12 juillet, puis la nomination d’Hervé Bourges par la Haute Autorité deux jours plus tard, le montrent clairement.

II) La reprise en main par Hervé Bourges : la politique de programmation

La nomination d’Hervé Bourges est plutôt bien accueillie par la presse, à l’exception du Figaro (où Michel Droit accuse le gouvernement de vouloir faire de la télévision un ”instrument de propagande18”, ce qui ne manque pas de sel…) et de Minute (qui accuse Hervé Bourges d’être un traître parce qu’il a servi l’Algérie indépendante, et oublie de mentionner le fait qu’il n’a pas déserté lors de son service militaire en Algérie). La majorité, à l’exception des titres cités, reconnaît ses qualités professionnelles tant dans le secteur journalistique que dans l’audiovisuel (à la différence de ses deux prédécesseurs), et son travail à la tête de RFI est cité en exemple. Dès ses premières interventions dans la presse, le nouveau PDG affirme son intention de ”refaire de TF1 une chaîne populaire”. Pour cela, il souhaite rénover l’image de la chaîne (d’où un nouveau logo, conçu par l’agence de publicité Lintas, une filiale du lessivier Unilever, qui crée le slogan ”Il n’y en a qu’une, c’est la Une”) et construire une grille de programmes cohérente, faite de programmes identifiables et ”fidélisants”, pour reprendre son expression. Il convient de voir dans quels axes s’est développée la politique de programmation, qu’Hervé Bourges a reprise en main en démettant de ses fonctions le directeur des programmes, Jean Lallier, nommé par Michel May, en septembre 1984. Il le remplace par Pascal Josèphe, son chargé de mission à RFI.

A) Le secteur de l’information et les magazines

Dans Une chaîne sur les bras, qu’il a publié quelques mois après son départ de la direction de TF1, Hervé Bourges donne beaucoup de détails sur la fabrication de l’information de TF1 sous sa présidence, et pour cause, c’est un journaliste de formation. Le 11 août 1983, il envoie au directeur de l’information, Jean Lanzi, une ”note d’orientation19 dans laquelle il donne des directives pour redynamiser le secteur de l’information. Les directives fixent deux objectifs : la réorganisation de la rédaction et la définition d’un projet rédactionnel. Pour atteindre le premier objectif, il convient pour le directeur de l’information de sélectionner les journalistes ”selon les critères objectifs suivants : la compétence et le professionnalisme, l’ardeur au travail, l’esprit d’équipe”. Le second objectif dépend du premier, mais aussi du ”traitement de l’information tant dans le fond (qui devrait se libérer du paternalisme, du superficiel et de l’événementiel, sans pour autant verser dans l’ésotérisme et l’élitisme) que dans la forme (présentation, mise en images, etc.)”. Hervé Bourges insiste aussi sur la nécessité de ”sortir de l’actualité hexagonale, tout en veillant à expliquer l’influence de l’actualité internationale sur la vie quotidienne des Français ou sur l’avenir du pays”.

Sous la présidence d’Hervé Bourges, l’offre de programmes d’information augmente progressivement (567 heures de JT en 1983, 744 heures en 198620). En 1984, TF1 émet en continu. Jusqu’alors, l’antenne fermait les jeudi et vendredi après-midi entre 14 heures et 18 heures. En septembre 1984, la première chaîne (tout comme Antenne 2) commence à émettre avant midi du lundi au vendredi (elle émettait le samedi à partir de 10 heures et le dimanche à partir de 9 heures avec les émissions religieuses). Le samedi 15 et le dimanche 16 du même mois est lancé un journal du matin présenté par Jean-Claude Bourret, Bonjour la France, sur le modèle de Good Morning America, diffusé chaque matin depuis 1975 sur la chaîne américaine ABC, de 7 heures à 9 heures du lundi au vendredi et de 7 à 8 heures le week-end. En octobre, aux environs de 18 heures puis à 18 h 30, la chaîne installe un journal destiné aux adolescents, le Mini Journal, présenté par Patrice Drevet (un extrait ici). Le journal est beaucoup plus court qu’un JT classique (15 minutes) et se fixe pour but d’être didactique. Quant aux magazines, ils sont progressivement relégués en access prime time (18 heures à 20 heures) et en deuxième partie de soirée. En 1983, au moment où Hervé Bourges prend ses fonctions, Les Mercredis de l’information sont diffusés à 20 h 35, et donc en prime time. En avril 1987, au moment de son départ, Infovision, conçu par l’équipe des Mercredis de l’information, est diffusé à 21 h 45 ou 22 heures, tout comme L’Enjeu, l’émission d’actualité économique présentée par François de Closets. Quant à 7 sur 7, créé en 1982, il garde tout au long de la période la tranche 19 heures – 20 heures.

Hervé Bourges, par fidélité à ses idées tiers-mondistes, suscite la création d’un magazine consacré à la culture et à la musique des pays africains, TSF (Télévision sans frontières), qui est diffusé à partir de janvier 1986. Des artistes comme Alpha Blondy et des chanteurs de raï apparaissent dans cette émission, tout comme les chanteurs de zouk (comme le groupe Kassav) ou de reggae. Par crainte selon Hervé Bourges d’un ”rejet par d’une partie [des] téléspectateurs qui ne sont pas familiarisés avec ce type de musique”, l’émission est diffusée le vendredi aux alentours de minuit, et cible les migrants africains et les Antillais. Parallèlement, la chaîne lance en février 1986 Ambitions, présenté par Bernard Tapie, qui mélange les problèmes économiques, le jeu (un jeune doit réussir à monter son entreprise et trouver des financements et des débouchés) et le divertissement (des artistes de variétés chantent dans l’émission).

Quant aux journaux télévisés, Hervé Bourges choisit de maintenir le couple Yves Mourousi / Marie-Laure Augry à la présentation du JT de 13 heures, l’un des rares où le présentateur sort des studios avec un direct en extérieur par semaine. En revanche, pour l’édition de 20 heures, il choisit le changement. En novembre 1983, il confie le JT à Jean Offredo, mais cette expérience est un échec. Jean-Claude Bourret lui succède, avant d’être remplacé en juillet 1984 par Bruno Masure. Ce dernier alterne à partir de janvier 1986 avec Marie-France Cubbada qui, selon Pierre Péan et Christophe Nick dans TF1, un pouvoir, a plus été recrutée pour son look (qui fait vaguement penser à Christine Ockrent) que pour ses compétences journalistiques, limitées, à en croire Hervé Bourges lui-même…

B) Le divertissement

Hervé Bourges veut que TF1 soit ”la première à rire, à s’émouvoir, à s’enthousiasmer21”, et rejette ”les émissions élitistes au sens étriqué du terme22”. La télévision, en plus d’être informative, doit être distractive. Mais cela ne l’empêche pas de juger l’émission Porte-bonheur, animée par Patrick Sabatier, ”misérabiliste23”, et de penser que le même Sabatier représente ”tout ce [qu’il] ne [veut] pas faire à la télévision française24”. Mais comme Porte-bonheur fait une très bonne audience, il ne supprime pas l’émission, et accepte de discuter avec Patrick Sabatier pour orienter ses futures émissions dans un sens plus conforme à ses goûts. Ainsi sont créés le Jeu de la vérité (dans laquelle une vedette doit répondre en direct aux questions gênantes posées par les téléspectateurs, ce qui n’était pas sans risques, comme l’a montré le cas de Chantal Goya) et Grand public.

Très vite, les émissions de jeux et de variétés voient leur temps d’antenne augmenter. Elles sont, à quelques exceptions près, installées aux heures de fortes écoute : en daytime (en journée) entre 12 heures et 14 heures et surtout en access prime time. En 1984, outre les émissions de variétés présentées par Patrick Sabatier, citées plus haut, sont créés successivement en janvier Carnaval, un divertissement fondé sur la parodie animé par l’imitateur Patrick Sébastien, qui rencontre un grand succès, La Chance aux chansons (d’abord hebdomadaire, l’émission est quotidienne l’année suivante), présentée par Pascal Sevran, et Cocoricoboy, présenté par Stéphane Collaro. Cette dernière émission, diffusée à partir du 3 septembre à 19 h 40 (donc avant le JT de 20 heures), succède aux Petits drôles, une émission comique qui n’avait pas trouvé son public. Cocoricoboy, bien avant les émissions « d’infodivertissement » de Yann Barthès, mélange divertissement (des jeunes femmes y font des numéros de strip-tease) et satire politique (le Bébête Show est diffusé à la fin de l’émission). Le programme fait une concurrence sérieuse au Petit théâtre de Bouvard, diffusé sur Antenne 2 à la même heure.

Du côté des jeux, les nouveautés sont surtout des importations d’émissions conçues aux Etats-Unis. Le 9 septembre 1985 est lancé Tournez manège (un extrait ici) une adaptation de The Dating Game (diffusé de 1965 à 1973 sur la chaîne ABC, où l’on a vu entre autres Farrah Fawcett et Arnold Schwarzenneger) et de sa nouvelle version, The New Dating Game. Le jeu consiste à former des couples en réunissant des célibataires qui ne se connaissent pas et se posent des questions sans se voir. Le jeu est diffusé juste avant le JT de 13 heures. En janvier 1987, TF1 installe avant Cocoricoboy et le JT de 20 heures, à 19 h 20 une autre adaptation d’un jeu américain, La Roue de la fortune, inspiré de The Wheel of Fortune.

C) La fiction

Hervé Bourges donne ne quasiment pas de détails sur la politique de TF1 en matière de fiction dans Une chaîne sur les bras. Il souligne qu’il préfère l’art lyrique à Dallas, le soap opera qui fait l’une des plus fortes audiences de TF1 depuis 1981. Sauf en 1985 (la série est diffusée le dimanche à 18 heures) et en 1986 (elle est diffusée du lundi au vendredi à 14 h 30), la série est toujours diffusée en prime time. Et il ajoute que le producteur et réalisateur Pierre Grimblat (l’un des créateurs de Navarro) a aidé TF1 ”à donner une impulsion décisive à la création française avec Série noire, L’ami Maupassant, L’heure Simenon, bientôt des adaptations des œuvres de Giono”.

Concernant la fiction nationale, on constate à travers les grilles de programmes qu’il y a peu de nouveautés, tant pour les (mini-)séries que pour les téléfilms. On peut citer Bleu, blanc, rouge (avec Bernard Giraudeau) et Les uns et les autres (réalisé par Claude Lelouch) en septembre-octobre 1983, Colette en novembre 1985. Il y a en revanche beaucoup de rediffusions, et ce probablement en raison du coût des fictions télévisuelles récentes. De plus, il ne faut pas oublier la grande place que tient le cinéma, privilégié par les pouvoirs publics et mieux perçu par eux et les intellectuels, contrairement par exemple à ce qui s’est passé en Grande-Bretagne, où l’on a privilégié la télévision. Les œuvres cinématographiques sont programmées le lundi et le dimanche, en début d’après-midi et en prime time. Elles remportent de plus gros succès d’audience que les fictions télévisuelles, avec les variétés et les retransmissions sportives. En décembre 1986, sur les 15 meilleures audiences de la télévision française25, il n’y avait ni séries, ni feuilleton. En avril 1987, on constatait la même chose sur les 20 premières audiences26.

Quant aux fictions étrangères, elles sont majoritairement britanniques (Chapeau melon et bottes de cuir, Alambic et Torpédo) et américaines (Dallas, mais aussi Starsky et Hutch, Pour l’amour du risque, Matt Helm…). C’est parmi elles que l’on compte le plus de nouveautés, comme Huit ça suffit ! et Santa Barbara, diffusés à partir de janvier et octobre 1985. La première série (diffusée de 1977 à 1981 sur ABC) raconte la vie d’une famille nombreuse. La seconde est un soap opera (diffusé de 1984 à 1992 en daytime sur la chaîne américaine NBC) moins réaliste que Dallas, mais tout aussi populaire (comme le montre la parodie des Inconnus, Ça te barbera). Il faut aussi ajouter que les conditions de diffusion de Huit ça suffit ! et de Santa Barbara sont particulières. Aux États-Unis, les épisodes de ces séries durent une cinquantaine de minutes, publicité non comprise. En France, pour des raisons inconnues, ils ne durent qu’une demi-heure lors de leur diffusion en access prime time.

À l’exception d’Heimat, un feuilleton allemand qui raconte la vie des habitants d’un village de Rhénanie de 1919 à 1982 et qui est diffusé à partir de janvier 1987 sur TF1, les fictions télévisées produites dans le reste de l’Europe sont rares. Quant aux fictions télévisées des autres continents, elles sont quasi absentes de la grille de TF1, si l’on excepte les telenovelas (les équivalents des soap operas) importés du Brésil, comme Isaura et Cœur de diamant. Ces séries, comme le rappelle Hervé Bourges27, furent diffusées en access prime time avec un succès mitigé, avant d’être rediffusées en 1987 dans l’après-midi aux environs de 15 heures avec un certain succès.

Les choix d’Hervé Bourges et de ses collaborateurs se reflètent sur les grilles de programmes de TF1. Celles-ci présentent une tendance croissante à l’horizontalité du lundi au vendredi. Cela est surtout vrai en daytime entre 12 heures et 15 heures, avec l’association jeux / information / fiction, et en access prime time avec l’association fiction / jeux / information. Le but de ces associations est bien entendu de fidéliser le maximum de téléspectateurs à des heures où ils peuvent regarder la télévision, et donc d’obtenir les plus fortes audiences.

III) Le bilan

A) TF1 en tête des audiences

1981

1982

1983

1984

1985

1986

1987

TF1

55,3

51,6

46,6

44,2

54,9

57,9

Antenne 2

44,8

46,7

52,4

53,5

55

49,8

FR3

25,4

24,8

21,9

22

24,2

25,3

Canal +

7,3

8

La Cinq

5,8

12,2

TV6/M6

3

Télévision

77

73,7

73

74,5

84,1

84,8

Tableau 1. Audience cumulée (%) des chaînes de télévision (1981-1987)

Sources : Bourdon Jérôme, Haute fidélité. Pouvoir et télévision, 1935-1994, p. 355, d’après CEO et Médiamétrie.

La politique de programmation d’Hervé Bourges finit par porter ses fruits, comme le montre le tableau 1 ci-dessus. En janvier-février 1985, une enquête du CESP28 montre que la consommation télévisuelle des Français augmente fortement. Du lundi au vendredi, 85,1% d’entre eux sont devant leur poste, 85,2% le samedi et 86,1% le dimanche. L’enquête montre aussi que TF1 dépasse Antenne 2. Le nombre de téléspectateurs de la première chaîne est estimé par le CESP à 25 680 000, contre 25 106 000 pour Antenne 2. À la fin de 1987, les enquêtes de Médiamétrie devaient confirmer la domination écrasante de TF1 sur le paysage audiovisuel français.

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

TF1

43,8

45,0

46,3

47,5

Antenne 2

32,8

31,8

29,5

28,8

FR3

8,8

9,3

5,9

7,7

Canal +

3,3

3,5

4,4

4,7

La Cinq

8,4

7,1

6,8

8,1

M6

1,7

2,1

2,2

1,7

Autres chaînes

1,3

1,2

1,9

1,5

Tableau 2. Parts de marché (en %) des chaînes de télévision.

Sources : Médiamétrie et Eurodience n° 4 à 7.

Comme le montre le tableau 2, TF1 capte près de la moitié de l’audience, et les chaînes restées dans le secteur public (Antenne 2 et FR3) ont du mal à passer la barre des 40% de parts de marché (la proportion de téléspectateurs regardant une chaîne donnée). Ce tableau démontre a posteriori (les performances ont été réalisées après la privatisation) la réussite de la stratégie choisie par Hervé Bourges. Celle-ci ne tarde pas à provoquer des débats avant même son départ.

B) Une chaîne commerciale avant l’heure ?

Dans un article publié dans Le Monde en juillet 198629, deux mois après l’annonce de la privatisation de TF1, le grand reporter Jean Bertolino, représentant de la CFDT au comité d’entreprise de TF1, critiquait les motifs politiques de la privatisation, qu’il assimilait à un bradage du service public et à une ”aliénation”, c’est-à-dire à une soumission de la chaîne au pouvoir politique et aux affairistes. Il critiquait aussi la politique d’Hervé Bourges :

Quant à notre direction, qu’a-t-elle fait d’autre que détourner TF1 de sa mission primordiale et de la placer dans la position ambiguë de chaîne semi-publique, semi-privée ? N’est-ce pas elle qui a inauguré l’arrivée des sponsors avec l’émission Cocoricoboy financée par une marque de jus de fruits ? Elle, qui, pour combler un trou budgétaire30 aggravé par ses dépenses régaliennes, s’est efforcé de remplir l’antenne à moindres frais par des séries B américaines ou des émissions prétendues grand public, d’une médiocrité affligeante ?

À travers ce paragraphe, Jean Bertolino pose le problème du financement de la télévision, qui est une activité coûteuse (et très risquée financièrement, comme le montre la disparition en avril 1992 de La Cinq après six ans d’existence). Juridiquement parlant, TF1 est une chaîne publique (pour quelques mois encore…), et donc, son financement se fait par l’intervention de l’État qui prélève la redevance sur les ménages équipés d’un poste de télévision. Mais les recettes de la redevance ne sont pas extensibles. Vers le milieu des années 1980, le taux d’équipement en téléviseurs est proche de 100%. Les chaînes publiques ont le choix entre demander au gouvernement l’augmentation de la redevance et recourir à la publicité (introduite à la télévision française en octobre 1968) et au parrainage, comme c’est le cas pour les chaînes privées, en particulier aux États-Unis (les soap operas, surtout ceux diffusés en daytime, sont sponsorisés par les marques de lessive, d’où leur nom). La tentation de recourir à cette dernière solution est forte, surtout en période de restrictions budgétaires, et lorsque les contribuables rechignent à payer la redevance. Mais selon une étude de l’IREP en 1985, les annonceurs ont dépensé pour les programmes parrainés 1,1 milliard de francs en 1983 (sur des investissements publicitaires évalués à 34,7 milliard de francs) et à peine plus en 1984 (1,2 milliard) et en 1985 (1,4 milliard)31. Cependant, la publicité apporte par le biais de la RFP (Régie française de publicité, créée en janvier 1969) des revenus importants aux chaînes publiques. Ces ressources représentent une part importante du budget des chaînes publiques, et c’est surtout vrai pour TF1 et Antenne 2 (respectivement 56,8% et 49,7% en 1984, contre 13,6% pour FR332).

En faisant sponsoriser Cocoricoboy par Orangina (la ”marque de jus de fruits” à laquelle faisait allusion Jean Bertolino) depuis septembre 1985, TF1 fait des économies de l’ordre de 30 à 40% du coût de l’émission. Les économies ne se font pas à sens unique. De son côté, Orangina verse près de 90 000 francs pour le financement de l’émission de Stéphane Collaro en échange de la mention de la marque au générique. Si la marque avait voulu diffuser un spot de 30 secondes juste avant le JT de 20 heures, elle aurait dû dépenser 200 000 à 250 000 francs33. Mais l’expérience tourne rapidement court quand le PDG d’Orangina, Jean-Claude Beton, rompt le 31 décembre 1985 le contrat qui liait la marque à TF1 jusqu’en juin 1986. Il souhaite une plus grande visibilité d’Orangina dans l’émission, ce que ne permet pas le contrat et encore moins les recommandations de la Haute Autorité qui, dans un avis rendu public le 11 décembre 1985, limite le parrainage aux émissions unitaires et ponctuelles comme les retransmissions sportives, ce qui excluait Cocoricoboy. Cocoricoboy n’est pas pour autant la seule émission à bénéficier du parrainage. On peut citer les magazines Challenge 85 (présenté par Yves Mourousi, le présentateur du JT de 13 heures, et sponsorisé par le CNPF) et Partez gagnant, ou les jeux Anagram et Tournez manège.

Ces pratiques de recours aux annonceurs (et donc au marché) pour le financement des émissions, motivées par les difficultés financières de la chaîne, ont servi de justification pour privatiser TF1.

C) Vers la privatisation

Le 16 mars 1986, la coalition RPR-UDF gagne de justesse la majorité absolue aux élections législatives. Dans leur plate-forme commune, les deux partis avaient promis ”le désengagement de l’Etat” de l’audiovisuel. En clair, l’audiovisuel public doit être réduit à une chaîne de télévision et à une station de radio, entièrement financées par la redevance, et dont la fonction est ”d’assurer une fonction éducative et culturelle”. C’est à l’UDF, plus précisément au Parti républicain, autour de ”la bande à Léo” (François Léotard, le ministre de la Culture et chef du Parti républicain, Alain Madelin, celui de l’Industrie, Gérard Longuet, celui des PTT…), aux idées ultra-libérales, que se trouvent les partisans les plus enthousiastes de la privatisation. Mais la coalition se divise très vite sur les modalités de la privatisation des chaînes de télévision, que ce soit sur sa nature (quelle chaîne ?) ou son ampleur (combien et à quel prix ?). Les conseillers de Jacques Chirac proposent d’abord de privatiser FR3 et la diviser en chaînes régionales dont les opérateurs seraient les principaux quotidiens régionaux. Mais devant la frilosité des patrons de ces derniers, qui trouvent l’aventure trop risquée et coûteuse, et l’opposition de Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac renonce au projet. Il abandonne aussi l’idée lancée par François Léotard de privatiser Antenne 2, dont l’un de ses plus proches conseillers, Maurice Ulrich, a été le PDG de 1978 à 1981. Devant l’impatience de la majorité RPR-UDF qui, comme la gauche en 1981, veut concrétiser le changement politique dans le paysage audiovisuel, le gouvernement choisit, sur la suggestion du ministre des Finances Edouard Balladur, de se rabattre sur TF1, avec plusieurs arrière-pensées en tête :

– TF1 est en déficit, et la privatisation permettra d’améliorer sa gestion, le secteur privé étant jugé plus efficace ;

– on donne des gages de bonne volonté aux giscardiens et à ”la bande à Léo”, et on ressoude la majorité ;

– on se débarrasse d’Hervé Bourges et de Michel Polac, dont la frange la plus dure de la droite réclame la tête.

La décision de privatiser TF1 est annoncée le 14 mai 1986 à l’Assemblée nationale, par François Léotard. Hervé Bourges, qui a eu vent des rumeurs de privatisation de la chaîne depuis plusieurs semaines, réagit trois heures après l’annonce plus tard et s’adresse aux salariés de TF1, qui ne cachent pas leur inquiétude. Certains d’entre eux, comme le journaliste Jean-Claude Bourret, membre du syndicat FO, parlent de lancer une grève contre la privatisation. Hervé Bourges leur demande au contraire de ”continuer à faire fonctionner l’entreprise TF1”, et ce afin d’assurer ”le succès [des] émissions” de la chaîne. Du coup, le mouvement des salariés contre la privatisation n’est pas très intense, et ce malgré deux manifestations (l’une réunit 5000 à 7000 personnes le 21 mai, l’autre 10 000 manifestants le 8 juin) et une pétition lancée par Télérama et L’Evènement du Jeudi qui réunit plus de 100 000 signatures. Des réalisateurs (Claude Santelli), des acteurs (Pierre Arditi, Bernard Giraudeau, Anny Duperey…) se positionnés contre la privatisation. De son côté, l’humoriste Pierre Desproges considère que le maintien de TF1 dans le domaine public n’empêchera pas le décervelage de la population par la télévision (« La télévision, d’Etat ou pas, c’est (et ce fut toujours) la victoire de la merde sur la beauté des choses […]. La télé, d’Etat ou pas, c’est la loi scélérate des hit parades et des top 50, c’est-à-dire, la loi des requins froids et des débiles anglomaniaques et fossoyeurs de la chanson qui pense« ). Si l’on excepte quelques lecteurs de Télé 7 Jours34, qui dénoncent le démantèlement du secteur public et rappellent qu’il appartient à tous les Français, la masse des téléspectateurs est indifférente et ne proteste pas, pas plus qu’au moment du démantèlement de l’ORTF. Néanmoins, selon un sondage réalisé par IPSOS pour Le Point le 28 mai, 56% des Français étaient opposés à la privatisation, contre 29% d’avis favorables. Cela n’empêche pas la loi officialisant la privatisation d’être promulguée le 30 septembre 1986. Le même texte remplace la Haute Autorité par la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés), ancêtre direct du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Commence alors la compétition entre les candidats à la reprise de TF1. Des syndicalistes mettent en œuvre un projet de reprise de TF1 par ses salariés. 800 d’entre eux se joignent au projet. Mais il n’aboutit pas, tout comme la tentative d’Alain Denvers de former son propre tour de table35. Seuls deux candidats sérieux sont en lice : Hachette, en association avec Le Monde et d’autres groupes de presse étrangers, comme El País, et Bouygues, en association avec Robert Maxwell, le groupe GMF-FNAC, plusieurs banques, Le Point et Bernard Tapie. Hachette est peu populaire auprès des salariés de la chaîne, qui craignent une mise au pas par ”la pieuvre verte”. Bouygues connaît mal voire pas du tout la télévision et paraît plus rassurant. Pendant ce temps, le gouvernement fixe le 5 février 1987 le coût de la reprise de TF1 : 3 milliards de francs pour avoir le contrôle de 50% du capital de la chaîne (5 milliards de francs). 40% sont vendus au public et 10% réservés au personnel. Le 3 avril suivant, les candidats à la reprise de TF1 présentent leurs projets à la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés, qui a remplacé la Haute Autorité en novembre 1986) lors d’une audition publique retransmise en direct par TF1. Hachette part favori, mais Bouygues, qui a minutieusement préparé son audition par des séances de media training, réussit grâce à d’habiles manoeuvres à discréditer Hachette36 et convaincre la CNCL lors de son audition le 3 avril 1987, juste après le passage d’Hachette. Le lendemain, l’instance de régulation de l’audiovisuel fait de lui l’opérateur de TF1. Le 16 avril, au lendemain d’une fête organisée à Port-Marly pour célébrer le passage de TF1 au secteur privé et diffusée en direct à 20 h 35, Hervé Bourges cède sa place de PDG à Francis Bouygues. Celui-ci en profite pour mettre la chaîne au pas. La mise au pas, commencée avec la suppression de Droit de réponse et le licenciement de Michel Polac en septembre 1987, et achevée avec le déménagement de TF1 à Boulogne-Billancourt à l’été 1992 est progressive. Dans l’intervalle, la moitié des effectifs de la chaîne (environ 1500 personnes en 1987) sont renouvelés, sans la moindre contestation37.

La présidence d’Hervé Bourges montre à quel point les hommes comptent dans la gestion d’une chaîne de télévision. De plus, le recours au marketing pour la promotion de la chaîne annonce certains procédés employés après la privatisation.  De fait, on peut dire que l’action d’Hervé Bourges a facilité, même si ce n’était pas son intention, la privatisation de TF1. Le fonctionnement de la chaîne s’est rapproché de celui des chaînes privées qui existaient alors en Italie (où le monopole d’Etat a été abrogé en 1976, pour le bonheur de Mediaset et de Silvio Berlusconi, et le malheur de la représentation des femmes à la télévision), ou aux USA (où le paysage audiovisuel est très largement dominé par les chaînes commerciales).

Une fois la privatisation actée, peut-on revenir en arrière ? Si on se limite au cas de TF1, trois décennies après, la réponse semble être non. Mais tout n’est pas perdu pour les opposants à une privatisation plus ou moins déguisée de la SNCF. Le cas des chemins de fer britanniques, privatisés en 1997, chers, peu performants et fortement subventionnés, semble fournir des arguments en leur faveur…

BONUS

Une émission d’Antenne 2 du 21 août 1984 sur l’avenir des médias. Elle était présentée par Christine Ockrent et Laurent Broomhead.

Un documentaire racontant les mutations du paysage audiovisuel français dans les années 1980 et 1990.

1 Source : Le Monde du 26 septembre 1981, cité par BOURDON Jérôme, in Haute fidélité, p. 232.

2 Idem.

3 Source : BACHMANN Sophie, L’éclatement de l’ORTF, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 17.

4 Source : Le Monde du 26 septembre 1981, cité par BOURDON Jérôme, in Haute fidélité, p. 232.

5 PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987, p. 22.

6 Cité par Le Monde du 16 juin 1981.

7 GAVI Philippe, ”La CFDT part en guerre à TF1”, in Libération, 18 septembre 1981.

8 Cette élection partielle voit l’élection dès le premier tour d’Alain Peyrefitte (RPR), qui récupère ainsi le siège qu’il avait perdu de justesse aux élections législatives de juin 1981. Jacques Hébert est accusé d’avoir tronqué la phrase qu’une électrice a lancée au candidat socialiste, Marc Fromion. La phrase était la suivante : ”A la télé, rien n’a changé depuis le 10 mai”. Elle a été tronquée lors de sa diffusion le 11 janvier 1982 : ”Rien n’a changé depuis le 10 mai”.

9 Cité in BRUSINI Hervé et JAMES Francis, Voir la vérité : le journalisme de télévision, p. 36.

10 Cf. PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987. L’auteur fait justement partie des journalistes communistes de TF1.

11 Le texte intégral est cité in PASSEVANT Roland, Journaliste sous surveillance : 1981-1987 à TF1 dans les rouages de la désinformation. Paris, Messidor, 1987, pp. 130-131.

12 Source : BOURDON Jérôme, Haute fidélité, p. 356, d’après les chiffres du CEO (Centre d’études des opinions), l’ancêtre de Médiamétrie.

13 GAVI Philippe, ”Antenne 2 plus regardée que TF1”, in Libération, 18 mars 1983.

14 Au moment où Le Canard enchaîné révèle ”l’affaire des diamants”, en octobre 1979, qui impliquait Valéry Giscard d’Estaing, Roger Gicquel, pourtant peu suspect d’hostilité au pouvoir giscardien, fut obligé de faire lire ses papiers par le directeur de l’information et le PDG de TF1, respectivement Henri Marque et Jean-Louis Guillaud.

15 Le lendemain de la diffusion, Le Monde publie un dessin qui montre François Mitterrand face à son image dans le poste de télévision et qui s’exclame : ”Encore lui !”.

16 Cité in CHAMARD Marie-Ève et KIEFFER Philippe, La Télé. Dix ans d’histoire secrète. Paris, Flammarion, 1992, p. 118.

17 M J., ”Fièvre et brouillard à TF1”, in L’Unité n°521, 8 juillet 1983.

18 DROIT Michel, ”Le troisième été”, in Le Figaro, 21 juillet 1983.

19 Cf. BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, pp. 89-91.

20 Source : CHANIAC Régine et DESSAULT Sylvie, La télévision de 1983 à 1993. Chronique des programmes et de leur public. Paris, INA et La Documentation française, 1994, p. 79.

21 BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, p. 94.

22 Idem.

23 Ibidem, p. 173.

24 Ibidem.

25 Eurodience n°0, pp. 8-9.

26 Eurodience n°1, juillet-août 1987, pp. 6-8.

27 BOURGES Hervé, Une chaîne sur les bras. Paris, éditions du Seuil, 1987, p. 165.

28 Cité in Dossiers de l’audiovisuel n°1, ”Les nouveaux investisseurs”, mai-juin 1985, p. 9.

29 BERTOLINO Jean, ”La grande magouille”, in Le Monde, 26 juillet 1986.

30 En 1985, le déficit de TF1 en 1985 est selon Hervé Bourges (in Une chaîne sur les bras, p. 209) de 85 millions de francs, sur un budget d’environ 2,5 milliards de francs (dont 1,4 milliard , soit 57,5%, vient de la publicité).

31 ”Le sponsoring : une réglementation nécessaire”, in Dossiers de l’audiovisuel n°6, ”Télévision et publicité”, mars-avril 1986, p. 24.

32 Source : BOURDON Jérôme et GRUNBLATT Catherine, ”Comment l’argent de la pub est entré à la télévision”, in Dossiers de l’audiovisuel n°6, ”Télévision et publicité”, mars-avril 1986, pp. 28-30.

33 LESTROHAN Patrice, ”L’effet Orangina secoue la télé”, in L’Evènement du Jeudi, 3 au 9 octobre 1985.

34 Télé 7 Jours n°1359, du 14 au 20 juin 1986, p. 4.

35 Cf. PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, pp. 201-202.

36 Pour plus de détails, lire PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, tout particulièrement le chapitre 10 (”Francis Bouygues à l’assaut de TF1”), pp. 183-238.

37 Cf. PEAN Pierre et NICK Christophe, TF1, un pouvoir. Paris, Fayard, 1997, p. 247.

La légende est belle ? Préférez la réalité 

Au théâtre de la Gaîté Montparnasse se joue en ce moment un spectacle intitulé Ivo Livi, le destin d’Yves Montand. Le spectacle raconte la jeunesse d’Yves Montand, mort il y a 25 ans. Les critiques sont plutôt bonnes, si l’on en croit celles qui ont été publiées sur billetreduc.com.

Mais nous ne mentons pas. Ce spectacle est une hagiographie. Il fait l’impasse sur des aspects moins plaisants de la vie de l’artiste, comme son ralliement progressif au néo-libéralisme. Si ce virage s’explique principalement par la déception vis-à-vis du communisme, c’est un élément important de la vie d’Yves Montand en tant militant et citoyen.

Un livre, Positiver la crise avec Yves Montand, s’intéresse à ces faits, ainsi qu’à Vive la Crise, l’émission qui pour beaucoup symbolise l’adhésion d’une partie de la gauche aux thèses libérales. Des idées que certains considèrent comme une nouvelle forme de fascisme, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que c’est à cause du fascisme que la famille d’Yves Montand s’est installée en France…

 

Le livre est disponible en version électronique, à la FNAC, sur Amazon (papier et Kindle), sur Decitre, sur Google Books. La version e book coûte moins cher que la moins chère des places du théâtre de la Gaîté Montparnasse. Entre l’hagiographie et la réalité historique, préférez la réalité, contrairement à William Randolph Hearst  (le modèle du Citizen Kane d’Orson Welles), qui voulait imprimer la légende. La réalité est moins sexy, plus glauque ? Il y a moins de chansons ? Oui. Mais vous gardez plus de souvenirs de la réalité.
 Sur ce, bonne lecture, et bonne année 2017 quand même !

La mode, c’est laid !

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Beauté volée, beauté mangée...
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Parce que je le "doigt" bien...

The Neon Demon et L’idéal sont des films très différents dans leur forme. Mais ils traitent le même sujet, l’industrie de la mode et ses défauts :
– sa tendance à imposer au monde ses normes en matière de beauté, et à créer des complexes d’infériorité chez les femmes (y compris les mannequins) ;

– son obsession de la chair fraîche et des lolitas à peine pubères  (et si possible vierges, dans tous les sens du terme) ;

– la violence symbolique et physique que génère ce système où les personnes ne sont que des produits avec une date de péremption.

Voilà deux propositions de cinéma, qu’on est libre d’accepter ou pas. En tout cas, les hommes qui les ont faites (Nicolas Winding Refn pour The Neon Demon et Frédéric Beigbeder pour L’Idéal) ne laissent pas les cinéphiles indifférents. La preuve avec ces critiques de YouTubeurs français, trois pour chaque film.

Le croquemitaine est une baudruche

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Le vilain barbu !

Depuis quelques jours, il y a une polémique concernant la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux pour un débat. Je comprends parfaitement la position d’Edwy Plenel sur cette question. Tant que Tariq Ramadan n’a pas violé la loi, ni créé de troubles à l’ordre public, n’y a pas de raison de l’interdire de débattre avec Edgar Morin.

Je suis plus que perplexe face à  la promotion de Ramadan en « croquemitaine islamiste », pour reprendre l’expression de Plenel, en gros depuis le livre Frère Tariq de Caroline Fourest, il y a une douzaine d’années déjà. La journaliste le presentait comme le super-mega-giga-gourou qui tient les cerveaux des musulmans français, et dont les enregistrements plus ou moins pirates de ses conférences circulent dans les banlieues abandonnées par la République…

Oui, il est le petit-fils de Hassan El Banna, le fondateur des Frères Musulmans. Oui, son frère Hani a écrit des textes qui justifient la lapidation. S’il doit rendre compte, c’est sur ses propres écrits et sur ses propres actions, par sur ceux de sa famille.

Oui, il est souvent ambigu, et a tendance à dire aux gens ce qu’ils veulent entendre au moment où ils veulent l’entendre. Il est un orateur brillant et un bon débatteur. L’interdire de discuter est-il un moyen pertinent de contrer ses arguments et son discours ? Non, c’est un aveu de faiblesse. Ceux qui veulent le censurer admettent de facto qu’ils ne sont pas capables de déconstruire son discours lors d’un débat argumenté. Je me souviens d’un débat il y a une quinzaine d’années où Gilles Kepel l’avait mis en difficulté. Et de ce débat en 2003 avec Sarkozy, qui a alimenté la méfiance de beaucoup à gauche à son égard. Pourquoi d’autres n’y arriveraient pas ?

Et quant à l’influence réelle de Tariq Ramadan, je pense qu’elle est largement surestimée. Oui, il attire du monde partout où il passe. Mais depuis le livre de Fourest, sur quoi ça a débouché ?  Rien. Rien, en termes d’influence, de formation militante et d’implantation dans la société, qui ressemble de près ou de loin au mouvement créé par son grand-père. Pas d’associations ou de partis pour porter la pensée de Tariq Ramadan (déjà bien compliquée à résumer…) devant des millions de citoyens. Il n’a pas confirmé les craintes de ses détracteurs, qui prédisaient son OPA sur les musulmans de France. Si c’était le cas, les salafistes n’auraient pas recruté autant de jeunes en France pour leurs actions terroristes, que ce soit dans le cadre de Daesh ou pas. Et pour couronner le tout, quel est le mouvement social et politique de masse d’inspiration religieuse qui a émergé en France ces dernières années ? La Manif Pour Tous. Un mouvement porté par les catholiques conservateurs, dont l’une des portes-paroles était plus connue pour ses blagues et une chanson coquine kitsch que pour ses connaissances en théologie. À part une poignée de gens à Lyon et sa banlieue, les musulmans hostiles au mariage pour tous (ils n’étaient pas rares, y compris dans ma propre famille) sont restés à distance de LMPT, qui n’est pas un mouvement très islamophile… Qui, parmi les détracteurs non islamistes et de gauche de Tariq Ramadan, a vu venir ce mouvement ? Personne. Je profite de l’occasion pour recommander les analyses de Gaël Brustier sur LMPT, qu’on peut lire dans le livre Le mai 68 conservateur.




LMPT a des relais dans les partis de droite et d’extrême droite, et a fait émerger tout un tas de mouvements et d’organisations : le Printemps Francais, Sens Commun, les Homens, les Veilleurs, les Sentinelles, les Antigones, etc. L’influence de LMPT se retrouve même dans un groupe de musique comme les Brigandes. Même si le groupe ne revendique pas ouvertement cette influence, il reflète en tout cas les idées de la frange la plus radicale du mouvement, celle qui assume son discours réactionnaire et la critique du capitalisme, sans parler du racisme. Pour en revenir aux partis, LMPT a fait entrer plusieurs de ses responsables dans les conseils régionaux à la faveur des victoires de Valérie Pécresse, de Bruno Retailleau et de Laurent Wauquiez. La première et le dernier avaient fait beaucoup d’efforts pour avoir les bonnes grâce de LMPT. Cela dit, ça n’a pas empêché un candidat émanant directement du mouvement de se présenter dans la circonscription de Pécresse de d’y faire un score non négligeable. Du côté du FN, ses deux députés à l’Assemblée nationale, Marion Marechal Le Pen en particulier, ont relayé le discours de LMPT sur le mariage pour tous.

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Ses meilleurs élèves sont aujourd’hui à droite…

Qu’on soit contre Tariq Ramadan (que certains voient comme l’équivalent dans la vraie vie du president islamiste de Soumission de Houellebecq…) n’est pas un problème. Ce qui m’étonne, c’est la surréaction qu’il suscite, et qui est disproportionnée par rapport à sa force de nuisance réelle. À part toucher les sous des Saoudiens et des Qataris, il n’y a rien qui puisse sérieusement justifier cette panique. Pendant ce temps, les gens de LMPT, qui se révèlent être de très bons disciples de Gramsci, sont dans les assemblées locales, en attendant d’être au pouvoir au niveau national, que ce soit avec LR et/ou le FN. Le sens des priorités de certains me surprendra toujours…

Le prince de l’espace à la Sorbonne (Nouvelle)

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Les 18 et 19 aura lieu un colloque sur Goldorak (dont javais parlé dans un mémoire rédigé il y a 10 ans sur le manga et l‘anime en France) à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Le programme des réjouissances est sur cette adresse. Mais il y n’y a plus de places disponibles. Ceux qui veulent accéder à la captation vidéo du colloque auront plus de chances sur ce lien.

Un dessin animé vieux de 40 ans (ou une bande dessinée) est un sujet d’étude universitaire aussi légitime qu’une série télévisée ou un film en prise de vues réelles. Si tous les intervenants du colloque ne sont pas universitaires, la majorité d’entre eux peut etre créditée de travaux sérieux (c’est-à-dire pas juste un plaidoyer de fan) sur le manga et la japanimation. Par exemple, on peut citer la co-organisatrice du colloque, Marie Pruvost-Delaspre, qui a soutenu une thèse sur les dessins animés de la Tôei dans les années 1950, 1960 et 1970, ou  Ariane Beldi, qui s’est surtout intéressée au marché de la vidéo  (on peut trouver un résumé de sa thèse sur son blog, ainsi qu’une pas si brève histoire de l’industrie de l’animation). La première dirige un ouvrage auquel contribue la seconde et d’autres participants au colloque sur l’animation japonaise en France. Il vient juste de sortir.

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En France et Italie, Goldorak a suscité des polémiques sur sa violence, voire son fascisme, et sa mauvaise influence supposée sur les jeunes. En France, on a souvent cité À cinq ans, seul avec Goldorak (1981) de Liliane Lurçat comme un des exemples de livres condensant tous les clichés négatifs sur les anime. Le livre, il est vrai, est moins sévère que sa réputation ne le laisse penser. Mais il ne faut pas oublier que le robot cornu est un prétexte pour soutenir le combat de l’auteure contre la télévision, et d’une manière générale, contre les écrans. Ce combat est lié à un autre combat, sur les méthodes pédagogiques, comme l’écriture, car Liliane Lurçat est membre du collectif Sauver les lettres. Un combat que des personnages peu sympathiques se sont empressés de récupérer

Pour terminer ce billet sur une note plus joyeuse, je rappelle quun reboot de la série, Grendizer Giga, est sorti, dabord en manga, puis en anime. Le look de certains personnages surprendra plus d’un(e)…

Beyoncé est noire. Ah bon ?

Le Saturday Night Live a réagi à sa manière à la polémique déclenchée par la chanson de Beyoncé à la mi-temps du Super Bowl. Par une vidéo hilarante aux allures de film catastrophe, les comiques de NBC tournent en ridicule ceux qui découvrent avec stupéfaction que Beyoncé n’était pas si indifférente que ça à la question raciale. Une question très sensible aux USA, surtout quand il est question des noirs