Avec Yves Montand, positive la crise !

image
Le supplément de Libération

Il y a 8 ans, j’avais rédigé un mémoire en histoire sur cette émission diffusée le 22 février 1984 sur Antenne 2.
https://drive.google.com/file/d/0BxRM9MB3qjAvaXlKdjh0QmNBUmc/view?usp=docslist_api

Jamais en France une émission de télévision n’a eu une telle influence aussi longtemps après sa diffusion. Éloge sans nuances de la libre entreprise et du marché sans entraves, dénigrement systématique de l’action socio-économique de l’État, pédagogie de la soumission à la loi du marché à destination des salariés qui seraient tentés de défendre leurs droits, conversion d’une partie de la gauche aux idées néo libérales… 32 ans après,  ces idées là sont encore dominantes dans les médias et la classe politique. Pour de magnifiques résultats, dont la liste est (beaucoup trop) longue…

Pour celles et ceux qui ne liront pas (pour X raisons) les quelques 300 pages de ce mémoire, il y a plein d’articles ou de billets de blog sur le sujet. Entre Regards, Slate, Télérama, le Blog de Nico ou celui de Sylvain Rakotoarison, il y a de quoi se faire une idée de ce qu’était l’émission pour ceux qui ne l’ont pas vu ou en ont un vague souvenir. On peut aussi écouter l’émission de Là-bas si j’y suis sur le sujet en complément.

Il est intéressant de lire ce que Philippe de Villiers écrit sur son passage dans Vive la Crise ! (extraits ici). Il présente les créateurs de l’émission comme les promoteurs d’un « évangile européiste et mondialiste« . Il oublie de dire que feu Michel Albert (qui a eu l’idée de le recruter) ne lui avait pas collé un pistolet sur la tempe pour avoir sa participation. S’il a participé volontairement, c’est parce qu’il croyait au moins en partie au message de l’émission, la défense de la libre entreprise, entre autres. Le vicomte ne veut pas admettre qu’il a ce point commun avec les européistes tant détestés. L’admettre, c’est reconnaître qu’il a été leur complice. Comme beaucoup de gens de droite, il est conservateur sur le plan sociétal, libéral économiquement dans les frontières nationales, mais protectionniste et souverainiste à l’extérieur.  Accessoirement, le cas de Villiers montre que la droite identitaire n’est pas du tout claire sur les questions économiques. Il n’y a qu’à voir les débats au FN sur la position du parti sur l’euro…

Parler d’une émission comme Vive la Crise !, c’est faire l’histoire d’une défaite idéologique de la gauche, sur les questions sociales et économiques. Une défaite qui en annonce d’autres. À quoi sert la gauche si elle dit la même chose que la droite. Comme le disait hier Pouria Amirshahi lors d’une diffusion de la Web TV du Mouvement Commun, l’enjeu n’est pas l’identité nationale, mais le projet national…

Publicités

Trepalium : le travail rend-il heureux ?

image

Trepalium (1/6) http://www.arte.tv/guide/fr/054813-001-A/trepalium-1-6 @ARTEfr

Une société où 80% de la population est au chômage, et où les 20% restant se tuent au travail. De la science-fiction ?  Pas sûr, quand on regarde la conjoncture économique. Certains vont même jusqu’à prédire une crise pire que celle des subprimes

Assurance chômage : la dégressivité, c’est la régression

image
Le pôle de désorientation des chômeurs ?

Le gouvernement a fait part à de nombreuses reprises de sa volonté de réformer l’assurance chômage. Ce n’est pas la première fois que le sujet est mis sur la table.

Certains, dans les organisations patronales, ou au gouvernement, ont lancé, directement ou indirectement, l’idée de la dégressivité des allocations chômage, abandonnée en 2001. Mais des études, dont une de l’INSEE, ont montré que les allocations dégressives n’avaient pas l’effet souhaité, pousser les chômeurs à retrouver un emploi. Pire, elles freinaient le retour à l’emploi, surtout chez les chômeurs de longue date.

image
Le RMI/RSA des années 1990 à aujourd'hui
image
Comment est financé le RSA ?
image
Où sont les allocataires du RSA ?

Ensuite, sur les 5 millions de chômeurs, à peine la moitié perçoit l’assurance chômage. Près de 2 millions de personnes touchent le RSA. Celui-ci a échoué à ramener la majorité des chômeurs vers l’emploi. Le conseil departemental du Haut-Rhin croit (ou plutôt feint de croire) qu’on peut régler le problème en forçant les RSAistes à travailler bénévolement. Faire cela revient à pervertir le principe du bénévolat,  qui repose sur le volontariat et l’absence de contrainte(s), qu’elle(s) vienne(nt) de l’employeur ou des pouvoirs publics.

Vouloir la dégressivité des allocations chômage, c’est faire peser sur les chômeurs deux responsabilités. D’abord, la responsabilité morale et le coût économique de leur situation personnelle. Ensuite, la responsabilité directe et le coût social de la situation de l’assurance chômage, dont le déficit est surtout dû au recours aux emplois précaires (car mal payés) et aux exonérations de cotisations patronales (qui depuis le milieu des années 1980, n’ont pas vraiment fait baisser le chômage). Enfin, la fraude aux prestations sociales est moins le fait des chômeurs que celui des entreprises (comme le non paiement, volontaire ou non, des cotisations à l’URSSAF).

Quant à Pôle Emploi, créé en 2009 par la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC, il a fait la preuve de son échec. La structure n’a pas atteint les objectifs fixés à sa création : faire des économies (le budget a augmenté de 80% depuis 2009), sans augmenter les effectifs (2000 embauches par an en 2014 selon un ancien directeur adjoint), avec 40 à 60 demandeurs d’emploi par conseiller (comme chômeur, j’ai rencontré une conseillère disant avoir 200 personnes dans son portefeuille…). Les conseillers orientent les chômeurs dont ils ne peuvent pas s’occuper vers des prestataires privés payés par Pôle Emploi, donc l’État et les assurés sociaux, qui ne sont pas toujours efficaces. Plus grave, la principale société de placement de chômeurs, C3 Consultants, a déposé le bilan au printemps 2014, et son ex PDG a été mis en examen pour abus de biens sociaux. Malgré cela, Pôle Emploi continue de payer cette société plusieurs millions d’euros et de lui envoyer des demandeurs d’emploi…

Quelque soient les décisions prises par le gouvernement sur la question du chômage, ou du Code du Travail, elles doivent reposer sur quatre principes : ne pas stigmatiser les chômeurs (ce qui ne veut pas dire ne pas les contrôler), garantir un filet de sécurité, faciliter autant que possible le retour à l’emploi, garantir les droits des salariés dans l’entreprise. Quoiqu’en disent certains patrons et certains politiques, il n’y a pas de chômage heureux…

L’Alliance populaire de Cambadelis : solution ou dissolution ?

Face à la réduction de la base électorale du PS entraînée par les défaites aux élections intermédiaires (municipales, européennes, départementales et regionales), elles-mêmes provoquées par le mécontentement face à la politique du gouvernement, Jean-Christophe Cambadelis croit avoir une réponse : l’Alliance populaire. Il commençait à en parler depuis mai 2015. Voilà comment il a présenté la chose en décembre dernier :

J’appelle le Parti socialiste à la rupture avec le parti qui a été constitué à Epinay (en 1971-NDLR), à la rupture avec la stratégie que nous avons développée depuis cette époque.
[…]
Cet appel […] naîtra début février. Il sera décliné dans toute la France où se constitueront des collectifs départementaux, des collectifs régionaux.
[…]
Et nous organiserons à l’automne 2016 une grande convention de l’Alliance populaire. Celle-ci aura vocation à fixer une base […] qui sera celle de […] la substitution au Parti socialiste d’une formation politique rassemblant tous ceux qui ont participé à l’Alliance populaire.

Voilà comment le premier secrétaire du PS voit cette structure basée sur le postulat que le parti refondé au congrès d’Epinay est mort, et que les alliances qu’il a faites par le passé ne sont plus pertinentes. C’est oublier, ou faire semblant d’oublier, que la question des alliances électorales n’est pas détachable de celles des programmes et des politiques menées au gouvernement. C’est ce que les responsables de la motion B ont rappelé en citant l’exemple du débat sur la déchéance de nationalité, qui divise la gauche et le PS.

Et ce n’était que le début du rappel au réel. Le MdP des amis de Robert Hue n’a pas caché son scepticisme sur le projet, et le MRC pense à présenter un candidat à la présidentielle de 2017. Quant au PG, par la voix de Martine Billard, il a fait savoir qu’aucune alliance n’était possible sur la base de la politique actuelle du gouvernement. Et EELV n’a pas vraiment tranché sur sa propre ligne concernant ses relations avec le PS et le reste de la gauche. Bref, le projet de Cambadelis est plutôt mal engagé. Trop d’ambiguïté sur les alliés  (à gauche ou au centre droit dégoûté par la dérive de LR ?) et sur la politique à mener au pouvoir  (est-ce qu’on poursuit ou pas sur la ligne Valls-Macron ? ). Et certaines mauvaises langues n’hésitent pas à rappeler que l’Alliance populaire était, de l’autre côté des Pyrénées, l’ancien nom du Parti Populaire, qui rassemble toutes les tendances de la droite espagnole (démocrates-chrétiens, libéraux,  conservateurs, post-franquistes…) à l’exception des régionalistes.

Cambadelis persiste à rester dans l’ambiguïté. En tout cas pour la primaire des gauches et de l’écologie. Lors du Conseil National du PS, le 6 février, il a renvoyé la décision finale à la prochaine réunion. Mais il a accepté l’amendement de la motion D sur « la création d’une commission nationale d’organisation de la primaire de la gauche et de préparation de la présidentielle« . En plus des débats sur les primaires et la déchéance de nationalité, il y a eu l’adoption d’une feuille de route qui prévoit la mise en place en mars de l’Alliance populaire. Mais le document s’abstient sur la définition d’un programme pour 2017. Cambadelis s’est justifié de la manière suivante :

Notre parti n’a aucun intérêt à rejouer la pièce des élections précédentes, où le temps passé à discuter et à se disputer pour élaborer un programme est inversement proportionnel au temps que le candidat passe à le lire et à le reproduire.

😮😮😮😨😨😨

Non, ce n’est pas Le Gorafi. Vous ne rêvez pas.

Cambadelis admet que le candidat (ou la candidate) du PS à la présidence n’est pas obligé de suivre le programme du parti qui l’a investi, et peut faire ce qu’il veut sans rendre de comptes. Si on pousse plus loin le raisonnement, Cambadelis avoue que la préparation d’un programme ne sert à rien puisqu’il ne sera pas appliqué ! Cela revient à donner raison à Pasqua et Chirac quand ils disaient que les promesses n’engageaient que ceux qui les écoutaient et y croyaient. Qu’on ne s’étonne pas après si les électeurs tombent dans le cynisme et la défiance à l’endroit de la politique et de ceux qui la font…

L’aveu, volontaire ou non, de Cambadelis montre que l’Alliance populaire est juste une machine électorale qui vise à sauver un président dont le bilan n’est pas très glorieux pour l’instant. Ce n’est pas la solution aux problèmes de la gauche, à savoir faire entendre ses idées face à  la droite et renouer avec les milieux populaires sans lesquels elle ne peut gagner. L’Alliance populaire, c’est la dissolution du premier parti de la gauche dans un gloubiboulga centriste qui n’a pas d’autre ligne que de soutenir des politiques inefficaces qui ouvrent non pas un boulevard, mais une autoroute au FN…

Où sont les gaullistes ?

image
Un seul mort, vraiment ?

Il y a bientôt 3 mois, le 9 novembre 2015, on fêtait le 45e anniversaire de la mort de Charles de Gaulle. Beaucoup de personnalités politiques, de gauche comme de droite, comme la maire de Paris, Anne Hidalgo, ont fait le voyage à Colombey-les-Deux-Églises. De son vivant, le général avait des adversaires très virulents, dont certains, à l’extrême droite, avaient tenté de l’assassiner. Mort et enterré, le général est presque devenu consensuel. Mais qu’en est-il de l’héritage qu’il laisse, 45 ans après ?

L’héritage politique : les vrais héritiers sont ailleurs

L’une des phrases les plus citées pour résumer De Gaulle et le gaullisme, c’est une certaine idée de la France. Plus précisément, le gaullisme, c’est la défense de la souveraineté nationale, que ce soit face aux superpuissances (comme les USA) ou face aux instances supranationales dirigées par des technocrates non élus (comme l’Union européenne). Et c’est aussi le souci de la légitimité populaire, d’où le recours fréquent (et pas sans arrière-pensées plébiscitaires) au référendum. Cela explique des décisions telles que la sortie du commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 (afin que la France ne soit pas entraînée sans le vouloir dans un  conflit), et l’opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE (afin qu’elle ne soit pas réduite à une zone de libre-échange sous domination américaine). Le gaullisme, en somme, est sur le plan idéologique une forme de souverainisme.

Historiquement, on rattache le gaullisme à la droite, parce que De Gaulle venait d’une famille de droite monarchiste, et que la majorité de ses soutiens (élus, militants et électeurs) étaient à droite. Et ce malgré le fait que De Gaulle ait toujours voulu ignorer le clivage gauche-droite (« Ce n’est pas la gauche, la France. Ce n’est pas la droite, la France« ). Mais quand on regarde ce qui s’est passé depuis la mort du général, on voit que la droite n’a pas vraiment préservé son héritage. Et l’ironie de l’histoire a fait que les deux principaux responsables, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ont commencé leur « carrière » politique dans les formations issues du mouvement gaulliste (UNR, UDVe, UDR, RPR).

Jacques Chirac a commencé le travail de démolition en 1974 en trahissant l’ex Premier ministre (juin 1969-juillet 1972) Jacques Chaban-Delmas, jugé trop gauchiste (il avait parmi ses conseillers un certain Jacques Delors…), en ralliant avec 43 parlementaires Valéry Giscard d’Estaing. Sa trahison, en plus de lui rapporter le poste de Premier ministre (mai 1974-août 1976), lui a permis d’être le chef de l’UDR, qui devient en 1976 le RPR. Pendant 20 ans, la famille gaulliste a été mise au service de l’ambition de Chirac, et ses évolutions idéologiques : « travailliste à la française » en 1976, ultra-souverainiste en 1979 (avec l’appel de Cochin), ultra-libéral et pro-européen entre 1981 et 1988, social en 1995 (avec le slogan « la France pour tous »)… Il faut ajouter son adhésion au principe de la cohabitation, comme Premier ministre (mars 1986-mai 1988) et comme président de la République (avec Lionel Jospin pour Premier ministre de 1997 à 2002), alors qu’il aurait dû, en vrai gaulliste, demander la démission de François Mitterrand dans le premier cas et démissionner dans le second, comme l’avait fait De Gaulle après le référendum perdu d’avril 1969. Alors qu’en 1997 l’enjeu du scrutin (la majorité à l’Assemblée nationale) était beaucoup plus important, et que Chirac l’avait provoqué par une dissolution alors que le gouvernement avait une large majorité…

image
Chirac et Sarkozy en 1981, quand il n'y avait pas l'épaisseur d'une feuille à cigarette entre eux...

Nicolas Sarkozy avait participé à la campagne de Chaban-Delmas avant de se placer sous la protection de Jacques Chirac, puis de le trahir en 1995. Comme Chirac avec le RPR avant lui, Sarkozy a fait de l’UMP (censée rassembler toutes les familles de la droite à l’exception de l’extrême droite et des centristes façon Bayrou) l’instrument de son ambition personnelle. Les élections présidentielles de 2007 et 2012 ont clairement montré que les idées de Sarkozy (malgré Henri Guaino, qui etait moins écouté que Patrick Buisson) n’ont rien à voir avec le gaullisme. Elles reposent sur deux piliers : l’ultra-libéralisme (la loi TEPA, les attaques contre les corps intermédiaires comme les syndicats…) et l’obsession identitaire (le ministère de l’identité nationale, la stigmatisation des minorités…). En politique extérieure, Sarkozy a été suiviste avec les Américains. Il a ainsi organisé le retour de la France dans le commandement militaire de l’OTAN, ce que même un adversaire historique de De Gaulle comme Mitterrand n’avait jamais fait… Pour terminer sur « l’oeuvre » de Nicolas Sarkozy, un fait est passé inaperçu lors du congrès qui a suivi la défaite de l’UMP à la présidentielle et aux législatives de 2012. La motion qui se réclamait ouvertement du gaullisme n’avait réuni que 12,37% des votes des adhérents…

image
Affiche pour la présidentielle de 1965
image
Affiche pour les régionales de 2015 en Île-de-France

Un demi-siècle sépare ces affiches. Un écart qui en dit long sur l’état du gaullisme à droite…

Du coup, où trouver les vrais héritiers du général ? Les partis de droite et d’extrême droite, en France, sont obsédés soit par le marché, soit par l’identité, soit par les deux. La question de la souveraineté populaire est vue sous un angle démagogique, à travers les propositions de référendum sur le rétablissement de la peine de mort pour les assassins d’enfants ou les terroristes par exemple. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, qui avait quitté l’UMP à cause de son soutien à la construction européenne, sa campagne pour les régionales en Île-de-France montre qu’il est passé du souverainisme à une ligne identitaire (les attaques contre les migrants) et poujadiste (les affiches où il dit aux automobilistes « Ne vous laissez plus faire ! »). Reste les autres camps politiques en France et dans le reste de l’Europe. Le fait qu’un dirigeant tel qu’Alexis Tsipras en Grèce, ait consulté en juillet dernier les citoyens sur les accords avec l’Eurogroupe, montre le soucis de la souveraineté nationale. En France, les chevenementistes ont longtemps incarné, à l’intérieur puis à l’extérieur du PS, le soucis de la souveraineté à gauche. Dans un autre genre, l’interview d’Anne Hidalgo dans L’Obs du 5 novembre montre cette préoccupation pour la souveraineté du peuple dont les élus sont les représentants. La maire de Paris constate l’échec des politiques d’austérité dans la zone euro et déclare : »Il faut que les politiques ne se laissent pas dévorer par des technocrates aux antipodes des attentes des citoyens« . Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les vrais héritiers des idées du général sont maintenant à gauche…

L’héritage institutionnel : un présidentialisme mortifère

Si le général de Gaulle fait consensus aujourd’hui, c’est plus pour son action dans la Résistance et la défense de la souveraineté nationale que pour les institutions qu’il a laissé.

La crise que traverse la France actuellement n’est pas que sociale et économique. Elle est aussi politique. Beaucoup de citoyens ne se sentent pas représentés par la classe politique, considérée sans nuance comme carriériste et/ou corrompue. Diverses affaires touchant des élus de tous bords n’ont fait qu’alimenter cette idée. Comment s’étonner après de voir sur internet des citoyens brûler, déchirer ou découper leur carte d’électeur ?

image
50 ans apres, la Ve a-t-elle bien grandi ?

Les institutions de la Ve République ont une part de responsabilité dans cette situation. Le général de Gaulle, marqué par les chutes des IIIe et IVe Républiques en 1940 et 1958, respectivement à cause d’une guerre mondiale et d’une guerre coloniale, voulait un exécutif fort pour prendre les décisions. La Constitution actuelle reflète cette idée, en donnant de grands pouvoirs au président de la République, sans beaucoup de contrôle d’ailleurs, puisque le parlement sert surtout de chambre d’enregistrement. Le passage au quinquennat en 2000 a renforcé cette tendance. Lorsqu’elles ont lieu un mois après la présidentielle, les législatives ne sont plus qu’une élection de confirmation. Les députés, élus avec participation moins importante (42,8% d’abstention au premier tour des législatives de juin 2012, contre 20,5% pour celui de la présidentielle d’avril-mai), dépendent par conséquent du président, et lui sont redevables. Aller en sens contraire, en votant contre le budget par exemple, revient à s’exposer à une dissolution de l’Assemblée.

Les défauts de ce système sont de plus en plus évidents aujourd’hui. L’élection présidentielle concentre toute l’attention. Beaucoup d’électeurs placent d’énormes espoirs dans le président. Ils lui demandent d’être à la fois Jésus, le Père Noël et Nicolas Flamel. Le président qui déçoit se condamne à l’impopularité et condamne son camp aux défaites électorales. On l’a vu avec Nicolas Sarkozy. On le voit avec François Hollande. La Constitution de 1958, on l’a dit, donnait beaucoup de pouvoir au président de la République. Mais aujourd’hui, ces pouvoirs semblent ne plus agir sur la réalité socio-économique. Pourquoi ? Pour au moins deux raisons :
– la construction européenne qui, en s’approfondissant, implique des transfert de souveraineté de la part des États membres comme le montrent la PAC (politique agricole commune) et la monnaie unique (de la création du SME dans les années 1970 à l’euro) ;
– la réduction du rôle direct de l’État dans l’économie, du fait des privatisations plus ou moins larges dans les années 1980 et 1990 dans des secteurs comme l’industrie, la banque ou les services.

Ces deux raisons font que l’État ne peut plus mener une politique réellement autonome. En limitant la capacité du gouvernement à agir sur les choses, elles alimentent le sentiment d’impuissance des politiques, et la crise de confiance.

Au niveau des collectivités territoriales, la situation n’est pas forcément meilleure, même si les maires restent les élus les plus appréciés des citoyens selon les sondages. Beaucoup de citoyens ont du mal à percevoir l’action des régions sur leur existence. Quant aux départements, certains sont dirigés de façon autocratique et clientéliste, comme les Hauts-de-Seine sous feu Charles Pasqua ou les Bouches-du-Rhône sous Jean-Noël Guerini. Comme pour certaines municipalités, le modèle présidentialiste, ou plus exactement ses défauts (autoritarisme, opacité, manque de débats de fond, assemblée considérée comme une chambre d’enregistrement…) s’est diffusé dans les collectivités, tout comme le cumul des mandats locaux et nationaux. Les dernières régionales n’ont pas vraiment inversé la tendance. Sous les IIIe et IVe Républiques, les cumulards étaient minoritaires chez les députés. Avec la réduction de leurs pouvoirs sous la Ve République, les députés se sont rabattus sur les mandats locaux et ont apporté dans les assemblées locales les mauvaises habitudes du présidentialisme.

Certains justifient le cumul par la nécessité de la proximité avec les citoyens. En réalité, le cumul favorise l’absentéisme des élus. Un sénateur-maire qui donne la priorité à son mandat local ne sera presque jamais présent pour assister aux séances, participer aux commissions ou rédiger des rapports. Un député-maire qui donne la priorité à son mandat national ne sera là que pour présider les réunions mensuelles du conseil municipal. Il déléguera le reste à ses adjoints, voire (pour les communes de taille importante) aux fonctionnaires territoriaux, qui ne sont pas élus et ne rendent pas compte de leur action aux citoyens si leurs décisions posent problème. Et ce alors que certains, comme le directeur général des services (DGS), ont plus de pouvoir qu’un simple conseiller municipal… Bref, les défenseurs du cumul oublient (ou font mine d’oublier) qu’on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

Il n’est pas sain que la vie politique d’un pays tourne autour de l’élection d’une seule personne. Le mythe de l’homme providentiel infantilise les électeurs et met en avant les personnes les plus mégalomanes. Le cas caricatural de Nicolas Sarkozy le montre bien. L’hyperpersonnalisation du pouvoir fait qu’il est impossible de parler sérieusement du programme. L’élection se fait plus sur le rejet d’une personnalité plutôt que sur un projet politique précis.

Que faire ? Plus de démocratie !

Il est nécessaire de sortir du présidentialisme, en réformant profondément la Constitution. Il faut d’abord clarifier les rôles du président de la République et du Premier ministre.

Le président doit être un arbitre, au lieu d’être le principal acteur, en se servant du Premier ministre comme fusible, et sans rendre compte de son action. Il doit avoir pour seuls pouvoirs la nomination du Premier ministre et le droit de dissolution, qui ne devrait être utilisé que pour trancher les problèmes de ligne idéologique et/ou de leadership de la majorité parlementaire. Dans un système parlementaire normal, est-ce que Manuel Valls, dont les idées ne représentent que 5% des sympathisants du PS (si on se base sur les primaires de 2011) serait devenu Premier ministre ?

Le gouvernement doit être le seul a déterminer et conduire la politique du pays, et en assumer la responsabilité devant le parlement. Il est souhaitable que le Premier ministre choisisse ses ministres afin d’avoir la maîtrise de son gouvernement. Il doit avoir la confiance des députés sur un programme clair pour toute la législature.

Quant au parlement, qu’il ait une ou deux chambres, il doit vraiment être en mesure de contrôler l’action du gouvernement. Cela passe par le droit de fixer librement son ordre du jour, et le nombre de commissions. Il doit correspondre au nombre de ministères. Il y a actuellement 8 commissions à l’Assemble nationale, contre 21 au Bundestag allemand, pour autant de ministres. L’Assemblée doit être plus représentative. Un mode de scrutin semblable à celui du Bundestag (avec la moitié des députés élus à la proportionnelle) est préférable. Enfin les députés ne doivent pas cumuler leur poste avec un autre mandat électif.  Certaines de ces propositions sont reprises dans le rapport de la commission Bartolone.

Au niveau local, il faut encourager la démocratie participative, et éviter qu’elle soit dépendante des caprices de tel ou tel maire. Les conseils citoyens, créés par la loi du 24 février 2014, et qui concernent les communes de plus de 20 000 habitants, sont un pas dans la bonne direction. Mais leur donner un budget indépendant de celui de la municipalité ne suffit pas. L’efficacité de ces instances dépendra surtout de l’empowerment et de la mobilisation des habitants, surtout dans les quartiers populaires. Pour beaucoup, la précarité fait que la survie est prioritaire sur l’exercice des droits des citoyens…

Dans les communes rurales, des expériences comme celle de Saillans (1 200 habitants) dans la Drôme sont à encourager. En mars 2014, Vincent Beillard (42 ans, veilleur de nuit dans un centre pour handicapés) est élu avec 56% des voix contre François Pegon (MODEM), en poste depuis 2008. Ce dernier avait pour prédécesseur un socialiste, en poste de 2001 à 2008. La tradition du village est de ne jamais reconduire un maire qui accompli un mandat complet. D’où la défaite de François Pegon face à une liste divers gauche dite « collégiale », car elle préfère mettre en avant sa méthode de travail que sa tête de liste, connue au dernier moment. Sur le millier d’électeurs, entre 100 et 200 personnes sont dans une commission thématique qui réfléchit sur les actions à mener. La commission prépare le travail pour le groupe action projet (GAP), qui propose les solutions qui seront adoptées par le conseil municipal. Malgré les critiques de l’ex maire MODEM, qui accuse l’équipe qui lui a succédé de perdre son temps en palabres, l’expérience marche. Elle montre que la démocratie participative permet un réel consensus, qui renforce le soutien des citoyens aux décisions municipales, et donc la légitimité des élus.

Pour que la démocratie vive, il faut que les citoyens aient une idée précise de ce que font au niveau local et national  leurs élus. Ces derniers ne doivent pas considérer leur élection comme un chèque en blanc, et doivent rendre compte de leur action régulièrement.

Certains me demanderont quel est le rapport entre le gaullisme et un patelin de 1 200 habitants. Le peuple. Celui sans qui il n’y a pas de démocratie.